France: Un artiste avignonnais fait de «la mort une oeuvre d’art»
L’art de renaître de ses cendres
Pierre Rottet, Agence Apic
Christian Campiche, La Liberté
Avignon, 3 juin 2008 (Apic) Eterniglass? A entendre ce nom pour la première fois, on pense spontanément à une maison suisse autrefois bien connue, dont le nom fut associé à la nocive poussière d’amiante. Rien à voir. Eterniglass travaille bien à partir de la poussière, mais de celle qui résulte de notre combustion de mortels réduits à contempler l’éternité. En d’autres termes, faire des cendres de l’être aimé une «oeuvre d’art», à jamais fixées dans la transparence d’un tableau, dispersées et inclusées dans un verre acrylique translucide. Encadré ou non. Reportage à Avignon.
L’artiste Oscar Welles estimait qu’il fallait faire de sa vie une oeuvre d’art. Didier Alapetite, photograveur à Avignon, concepteur de cette idée inédite, fait de la mort une oeuvre d’art, qu’il résume avec son accent méridional: «Nous réalisons des tableaux en verre acrylique avec inclusion de cendres funéraires».
Didier Alapetite, l’artiste, a lancé son projet il y a quelques mois seulement, en compagnie d’un associé en charge du marketing, Philippe Audiguier. Dire que les commandes affluent actuellement serait exagéré. Reste que l’idée fait son chemin. Sans choquer. Même qu’elle a la bénédiction de théologiens catholiques et protestants (*cf.. encadré), selon lesquels une telle «transfiguration» des cendres en tableau pourrait s’avérer être une solution respectueuse, plutôt que laisser une urne trôner des années sur une cheminée, là où une autre cendre couve sous le feu.
Dans son atelier à Avignon, l’artiste évoque sa rencontre avec un ami qui incluait des matériaux les plus divers dans un verre acrylique. L’idée fera tilt: pourquoi ne pas substituer des cendres aux végétaux, aux malheureux insectes et autres tissus? Aussitôt dit, aussitôt fait. Quelques essais peu fructueux plus tard, suivis de la recherche d’une fabrique de verres acryliques, notre interlocuteur présente aujourd’hui quelques tableaux. «Les cendres funéraires sont très particulières. Elles vont de la couleur sable en passant par la couleur blanche, ocre, grise, beige. Une gamme de coloris qui se reflète dans le tableau, dans la matière qui emprisonne à jamais ces cendres».
De la cheminée au salon
La création a cependant des limites. Pas question, pour Didier Alapetite, de faire dans le figuratif. Pas de couleurs: les cendres semblent éclater d’elles-mêmes de luminosité dans ce verre acrylique. Pas de portrait non plus, ni de nature morte… pourtant de circonstance. Une abstraction, sans plus, de cendres que Didier Alapetite saupoudre à la main, délicatement. «Je les mets de telle manière qu’elles donnent une impression aérienne, éthérée». Suspendues dans le temps… comme les cendres de l’oeuvre qu’exhibe fièrement Alain (*): celles de son père, qui trônaient depuis 24 ans sur le rebord de la cheminée du salon familial, endroit privilégié s’il en est pour accueillir des cendres.
Le soleil de la Cité des papes semble jouer en cette fin d’après midi avec les tons nuancés des cendres désormais moulées dans le verre acrylique, un tableau de 40 cm sur 60 de plus de 6 kilos payé 1’800 euros, que notre interlocuteur tient à bout de bras. Seule une pincée – on estime que la crémation laisse entre 1,2 et 1,8 kg de cendres – du contenu de l’urne funéraire a été utilisée. L’équivalent d’une boîte d’allumettes. Sans plus.
Ce dont a besoin tout au plus Alain Alapetite. «Le reste des cendres, confie Alain, a été dispersé sur le terrain d’une propriété familiale».
