Colombie: La décision d’extrader 14 paramilitaires vers les EU provoque la révolte
Bogota, 22 mai 2008 (Apic) Le président de la Colombie s’en est remis aux Etats-Unis, pour, étrangement, juger 14 chefs paramilitaires extradés de Colombie Aux Etats-Unis. Une décision qui est loin de faire l’unanimité. Et qui interroge l’opinion.
Absence de collaboration avec la justice, crimes commis en prison et refus de remettre leurs propriétés destinées au dédommagement de leurs victimes : il s’agit des trois motifs par lesquels le président Alvaro Uribe a justifié devant le pays sa décision d’extrader soudainement aux États-Unis pour des accusations de trafic de drogue 14 chefs paramilitaires démobilisés grâce au controversé processus de paix avec le gouvernement Un processus auquel personne ne croit du reste plus.
Alors que l’avion transportant les ex-paramilitaires était déjà en vol à destination de Miami, Uribe a revendiqué le droit du gouvernement à décider de l’extradition même pour des personnes astreintes à des négociations de paix «si celles-ci n’ont pas respecté les conditions requises» et au nom de ladite «lutte contre le terrorisme». Le président colombien a ajouté que la collaboration judiciaire avec la Maison Blanche, dont la Colombie est l’allié le plus solide sur le continent latino-américain – de plus en plus défavorable à l’influence de Washington – aboutira à ce que les paramilitaires paient également leurs dettes sociales. Cela, devant la magistrature américaine pour les crimes commis au cours des 20 années de lutte contre la guérilla, soldées par les massacres les plus sanglants contre la population civile colombienne.
En revanche, aucune allusion n’a été faite à la contribution déterminante de commandants paramilitaires liés au scandale de la para-politique qui a déjà porté en prison une trentaine d’ex-parlementaires, issus pour la plupart de la coalition au pouvoir de Uribe, ni au Traité de libre échange (Tlc) entre les la Colombie et les États-Unis, bloqué au Congrès américain du fait des résistances des démocrates.
Après son discours, Uribe a mis en état d’alerte les forces de l’ordre sur tout le territoire national en prévision d’éventuels désordres dans les zones d’influence du mouvement paramilitaire Auc (Autodéfenses unies de Colombie) et dans celles où, depuis la démobilisation du groupe armé, sont réapparues des formations de «nouveaux paramilitaires» engagés dans le trafic de drogue et la violence.
Préoccupations des victimes
«L’aspect le plus grave est qu’avec ces extraditions, le gouvernement se montre plus préoccupé par ses relations avec les États-Unis et le trafic de drogue que par les crimes contre l’humanité commis contre de nombreux représentants de la société colombienne», commente Gustavo Gallón, cité par Misna, membre de la Commission colombienne des juristes, arguant que le transfert soudain de 14 chefs paramilitaires aux États-Unis «prive les victimes de la possibilité d’exercer leurs droits à la vérité, à la justice et à la réparation». L’ex-magistrat de la Cour constitutionnelle José Gregorio Hernández est du même avis : «C’est avec grande amertume que nous assistons à l’extradition de 14 combattants démobilisés qui négocieront à présent leurs peines devant la justice nord-américaine sans que personne ne s’intéresse à ce qu’ils ont fait en Colombie. Avec sa fameuse Loi Justice et Paix (le cadre juridique dans lequel devraient être jugés les paramilitaires, Ndlr), le gouvernement a échoué: les responsables ont continué à commettre des crimes, les victimes ont été privées de leurs droits et nous, nous avons perdu du temps et des ressources».
Le controversé «processus de paix» entre le gouvernement et les ex-Autodéfenses unies de Colombie (Auc) – des négociations inédites dans l’histoire d’un pays qui a autrefois encouragé et en partie régularisé la formation d’escadrons de la mort pour combattre la guérilla – a également «définitivement échoué» selon les associations des proches des victimes, tel que le prouve – écrivait il y a quelques jours le quotidien «El Espectador» – «le fait que sur les 70’000 à 100’000 victimes attribuées aux paramilitaires, il n’y ait pas un seul coupable qui ait été condamné».
Amertume
Même la Commission nationale de réparation et réconciliation (Cnrr), organe gouvernemental, signale, dans une lettre envoyée à l’ambassadeur américain à Bogotá, que «ces événements ont généré une grande amertume chez les victimes». En ce qui concerne les «bénéfices politiques» que le président Alvaro Uribe aurait encaissés avec cette opération, les titres des quotidiens nationaux ne manquent pas et s’accordent tous sur deux points : tel que l’a reconnu un porte-parole même de la Maison Blanche, Bogotá a marqué un point à son avantage à l’égard de Nancy Pelosi, présidente démocrate de la Chambre des Représentants, dans son intention de la persuader définitivement à soutenir le Traité de libre échange (Tlc) avec Washington qui est toujours bloqué au Congrès.
De plus, dit-on, l’initiative du président colombien vise à atténuer les propos de l’enquête sur la para-politique qui le touche de plus en plus près, dans la mesure où dans son passé de gouverneur du département septentrional d’Antioquia (1995-1997), on compte entre autres la création des «Convivir» – «coopératives de sécurité privée» -, considérées comme l’une des premières tentatives de paramilitarisme légalisé. Il est vrai, ont confié des sources judiciaires au quotidien «El Tiempo», que beaucoup des paramilitaires appelés à déposer ces prochains jours devant la Cour suprême, dont «Don Berna», sont maintenant officiellement «indisponibles». (apic/misna/pr)
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