Liban: Un évêque trop seul face au drame des réfugiés chrétiens irakiens

Apic – Interview

Cri d’alarme de Mgr Michel Kassarji, évêque chaldéen de Beyrouth

Jacques Berset, agence Apic

Hauterive/Beyrouth, 3 juin 2008 (Apic) L’Irak se vide de ses chrétiens, qui forment pourtant entre Tigre et Euphrate l’une des plus anciennes communautés chrétiennes dans le monde (*). S’ils étaient près de 20% de la population dans les années 30, encore quelque 3 % (environ 800’000) il y a 20 ans, ils ne sont peut-être plus que 1 % aujourd’hui, la majorité vivant désormais en diaspora dans le monde entier.

Mgr Michel Kassarji, évêque chaldéen de Beyrouth depuis 2001, vit au quotidien le drame des chrétiens d’Irak qui entrent clandestinement au Liban pour y trouver refuge. Il est de passage cette semaine en Suisse pour trouver de l’aide, car son Eglise s’épuise à venir en aide à cette masse de réfugiés sans grand avenir au «pays des cèdres». L’Apic l’a rencontré lundi 2 juin au couvent cistercien de Hauterive, près de Fribourg.

«Les chrétiens irakiens viennent au Liban – illégalement, en payant d’importantes sommes d’argent à des passeurs qui les aident à franchir les frontières – dans l’espoir d’échapper aux menaces, aux enlèvements, aux assassinats ciblés, aux bombes qui détruisent leurs églises… En semant la terreur, les terroristes cherchent à atteindre leur but, à savoir effacer la présence chrétienne de cette terre», témoigne l’évêque chaldéen de passage en Suisse.

Grand-père enterré vivant dans du béton par les soldats turcs

Ce n’est pas à l’Eglise de favoriser le départ des chrétiens de leurs terres ancestrales, admet Mgr Michel Kassarji, lui dont les ancêtres vivaient en Turquie, et dont les parents ont connu l’exil au Liban. Son grand-père a été tué en 1914 dans la région orientale de la Turquie, entre Diyarbakir et Mardin, par les soldats turcs qui réprimaient les Arméniens et les Chaldéens. «Mon grand-père, qui était en train de construire des colonnes de béton, a été enterré encore vivant dans le ciment… Mon père a fui de la Turquie, à pied, jusqu’à Alep en Syrie. Avec un petit groupe de fugitifs, il marchait durant la nuit, de peur d’être pris par les milices musulmanes, et dormait durant la journée. A la fin, ils sont arrivés à Zahlé, dans la Bekaa, au Liban, c’est là où je suis né il y a 53 ans!»

Apic: Mgr Kassarji, vous soulignez l’importance pour les chrétiens de rester coûte que coûte dans ce coin du monde qui a vu naître le christianisme… 2000 ans de christianisme risquent d’être effacés de cette région en quelques années!

Mgr Kassarji: Le Christ est né à Bethléem, près de Jérusalem. Il est de là-bas. Nous les Chaldéens, nous sommes issus de la civilisation babylonienne, 3000 ans avant l’arrivée de l’islam. Dieu a dit à Abraham: «tu vas aller à Our des Chaldéens, pour prendre ta femme Sara». Pour quelle raison devrais-je alors quitter ma terre ? Je dois vivre sur ma terre, résister, donner mon sang, mourir là-bas…, j’en suis convaincu. Malheureusement, l’Occident et les pays européens ne comprennent pas cette mentalité.

Que les chrétiens puissent rester, en sécurité, sur les terres ancestrales, est aussi de la responsabilité des Occidentaux. L’Europe, et le Vatican également, ont un grand rôle à jouer pour ce faire. L’an dernier, j’ai pu rencontrer le pape durant une audience à Rome et je lui apporté des projets en faveur des chrétiens irakiens réfugiés au Liban.

On ne peut se résigner à regarder la situation se dégrader, voir le fanatisme croître, Al-Qaeda étendre son influence, et rester tout le temps muet, accepter que tous les chrétiens quittent l’Irak. C’est sûr que si les choses continuent comme cela – les attentats contre les lieux de culte, les enlèvements, les rançons, les assassinats…. – tout le monde quittera sa terre ancestrale. Je dis que l’on doit mettre fin à cette guerre. Les Américains sont entrés en Irak pour soi-disant donner la liberté aux populations opprimées. Ils sont là depuis 5 ans, et ne transmettent pas le pouvoir au gouvernement irakien, qui dispose de 500’000 soldats. Mais, c’est certainement là le problème, l’Irak est un pays trop riche en pétrole!

Apic: Actuellement, quelque 7’000 chrétiens irakiens – près de 10% de tous les Irakiens venus clandestinement y chercher un refuge temporaire – vivent au Liban. C’est vous qui les prenez en charge ?

Mgr Kassarji: Effectivement, les chrétiens irakiens réfugiés au Liban sont quelque 7’000, mais ce ne sont pas tous des chaldéens. Et notre Eglise aide tous les réfugiés, même des musulmans. Ce que nous avons, nous le donnons! Nombre de réfugiés chrétiens irakiens arrivent clandestinement de Syrie ces derniers temps, car le gouvernement syrien prend des mesures face à cet afflux considérable.

Les chrétiens irakiens pensent que le Liban est un pays chrétien qui va les accueillir, mais c’est un pays qui est trop cher – il faut au minimum de 300 dollars pour payer le loyer – et il n’y a pas de travail. Les réfugiés n’ont pas de permis de travail. Et ce sont les enfants de onze ou douze ans qui cherchent un petit emploi pour nourrir la famille. Ils ne vont pas à l’école parce qu’ils doivent travailler à la place des adultes. Ils n’ont pas accès non plus aux services médicaux.

Nous sommes une trop petite minorité de 7 à 8’000 chaldéens libanais pour pouvoir faire face. Nous devons prendre en charge des milliers de chrétiens réfugiés d’Irak… Chaque mois, notre Eglise distribue entre 600 et 700 colis alimentaires, d’une valeur de 25 dollars. Le mois dernier, j’ai distribué à l’évêché plus ou moins 2’000 matelas avec des couvertures, des draps, 500 fourneaux pour le chauffage, sans parler des médicaments…

Apic: C’est une tâche épuisante pour une si petite Eglise!

Mgr Kassarji: Effectivement, je suis épuisé à force de me battre pour trouver de l’argent à gauche et à droite. Chaque mois, nous avons 3 ou 4 cas de gens qui doivent être opérés à l’hôpital, et ces réfugiés n’ont pas un sou pour payer. Alors il faut trouver la somme nécessaire, en collaboration avec la Caritas, le Conseil des Eglises du Moyen-Orient (CEMO), les Nations Unies, qui aident un peu. Mais ce n’est pas suffisant! En 2008, 3 ou 4 réfugiés sont morts parce qu’ils n’ont pu entrer à l’hôpital. C’est l’Eglise qui a dû même payer leur cercueil… Des gens souffrent de la faim, c’est ce que je vois aux portes de l’évêché.

D’autre part, nous avons créé de nombreuses écoles qui donnent des cours l’après-midi, parce que ces enfants travaillent le matin. Ils vont dans ces classes de 17h à 20h suivre des cours, notamment de langue araméenne, d’anglais, de français, d’informatique… Ils n’ont pas le droit d’aller dans l’école publique, car ce sont des clandestins. Ils doivent fréquenter des écoles privées, qui coûtent cher. L’an dernier, on a financé des cours pour environ 200’000 dollars, notamment grâce à une aide de quelque 150’000 dollars venus de l’ONU. En réponse à mes appels, j’ai reçu très peu d’aide des autres Eglises libanaises: chaque année, je dois acheter par exemple 120’000 dollars de colis alimentaires, toutes les autres Eglises n’ont versé que 3’000 dollars.

A la fin, les gens se lamentent, car ils attendent tout du «moutran», l’évêque. Je n’ai que quatre prêtres pour toute la communauté. Heureusement que j’ai deux prêtres maronites et un prêtre syrien-catholique qui m’aident!

Apic: Qu’avez-vous actuellement comme projet urgent ?

Mgr Kassarji: La chose la plus importante actuellement est de construire un centre socio-médico-pastoral à Sad al-Bouchryé, au nord de Beyrouth, à quelque 5 km de notre église chaldéenne, qui se trouve près du palais présidentiel de Baabda. Car il faut voir ces familles, qui viennent chercher de l’aide à l’évêché, à la cathédrale Saint-Raphaël de Hazmieh, et qui doivent ensuite parcourir des kilomètres avec de la nourriture sur les bras, et un matelas sur la tête. Il faut donc construire ce centre dans la zone d’al-Bouchryé. Nous avons besoin d’une aide sur plusieurs années, et pas seulement de manière ponctuelle, car on s’épuise à devoir toujours courir après l’argent. C’est pour cela que je voyage. JB

Encadré

Cri d’alarme de «l’évêque volant»

Mgr Michel Kassarji est surnommé «l’évêque volant», parce qu’il cherche partout des soutiens pour venir en aide à ces réfugiés oubliés que le Liban peine à intégrer. Evoquant la difficile situation des réfugiés irakiens dans son pays, où ils ont très difficilement accès à l’école ou aux simples soins de santé, le prélat chaldéen affirme que c’est «une plaie ouverte au Liban dont la communauté internationale doit être consciente». Il en profite pour lancer un appel à tous les pays, aux Conférences des évêques de l’Union européenne et au-delà pour faire face à cette urgence. JB

(*) Les chrétiens d’Irak, relevant de pas moins de douze dénominations, appartiennent dans leur grande majorité à l’Eglise chaldéenne, une Eglise catholique orientale unie à Rome. Pour la plupart, ils viennent de communautés historiques issues de populations qui vivaient en Mésopotamie antérieurement à l’ère chrétienne, bien avant la naissance de l’islam au VIIe siècle. Selon la tradition, les premières communautés chrétiennes d’Irak ont été évangélisées dès le premier siècle par saint Thomas, et par ses disciples Mar Addaï (Thaddée), Mar Aggaï et Mar Mari, qui lui succèderont sur le siège de Séleucie-Ctésiphon, premier centre de l’Eglise d’Orient. L’invasion américaine de 2003 a accéléré le mouvement d’émigration de ces chrétiens aux racines millénaires – qui avait déjà commencé dès avant la dictature de Saddam Hussein – , en déstabilisant complètement le pays, désormais en proie à tous les extrémismes. JB

Pour soutenir l’oeuvre de Mgr Kassarji: CCP 65-133074-4 «Amici di Mons. Kassarji» ou CREDIT BANK S.A.L. Chyah Branch – Beirut – Lebanon Swift Code: CBCBLBBE N° 80345 Name: MM.EVECHECHALDEEN De Beyrouth

Des photos de Mgr Michel Kassarji sont disponibles à l’Apic: tél 026 426 48 01 ou courriel: apic@kipa-apic.ch (apic/be)

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