Lucerne: Caritas Suisse prend position sur le problème des réfugiés climatiques
Lucerne, 19 juin 2008 (Apic) L’Europe risque-t-elle d’être prise d’assaut par une vague de réfugiés climatiques ? Dans les discours populistes, les «réfugiés climatiques» deviennent une grave menace pour les pays du Nord. Dans une prise de position publiée jeudi 19 juin, à la veille de la Journée mondiale des réfugiés du 20 juin, Caritas Suisse demande que les pays du Sud les plus touchés par le changement climatique bénéficient d’un soutien financier et technologique ciblé ainsi que d’un partage du fardeau.
L’oeuvre d’entraide des catholiques de Suisse demande par conséquent que la Suisse s’engage activement pour la mise en application du Protocole de Kyoto et pour un moratoire sur les biocarburants, qui menacent la sécurité alimentaire et présentent un bilan écologique négatif. Caritas insiste pour que la Suisse s’engage activement pour la mise en place de programmes de protection des réfugiés climatiques dans les régions concernées. Finalement, elle ne souhaite pas que le thème des réfugiés climatiques soit exploité pour durcir le droit d’asile en Suisse.
Suite au changement climatique, de nombreuses personnes vont être forcées de prendre la fuite au cours des prochaines décennies, surtout dans les pays en développement, reconnaît Caritas. Ce sont en effet les pays du Sud qui supportent l’essentiel du fardeau. Depuis la publication du rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat GIEC (Intergovernmental Panel on Climate Change, IPCC) en 2007, la migration résultant du changement climatique est devenu un thème de discussion dans le grand public.
Au cours des prochaines décennies, des millions de personnes pourraient ainsi être forcées de quitter leurs villages, leurs villes, leurs îles ou même leurs contrées. La phobie de voir déferler des flots de réfugiés inquiète de nombreux habitants des pays industrialisés. Scénarios catastrophes diffusés par certains médias occidentaux
Caritas Suisse déplore par conséquent les scénarios catastrophes diffusés par certains médias occidentaux. «Sans surprise, ces craintes sont instrumentalisées, afin de servir des intérêts politiques de ceux qui réclament d’autres mesures de dissuasion contre les réfugiés des pays en développement». Du point de vue de Caritas, il est important de montrer le drame qui se joue déjà dans les pays en développement et qui pourrait à l’avenir s’accentuer si les Etats industrialisés, Suisse incluse, n’assument pas mieux leur responsabilité mondiale.
Certes, les mouvements migratoires ont généralement des causes à la fois économiques, sociales, politiques et justement écologiques. Il n’est donc souvent pas facile d’établir la distinction entre migration involontaire, c’est-à-dire fuite, et migration volontaire. Par ailleurs, la manière dont les événements déclencheurs, par ex. inondations ou pertes de récolte dues à la sécheresse, se répercutent sur les conditions de fuite et de migration dépend largement des conditions de départ telles que le nombre d’habitants, la situation géographique, la manière d’exploiter l’environnement et le niveau de confort. Il est donc extrêmement rare que le changement climatique soit le seul déclencheur de l’émigration ou de la fuite, estime Caritas Suisse.
Conséquences pour les pays en développement
Le changement climatique représente surtout une menace pour les pays en développement. D’abord parce que leur situation géographique les expose davantage aux modifications de l’environnement. Ensuite parce que les pays pauvres et sous-développés n’ont pas les ressources nécessaires pour contrer le changement climatique.
Le réchauffement aggrave la situation de personnes déjà pauvres, comme le montrent bien les conséquences du cyclone Nargis en Birmanie, mais aussi l’exemple des inondations provoquées par le cyclone Katrina aux Etats-Unis. Dans les Etats africains, les ravages touchent surtout la population rurale dont les ressources sont déjà très limitées.
Les cyclones et autres déchaînements des forces de la nature surviennent surtout dans les zones subtropicales et tropicales d’Asie et d’Amérique centrale où vivent nombre de gens les plus pauvres. Le changement climatique ralentit encore davantage la lutte contre la pauvreté, la faim, le manque d’eau et les maladies. La nécessité de réparer les dégâts provoqués par des tempêtes tropicales ou par la montée du niveau des mers engloutit en outre des fonds publics qui auraient dû être affectés à la lutte contre la pauvreté.
Les réfugiés climatiques: un phénomène régional
Au Mali, un des pays les plus touchés par les sécheresses et la dévastation, un sixième de la population rurale a migré en ville depuis 1965. Au cours des vingt dernières années, la capitale Bamako est passée de 800’000 à près de 1,8 million d’habitants. Des contrées entières au nord du pays sont désertées. Le Mali est l’un des pays préférés de l’aide au développement occidentale. Mais les efforts déployés jusqu’à présent ne suffisent de loin pas à contenir les conséquences des changements climatiques (sécheresses, pénurie d’eau, dévastation et donc pénurie alimentaire). Il faut donc s’attendre à ce que la migration vers le sud du pays et l’exode rural s’accentuent encore.
D’après les expériences passées, on peut s’attendre à ce que même la montée du niveau des mers provoque surtout des migrations régionales ou Sud-Sud. Le Bangladesh figure parmi les pays les plus touchés: il connaît depuis longtemps une forte migration intérieure et une émigration vers l’Inde, mais aussi au Moyen-Orient. A côté de la montée du niveau des mers, ce sont en premier lieu des facteurs économiques et sociaux qui déterminent les flux migratoires.
90% des réfugiés restent dans des pays en développement
Pour les habitants des Etats insulaires du Pacifique Sud ou des Maldives, la fuite ou la migration est souvent la seule option. Il faut partir du principe que, suite à la montée du niveau des mers, une partie de ces îles ou Etats seront rayés de la carte à moyen ou à long terme. Les expériences antérieures dénotent une tendance à migrer vers les Etats voisins qui accueillent une partie des migrants en tant que réfugiés.
Les flux migratoires régionaux peuvent aussi déclencher des migrations Sud-Sud ou Sud-Nord suprarégionales. Cela dépend fortement des ressources et des réseaux de relations des intéressés. Les chiffres dont on dispose jusqu’à présent montrent qu’environ 90% des réfugiés restent dans des pays en développement (FNUP, 2006).
Il est grand temps d’opérer un changement radical
Cela entraîne un potentiel de conflit supplémentaire dans ces Etats souvent déjà accablés de crises. Une augmentation de la migration Sud-Nord s’observe principalement dans le domaine de la migration des travailleurs. Les chiffres dont on dispose jusqu’à présent montrent qu’environ 90% des réfugiés restent dans des pays en développement.
Alors que les pays pauvres ne sont que marginalement responsables du réchauffement climatique, les pays industrialisés, Suisse incluse, y contribuent plus que la moyenne. C’est pourquoi ces pays ont plus que d’autres le devoir d’amorcer un changement radical.
En tant que principaux pollueurs, ils doivent commencer par balayer devant leur porte et notamment mettre en oeuvre l’obligation contractée lors de la signature du protocole de Kyoto de réduire les émissions de gaz à effet de serre.
Comme la culture de plantes destinées à servir de biocarburants menace la sécurité alimentaire et présente un bilan écologique négatif, la Suisse doit s’engager activement en faveur d’un moratoire de ce type d’énergie. Le passage à une politique durable sur le plan social, écologique et économique est en principe la seule voie porteuse d’avenir. Plusieurs mesures peuvent en outre contribuer à prévenir ou du moins à ralentir l’émigration. Par exemple la construction de barrages ou la protection des ressources naturelles que sont les forêts, l’eau et les sols.
De même, la régénération des forêts, des systèmes d’irrigation et des sols érodés et leur utilisation durable sont une condition préalable pour préserver les lieux de vie. Les pays industrialisés ont le devoir d’aider les pays émergents et les pays en développement à amortir les conséquences du changement climatique par leur savoir-faire et par un soutien financier. Ils doivent mettre des moyens suffisants à disposition des Etats qui ne peuvent procéder par eux-mêmes aux adaptations requises.
Extension du système régional de protection
Il faut des adaptations et des investissements écologiques et politiques, mais cela ne suffit pas. La protection des personnes menacées par le changement climatique doit impérativement être améliorée. Les réfugiés environnementaux et les réfugiés climatiques sont une notion inconnue du droit international. En effet, la Convention de Genève de 1951 ne reconnaît pas la destruction de l’environnement comme un motif de fuite. Une personne ne peut obtenir une protection que si elle remplit les autres critères de la Convention, c’est-à-dire si elle est «persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques».
Depuis peu, le HCR fait aussi valoir la destruction de l’environnement et les modifications climatiques comme causes de la fuite. Mais une extension de la Convention de Genève à cette catégorie de réfugiés n’est pas la bonne option. En cela, Caritas est d’accord avec le HCR. Premièrement, les modifications climatiques sont rarement la seule cause de la fuite ou de l’émigration. Deuxièmement, la protection des réfugiés au sens de la Convention de Genève subit depuis un certain temps une pression massive.
La protection des réfugiés face à une pression massive
Les violations sont monnaie courante et les lois nationales sur l’asile sont parfois si restrictives qu’elles remettent en question la mise en application de la Convention. Il n’y a donc guère de sens à viser une extension de la protection des réfugiés dans ces conditions. C’est pourquoi il vaut mieux renforcer les mesures de protection dans les régions et pays concernés, plutôt que de demander un élargissement de la protection aux réfugiés environnementaux et aux réfugiés climatiques sur la base de la Convention, estime Caritas Suisse.
