Eglise: L’encyclique Humanae Vitae a 40 ans
Un retour à la Bible conduirait à une autre image de la femme
Fribourg, 27 mai 2008 (Apic) Il serait souhaitable pour l’Eglise contemporaine que Rome fasse retour aux sources bibliques. Cela pourrait conduire à une tout autre «image des femmes», affirme Wolfgang Lienemann (Berne).Pour le théologien réformé et professeur d’éthique, cela revêt aussi une grande importance pour l’oecuménisme. La question de l’élaboration de notre rapport à nous-mêmes, à nos frères et à nos concitoyens doit absolument devenir oecuménique.
Apic: Depuis sa parution, il y a quarante ans, l’encyclique Humanae Vitae a fait couler beaucoup d’encre et a été l’objet de nombreuses critiques. Quels sont selon vous les aspects positifs d’Humanae Vitae?
Wolfgang Lienemann: L’Encyclique est parue à une époque où l’émancipation des personnes à l’égard des conceptions traditionnelles de l’Eglise catholique romaine sur la sexualité était déjà bien avancée, en tout cas en Amérique du Nord, en Europe de l’Ouest et centrale.
N’était-ce pas l’époque des films engagés pour un idéal d’autonomie éclairée? Depuis le milieu des années 60, des moyens de prévention, sous forme de comprimés prescrits médicalement (la «pilule») étaient largement accessibles. Je doute fort que ces possibilités aient favorisé un libertinage sexuel. (J’avais alors 20 ans). Je ne doute pas en revanche que l’encyclique ait poursuivi un but essentiel: elle voulait mettre en évidence la responsabilité de tous les êtres humains dans leur comportement sexuel et en justifier l’ancrage dans l’affection mutuelle et l’amour. Je doute que l’encyclique ait atteint ce but en interdisant rigoureusement ce qu’on appelle la régulation «artificielle» des naissances.
Apic: A l’ère du sida, des couples infertiles et des progrès de la médecine dans le domaine de la procréation assistée, la question de l’éthique sexuelle se pose autrement qu’il y a quarante ans. L’Eglise doit-elle revoir ses positions à ce sujet?
Lienemann: L’Eglise devrait revoir régulièrement ses positions en théologie morale. Les êtres humains peuvent apprendre quelque chose de l’expérience, mais malheureusement seulement dans d’étroites limites. Par rapport au sida, j’ai une fois formulé à l’encontre des évêques catholiques d’Afrique du Sud la thèse suivante: ne pas interdire le préservatif, mais protéger la vie en devenir. Contraception, rapports sexuels protégés: tout cela appartient à la sphère de la responsabilité personnelle, à la manière dont les personnes vivent leur sexualité. L’échelle va de l’abstinence volontaire (à vie) des moines et moniales, en passant par la planification familiale commune des couples, à la volonté des gens d’accepter aussi des conséquences non désirées de l’amour sexuel dans leur projet de vie commune. L’accent mis sur l’affection personnelle et la responsabilité mutuelle par la morale catholique me semble innovateur pour l’oecuménisme.
En ce qui concerne la fécondation artificielle et avant tout la fécondation in vitro, je conseille à tous les parents qui désirent des enfants de prendre autant que possible en compte les développements qui proviennent de leur propre comportement sexuel naturel, et de les assumer comme possibilités de vie.
Je dis expressément «comportement sexuel en quelque sorte naturel», car comme être humains dans une civilisation déterminée par la technique et la science, nous ne vivons pas simplement comme des êtres de nature, mais devons «cultiver» notre nature. La «nature» est une forme culturelle de notre rapport à nous-mêmes, à nos semblables et à notre monde, toujours aussi médiatisé par la technique.
J’ai déjà regretté en 1968 l’absence de cette conception simple dans l’encyclique. Cela devrait depuis longtemps être repensé dans l’enseignement de l’Eglise. Les collègues de théologie morale de votre Eglise ont depuis longtemps déjà fait de nombreuses propositions, qui ont malheureusement été dédaignées. Aujourd’hui, cette question n’est plus uniquement celle de l’Eglise catholique et de son magistère, mais, à mon avis, relève de notre responsabilité oecuménique commune.
Apic: Un chrétien moyen est-il actuellement capable de vivre selon les prescriptions d’ Humanae Vitae?
Lienemann: Non. (Mais, s’il vous plaît, qu’est-ce qu’un «chrétien moyen»?) Je tiens – avec respect – pour un non sens d’interdire les moyens «artificiels» de contraception, de favoriser la méthode dite de la température ou autres méthodes, sous prétexte qu’elles seraient conformes à la nature. Heureusement, d’après ce que je sais, les couples catholiques se soucient en général assez peu de ces distinctions magistérielles.
Apic: L’image de la femme donnée dans l’encyclique se heurte à l’incompréhension de beaucoup de personnes. On peut y voir une certaine idée de la soumission de la femme à l’homme: " que chacun aime son épouse comme lui-même et que l’épouse respecte son mari (37) «. Pour beaucoup, les femmes sont les principales victimes de l’encyclique. Partagez-vous cette analyse?
Lienemann: Je ne partage pas sans autre cette appréciation. Personne ne peut aujourd’hui sérieusement vouloir défendre des prérogatives patriarcales en se basant sur l’encyclique. Celui qui le tenterait, se trouverait confronté aux encycliques ultérieures. Non, l’Eglise catholique n’enseigne plus la soumission de la femme à l’homme.
Paul VI et surtout Jean Paul II ont bien plutôt mis en lumière l’égalité et la responsabilité mutuelle de l’homme et de la femme et promu une image du mariage comme communauté de personnes égales s’aimant, partout où cela était possible. Jean Paul II a, par ailleurs, décrit de manière exemplaire les conséquences éthiques et financières de sa conception de la famille. Celle-ci doit être en mesure d’acquérir par son travail un revenu suffisant, devant aussi permettre d’assurer une formation convenable des enfants. Cela est d’une grande signification pour l’oecuménisme. La justification christologique de la responsabilité personnelle et mutuelle dans l’amour de l’homme et de la femme constitue un très grand legs de ces papes.
Cela est d’autant plus étonnant que, et je ne peux le nier, ce qui sépare de façon inacceptable les deux Eglises d’un point de vue théologique et oecuménique est: 1) d’une part le renforcement de la doctrine de l’exclusion définitive des femmes du sacerdoce, d’une part; et 2) les prises de positions du magistère sur le partenariat de même sexe, d’autre part. Ces deux aspects ne ressortent certes pas d’Humanae Vitae, mais les enseignements à leur égard ont leur source dans la compréhension que donne l’encyclique de la sexualité comme «conforme à la nature.
En ce qui concerne ce que l’on nomme aujourd’hui «conforme à la nature», j’aimerais souhaiter pour l’Eglise contemporaine que Rome aussi jette encore un regard sur les conceptions bibliques des débuts. Cela pourrait conduire à une tout autre «image de la femme».
Wolfgang Lienemann (* 1944) a étudié la philosophie et de théologie évangélique à Heidelberg et à Göttingen; il est depuis 1992 professeur d’éthique à la Faculté de Théologie évangélique de l’université de Berne. Une photo gratuite est à disposition; elle peut être commandée auprès de l’agence Apic: kipa@kipa-apic.ch (apic/ak/js)
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