Rencontre avec Mgr Franjo Komarica, évêque de Banja Luka, en « Republika Srpska »
Ce qui se passe chez nous est une honte pour l’Europe!
Jacques Berset, agence Apic
Einsiedeln, 5 juin 2008 (Apic) Avant la guerre qui a fait dans les années 90 plus de 200’000 morts en Bosnie et Herzégovine, quelque 220’000 catholiques vivaient dans le territoire actuel de la République serbe de Bosnie, la « Republika Srpska » (RS) (*). Aujourd’hui, il n’en reste plus que 13’000 sur les territoires de la RS relevant des diocèses de Banja Luka et de Sarajevo.
Plus de 12 ans après les Accords de Dayton qui ont scellé la fin de la guerre dans cette région de l’ex-Yougoslavie, la majorité des catholiques se voient toujours empêchés de retourner vivre sur leurs terres ancestrales. « Ils sont traités comme des citoyens de seconde zone, c’est une honte pour l’Europe ». Ce constat amer, c’est Mgr Franjo Komarica, évêque de Banja Luka depuis 1989, qui le dresse pour l’Apic.
L’évêque croate était dimanche 1er juin l’hôte d’honneur du traditionnel pèlerinage à l’Abbaye d’Einsiedeln organisé par l’Aide à l’Eglise en Détresse (AED), l’oeuvre d’entraide catholique basée à Lucerne. A cette occasion, l’église de style baroque qui se détache au pied du massif des Mythen, accueillait dans ses murs une foule d’immigrés croates venus de diverses régions de la Suisse et des pays voisins. « Ce qui se passe chez nous est une honte pour l’Europe! », lâche le prélat, qui lutte sans relâche depuis la fin de la guerre en Bosnie pour le retour des réfugiés.
Apic: Vous vous en prenez durement aux Accords de Dayton, qui ont pourtant mis fin à cette guerre sanglante.
Mgr Komarica: C’est un fait, ces Accords ont été biaisés. Voyons pourquoi. A la fin de la guerre, il ne restait plus que 9’000 catholiques dans la région, les autres avaient fui en Croatie, mais également partout ailleurs dans le monde. Nombreux sont ceux qui auraient voulu rentrer chez eux après la fin de la guerre, mais malheureusement, ils ont rencontré des obstacles insurmontables. Et pourtant, les Accords de Dayton de 1995 prévoyaient que les réfugiés puissent revenir. Des aides financières importantes avaient été mises à disposition pour organiser ce retour. Mais cet argent est malheureusement passé par ceux qui étaient au pouvoir en Republika Srpska (RS) et dans les autres régions, c’est-à-dire par ceux-là mêmes qui avaient organisé l’épuration ethnique dans la région.
La partition fatale de la Bosnie et Herzégovine (BiH) en deux entités distinctes, voulue par les instances internationales – les Etats-Unis, l’Europe et le Canada – lors des Accords de Dayton, a empêché que ce pays puisse vivre comme Etat au niveau international. Pendant des années, la RS et l’ancienne Fédération croato-musulmane ont eu plus de pouvoir que l’Etat. Ces entités avaient développé leurs propres structures et se comportaient comme de véritables Etats. On peut vraiment se demander pourquoi on a taillé ainsi la BiH: voulait-on conserver le pays comme un tonneau de poudre prêt à éclater à tout instant ?
On aurait pu faire de notre Etat un exemple pour le reste de l’Europe, car il n’y a pas d’autres endroits sur le continent où l’on rencontre autant de différences, que ce soit du point de vue national, des langues, des cultures, des religions, etc.
Mais on peut dire que jusqu’à maintenant, l’Europe n’a pas réussi son examen en ce qui concerne la BiH. J’aurais espéré que l’Union européenne soit plus unie sur ce dossier, plus crédible, plus honnête, plus sincère, plus décidée…
Apic: Que cela signifie-t-il concrètement ?
Mgr Komarica: Tout juste après la signature des Accords de Dayton, un ambassadeur d’un pays signataire m’a dit: « Mon gouvernement va tout mettre en oeuvre pour que ces Accords capotent ». Comme j’étais interloqué, il m’a dit que ce n’était que du papier, que Dayton était un enfant des Américains, et qu’ainsi les Européens ne pouvaient l’accepter. « Il n’est pas possible que les Américains soient les seigneurs en Europe, dans notre maison ! ». Je puis l’affirmer: après des centaines d’entretiens, de Bruxelles à Paris, de Strasbourg à Berlin, en passant par Londres, Washington, Ottawa ou New York, les grandes puissances ne savent malheureusement pas clairement ce qu’elles veulent faire dans cette région d’Europe.
On a mené dans cette région une « guerre par procuration », en quelque sorte une guerre des grandes puissances sur notre dos. Des représentants de l’OTAN m’ont dit que l’on devait avoir cette guerre, pour pouvoir montrer aux Russes qui commandait dans la région. Si l’on a mené ce type de guerre, pourquoi ne l’a-t-on pas accompagné d’un « mini Plan Marshall » ? Après toutes ces destructions de maisons, d’usines, pourquoi n’a-t-on pas reconstruit, procuré des places de travail?
Apic: Votre diocèse est celui qui a le plus souffert dans toute la BiH…
Mgr Komarica:
Effectivement, c’est mon diocèse qui a été le plus durement touché, car en RS, où se trouvent les deux tiers du territoire du diocèse de Banja Luka, 95% des fidèles catholiques ont été chassés ou ont fui, près de 95% des bâtiments religieux ont été détruits ou endommagés, tandis que huit prêtres et une religieuse ont été assassinés… Et pourtant, il n’y a eu aucun affrontement armé sur le territoire de mon diocèse, notamment parce que nous avions appelé les catholiques à ne pas prendre les armes!
Apic: Avez-vous maintenu des contacts avec les autres communautés religieuses, que ce soient les musulmans ou les orthodoxes ?
Mgr Komarica: Pendant la guerre, nous avions de nombreux contacts bilatéraux, que ce soit avec le chef religieux des musulmans, le mufti, ou avec l’évêque orthodoxe. Nous avons lancé des appels communs, également après la guerre, mais pas aussi souvent que je l’aurais souhaité. Malheureusement, le dialogue oecuménique n’a pas le même sens chez eux que chez nous. Mais je dois toujours garder la main tendue, car c’est aussi notre position comme Eglise catholique. Nous voulons tout entreprendre pour que la paix s’épanouisse, nous promouvons le pardon et la réconciliation.
Certes, dans la pratique, cela va très lentement. Les orthodoxes nous font comprendre que l’oecuménisme n’est pas la voie qu’ils doivent prendre, que c’est une sorte de trahison de l’orthodoxie. Je ne dois pas attendre qu’ils trahissent leur identité, je dois les rencontrer là où ils se trouvent. Mais quand des fidèles orthodoxes viennent demander de l’aide à l’évêque catholique que je suis, je peux leur montrer ce qu’est l’oecuménisme en pratique…
De plus en plus d’orthodoxes, à la base, comprennent que nous devons à nouveau être unis. Grâce notamment à l’amour du prochain, aux activités caritatives que nous avons menées, pendant la guerre et après, nous avons beaucoup d’amis chez les orthodoxes et chez les musulmans à la base. Ce sont nos meilleurs avocats!
Apic: Vous avez certes de bons contacts à la base tant avec les orthodoxes qu’avec les musulmans. Qu’en est-il avec les responsables politiques ?
Mgr Komarica: C’est malheureusement différent! Là existent toujours des tendances radicales très fortes, qui penchent vers le nationalisme. Si ce phénomène est très fort chez les Serbes, il suscite également des réactions de ce type chez les responsables musulmans. Cela s’est beaucoup calmé chez les Croates, car on a aujourd’hui en Croatie un gouvernement plutôt modéré. De plus, les Croates – qui ne sont plus que 9%, soit la moitié moins qu’avant la guerre – n’ont plus grand-chose à dire en BiH.
En Republika Srpska, 95% des catholiques, c’est-à-dire les Croates, sont partis! Il manque tout un peuple, et sans ce peuple, la situation n’est pas bonne, car notre pays tient sur trois pieds: les Serbes, les Musulmans bosniaques et les Croates. Ces derniers ne sont plus là: ils sont en Croatie, en Suisse, en Allemagne, dans les pays scandinaves, aux Etats-Unis, au Canada. Nombre d’entre eux aimeraient rentrer, mais on ne les y autorise pas!
Apic: Mais les Accords de Dayton prévoyaient ce retour !