Si le retour dans la région d’origine n’est pas possible à long terme, il faut exiger des Etats voisins ou des autres Etats qu’ils octroient une protection temporaire ou accueillent des contingents de réfugiés. Certains Etats pratiquent déjà une politique de contingents vis-à-vis des réfugiés climatiques.
Depuis 2001, la Nouvelle-Zélande accueille ainsi chaque année 75 habitants des îles Tuvalu et autant des îles Kiribati, ainsi que 250 habitants des îles Tonga et 250 des îles Fiji. Toutes ces mesures de protection ne peuvent toutefois être appliquées avec succès que si la communauté internationale s’engage à apporter un soutien financier et une aide technique. Caritas estime qu’il y a donc un risque que certains Etats n’assument pas leur responsabilité politique sous prétexte que les changements climatiques sont considérés comme un motif d’abus dans le domaine de l’asile.
Ce risque existe aussi bien sur le plan international que dans les pays en développement et dans les pays industrialisés. Au lieu de se cloisonner toujours plus hermétiquement contre les réfugiés, les pays industrialisés feraient bien d’assumer enfin leur responsabilité sur le plan mondial, poursuit l’oeuvre d’entraide basée à Lucerne. Un changement de cap dans la gestion des ressources écologiques, dans la politique du développement et finalement dans la politique des réfugiés s’impose de toute urgence, également dans notre propre intérêt. JB
Encadré
Symposium à Berne sur le réchauffement climatique: Conséquences sur les pays du Sud
Les oeuvres d’entraide protestante Pain pour le Prochain et catholique Action de Carême organisent ce vendredi 20 juin à Berne un symposium international sur les conséquences du réchauffement climatique pour les pays du Sud. Les organisateurs rappellent que le réchauffement climatique frappe de plein fouet ceux qui n’en portent pas la responsabilité: les populations défavorisées des pays du Sud. Ce symposium a pour objectifs de trouver des pistes d’action permettant de répondre de manière efficace aux défis qu’imposent les changements climatiques. .
Efficience énergétique, compensation des émissions de CO2, nouvelles sources d’énergie. La question du réchauffement climatique a fait son entrée dans les milieux politique et économique. Cependant, les discussions autour du climat sont vouées à l’échec si elles ne prennent pas en compte la question de la justice sociale, estiment les oeuvres d’entraide. Le droit à l’alimentation – un droit fondamental – restera un voeu pieux dans un monde transformé en serre géante. Les sécheresses et les inondations vont rendre tous les efforts de développement consentis jusqu’alors insignifiants.
Les populations défavorisées des pays du Sud sont celles qui souffrent le plus des conséquences du réchauffement climatique, alors qu’elles contribuent le moins à l’émission de gaz à effet de serre. Parallèlement, on trouve dans les pays émergents une couche de la population toujours plus importante aspirant à un mode de consommation gourmand en énergie. Avec des conséquences dramatiques pour le climat. Les commodités qu’offre le monde actuel – habitation, mobilité, alimentation riche en protéines – devraient être accessibles à toutes et tous, et pas uniquement à une partie privilégiée de l’humanité. En même temps, nous savons bien que le monde irait à sa perte si l’humanité tout entière aspirait au même mode de consommation que les Européens et les Américains et produisait autant de CO2
Le droit au développement – au-delà des catastrophes climatiques – est ainsi un enjeu social et éthique de premier ordre. La problématique peut se résumer en une phrase : aucune mesure technique ou politique développée dans le but de réduire l’émission de gaz à effet de serres ne peut être véritablement efficace si un rééquilibrage social n’est pas opéré en parallèle. La question du réchauffement climatique ne peut pas se résoudre sans la justice sociale.
A l’occasion du symposium « Justice climatique » de Pain pour le prochain et Action de Carême, nombre d’experts mettront le doigt sur les problèmes et tenteront de trouver, avec des politicien-ne-s et des représentant-e-s d’organisations non gouvernementales, des solutions aux défis qu’impose le réchauffement climatique.
Le conseiller fédéral Moritz Leuenberger, Andreas Fischlin (co-auteur du rapport du GIEC), Alexandre Kettly (représentant du milieu agricole de Haïti), y apporteront, entre autres, leur contribution. L’après-midi sera consacré à des ateliers, au sein desquels les participant-e-s seront invité-e-s à discuter de possibles mesures que les institutions ecclésiales, les organisations non gouvernementales ou la population peuvent mettre en pratique dans leur travail et la vie de tous les jours. (apic/be)
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