Avec sa mère, Alain n’a pas pris plus de 24 heures pour réfléchir, séduits qu’ils ont été il y a un mois par l’idée du concepteur. «Je crois qu’elle est aussi contente de pouvoir contempler un tableau avec une infime partie des cendres de son mari. Nous ne voulions pas vraiment nous en séparer. La formule est idéale». Depuis 24 ans, poursuit-t-il, «mon père faisait partie des meubles. Nous n’avons pas voulu tourner une page, sinon donner une autre dimension à sa mort».
Renaître de ses cendres
Aujourd’hui, la présence du père s’est faite plus discrète, accrochée au mur d’une pièce de la famille. Comme n’importe quel tableau qui pourra maintenant être vu. Y compris par une personne qui ignorerait que sa composition est faite de cendres humaines, relève Alain, en emportant avec lui son père sous les bras. En d’autres termes, l’oeuvre finie qu’il peut enfin contempler. Une manière de faire renaître son père de ses cendres. Dans un cadre très design.
Martin Claude, Avignonnais, 54 ans, est également sur le point de troquer l’urne funéraire de l’un de ses proches, bien visible dans le salon familial. «Nous devons prendre la décision ces temps. Mais il n’est pas impossible que nous choisissions la commande de plusieurs tableaux, que la famille pourrait se répartir». Le prix? «L’argent ne représente pas un problème. Pour un être cher, cela n’a pas de prix» L’idée du concepteur l’a séduit. Sûr qu’il prendra les dispositions, le moment venu, pour finir lui aussi au mur d’une pièce à contempler ses proches, du haut de son cadre.
Le «marché» suisse convoité
L’artisan avignonnais s’est assuré la collaboration des entreprises de pompes funèbres de la région, pour y déposer sa petite plaquette de présentation, ainsi qu’un petit sachet destiné à recevoir les cendres. «Bien sûr, confirme Johnny Tiller, propriétaire d’une entreprise à Avignon, tout cela se fait dans le respect le plus strict. Des semaines, voire des mois et des années peuvent s’écouler, avant de voir les proches s’intéresser à l’idée. Olivier Alapetite voit désormais plus loin: «La Suisse est voisine, donc facilement accessible. En plus, c’est le pays au monde où les gens, 70% à 75% de la population, se font le plus incinérer, après la Grande-Bretagne. D’où la création, inévitable, d’un nouveau marché. Bagues serties de diamants, objets en verre, statues, la transformation des cendres funéraires a été récupérée à différents échelons, avec plus ou moins de succès et surtout de goût.
Son art à lui, Didier Alapetite le voit plutôt comme la marque d’un symbole. «Je ne dénature pas les cendres. En plus, je permets de les admirer grâce à une très belle transparence».
Dans les rues d’Avignon, ce business avec la mort ne choque pas plus que cela. A peine quelques remarques allant du «pourquoi pas», du «pour rien au monde», mais aussi à celle plus cinglante: «Pour ma belle-mère en tous cas pas. Je ne peux ni la voir en peinture ni l’encadrer».
Et l’éthique, dans tout ça? «J’ai contacté des psychologues, des psychothérapeutes, assure l’artiste. Ils m’ont expliqué que le fait de figer les cendres constitue un acte de deuil. Ils déconseillent même de garder l’urne chez soi». Et l’Eglise? «Elle m’a donné la bénédiction alors qu’en France, elle ne tolère la crémation que depuis 1996». Appelé à confirmer, le curé d’Avignon, le Père Olivier Mathieu, que nous avons rencontré à la collégiale Saint-Didier, en plein coeur de la vieille ville d’Avignon, n’a pas souhaité s’exprimer. Aujourd’hui, Didier Alapetite compte bien vivre de son art. Il n’en fera cependant pas une question de vie. Ou de mort. PR/CC
Encadré
Une manière d’apprivoiser la mort
François-Xavier Putallaz, qui enseigne la philosophie à l’Université de Fribourg, membre de la Commission de Bioéthique de la Conférence des évêques suisses, se dit plutôt favorable à cette manière de récupérer les cendres. «Une telle « transfiguration » des cendres en tableau, en effet, n’est pas si choquante qu’elle paraît à première vue. On peut même se demander si, malgré l’intérêt commercial de l’affaire, ce n’est pas une solution assez respectueuse : plutôt que laisser l’urne trôner durant des années sur la cheminée, un tableau artistique n’aurait-il pas une signification plus profonde ?».