Mgr Komarica: Certes, ceux qui ont veillé à l’application de ces Accords ont prévu de dédommager les Serbes et les Musulmans qui revenaient en Republika Srpska, mais il n’y a pas un Euro pour le retour des Croates de Bosnie. C’est injuste! La Commission européenne appuie la BiH au travers du programme CARDS (assistance communautaire à la reconstruction, au développement et à la stabilisation), en partenariat avec le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR). Mais ils ne nous ont rien donné, j’ai eu les papiers en mains… Il n’est pas prévu que les catholiques rentrent chez eux, ils ont été chassés intentionnellement, décimés, nos églises ont été détruites alors qu’il n’y avait aucun combat!
Quel est le crime que nous avons commis pour avoir été ainsi punis ? On m’a répondu que comme évêque, j’étais trois fois coupable: premièrement comme catholique, deuxièmement comme Croate, et troisièmement parce que je voulais rester à Banja Luka, la ville de mes ancêtres, comme Croate et catholique. Ma famille vit à Banja Luka depuis 350 ans ! J’ai le droit d’y vivre, pourquoi veut-on m’en empêcher ?.
Apic: Vous en voulez à l’attitude passive de l’Union européenne ?
Mgr Komarica: C’est à l’évidence un non sens que l’Europe se comporte ainsi, je ne veux pas d’une telle Europe, je combats pour une autre Europe, à visage humain! Je dois crier partout et poser des questions à temps et à contretemps: pourquoi les démocrates et les humanistes européens – sans parler des nombreux représentants de la communauté internationale et des diplomates – se taisent-ils sur notre sort ? Alors qu’ils savent pertinemment que les droits de l’homme sont chez nous foulés aux pieds! Pourquoi les responsables de l’Union européenne récompensent chez nous les criminels et punissent les victimes ? Pourquoi y a-t-il encore un million de nos concitoyens qui ne sont pas rentrés en Bosnie et Herzégovine ?
Je dois pourtant l’avouer: ces derniers jours, j’ai reçu certains signes du côté des responsables politiques de la Republika Srpska que l’on souhaitait le retour des Croates. Mais maintenant, il manque des moyens matériels, et le seul à donner quelque chose, c’est le gouvernement croate, mais c’est insuffisant.
Actuellement, je sais qu’il y a 9’000 familles qui veulent rentrer, mais le gouvernement croate donne des financements et des matériaux seulement pour 300 maisons. Il nous faudrait alors attendre 30 ans! Même si le pays a beaucoup de ressources potentielles, il reste à investir pour donner du travail aux gens, car le chômage en Republika Srpska touche près de 80% des catholiques, soit deux fois plus que les Serbes. Mais c’est de toute façon énorme!
Je plaide pour que tous se mettent ensemble – Serbes, Croates et Bosniaques – afin qu’on aide ceux qui veulent revenir. Cela restera de toute façon une minorité de ceux qui sont partis, car en majorité ils ont recommencé leur vie ailleurs et ne reviendront plus. JB
Encadré
Durant la guerre qui a dévasté la Bosnie-Herzégovine (elle débuta le 6 avril 1992 lorsque l’armée populaire yougoslave – la JNA – attaqua la Bosnie-Herzégovine qui avait déclaré son indépendance le 1er mars. La guerre s’est achevée par les Accords de Dayton le 14 décembre 1995), c’est l’Eglise catholique qui a le plus souffert. Sur le territoire des quatre diocèses de Bosnie et Herzégovine, 185 églises paroissiales, 168 autres bâtiments ecclésiaux, 227 chapelles, 226 presbytères et bâtiments paroissiaux, 30 couvents et 164 cimetières ont été soit endommagés soit complètement détruits « lors d’attaques ciblées et bien planifiées menée par la JNA », relève Mgr Komarica. 67% des catholiques ont été chassés de la région, et seuls 13% d’entre eux ont pu retourner. Des 820’000 catholiques qui vivaient dans le pays avant la guerre – 13 ans après les Accords de Dayton – seuls 460’000 sont restés. « Les évêques de BiH réclament tout simplement l’égalité de traitement pour tous les peuples de la région, mais qui écoute les évêques ? », déplore l’évêque de Banja Luka. JB
(*) La RS forme – ensemble avec la Fédération de Bosnie et Herzégovine (l’ancienne Fédération croato-musulmane) – la République de Bosnie-Herzégovine, dont la capitale est Sarajevo.
Des photos de Mgr Franjo Komarica sont disponibles à l’Apic: tél. 026 426 48 01 ou courriel: apic@kipa-apic.ch (apic/be)
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