Selon lui, psychologues, philosophes et religieux sont en effet unanimes à dire le danger de conserver les restes du défunt dans un cadre de vie privée. «Pareille invasion de la relique à domicile brouille les repères entre la vie et la mort. Et je ne parle pas des conséquences pratiques, comme pour cette famille américaine qui commence à trouver saumâtre de conserver les quinze urnes funéraires de l’entière parenté, stockées dans une chambre».
Autre regard, protestant, de Pierre Bühler, professeur à la Faculté de théologie de l’Université de Zurich. Comment interpréter le fait de transformer les cendres d’un défunt en oeuvre d’art? «Il me semble qu’il exprime un besoin de ne pas prendre définitivement congé de la personne morte, de la garder à proximité. Et de plus, en transformant ce rapport de proximité en un rapport esthétique».
La mort, relève-t-il, y perd quelque chose de son caractère de séparation, et en même temps quelque chose de son côté angoissant. «Il y a donc, pour moi, dans cette transformation, quelque chose comme l’effort de ne pas devoir regarder en face la mort, en l’atténuant, et donc en l’amadouant, en l’apprivoisant». PR
Encadré
Mort occultée?
Thérapeute à Paris, Renaud Perronnet estime que ces « pratiques » ne sont pas en soi positives ou négatives. Leur aspect thérapeutique dépendra certainement de l’intention des personnes, de leurs émotions personnelles, de ce qu’en vérité elles cherchent. Ce qui ne l’empêche pas d’afficher une certaine réserve face à une expérience dont il s’interroge sur la finalité: thérapeutique ou commerciale? « Je n’ai pas d’idée « toute faite », aucun « prêt à porter » à livrer sur ce qui doit être ou non conforme au deuil des personnes. « Accompagner des personnes ne consiste pas, pour moi, à leur dire ce qu’elles doivent faire ou ne pas faire mais à les accueillir « telles qu’elles sont » avec leurs besoins et leurs incertitudes. » Mais à une époque où il est banal de dire que la mort est occultée, « tous les moyens semblent bons pour tenter de ne pas perdre ce qui est perdu. Cette attitude empêche le deuil, c’est-à-dire l’acceptation de la perte qui permettra de retrouver « celui qu’on a perdu à l’extérieur »… à l’intérieur de nous. Les cendres funéraires transformées en oeuvre d’art permettront-elles à cette « alchimie » de se réaliser ou – au contraire – l’empêcheront-elle? » CC
Encadré
Entre 1’800 et 2’400 euros
27% de crémations en France, 70 à 75% en Suisse, le marché semble prometteur. Pour l’heure, le concepteur avignonnais propose trois formats de tableaux pour des prix allant de 1’800 à 2’400 euros, selon la taille. Le tableau sera livré et encadré au bout de trois semaines, même si 24 heures suffisent à la fabrication grossière de l’oeuvre de 2 centimètres d’épaisseur, créée en deux temps après la préparation du moule. Au départ, explique Didier Alapetite, il se forme une pâte opaque sur laquelle il dépose les cendres. Suit une nouvelle couche de cette même pâte puis un processus de refroidissement et de compression à l’aide d’un autoclave.
Restera alors la longue finition de la matière, afin d’obtenir un verre acrylique parfaitement translucide. Si, côté catholique, la crémation n’est plus interdite depuis 1963, les calvinistes et les luthériens l’autorisent depuis 1898. Alors qu’orthodoxes, musulmans et juifs l’interdisent toujours. L’industrie qui se profile aujourd’hui sur le marché de l’utilisation des cendres offre sans doute une alternative à ce qui se pratique aujourd’hui: le cimetière ou la crémation. Elle s’engouffrer ainsi dans la brèche juridique, qui laisse aujourd’hui à la famille le choix de disposer des cendres du défunt en cas de crémation, y compris de les disperser à tous vents – sauf des lieux publics -, ou de les ramener à la maison. PR (apic/cc/pr)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse