Un quitte ou double pour la classe dirigeante: du jamais vu

Bolivie: Référendum révocatoire: le coup de poker politique de Morales

Pierre Rottet, Apic

Le président bolivien Evo Morales, son vice-président Alvaro Garcia, ainsi que huit des neuf préfets (gouverneurs) – la préfète de Chuquisaca, élue fin juin, est exclue du scrutin – des départements boliviens, pour la plupart farouchement opposés au gouvernement central, joueront à quitte ou double leur carrière politique le 10 août, lors du référendum révocatoire. Les perdants remettront ni plus ni moins leur mandat.

Evo Morales sait qu’il peut tout perdre dans cet exercice démocratique. Mais aussi ce qu’il peut gagner: le départ possible de ses plus farouches opposants, pour certains du moins. Surtout, le président bolivien verrait sa légitimité renforcée, pour mener a bien son projet de nouvelle Constitution, constamment bloquée par l’opposition, mais aussi les réformes, agraires, qui font grincer des dents les gros propriétaires des départements du sud sécessionniste de la Bolivie, l’autre gros enjeu du scrutin de dimanche. Un statut quo entre les deux extrêmes, pas à exclure, pourrait plonger le pays dans un chaos plus grand encore.

Jugeant illégal pour vices de forme et de fond le projet de nouvelle Constitution socialiste et indigéniste du président Morales, le département de Santa Cruz, le plus vaste et le plus riche de Bolivie en hydrocarbure et en agro-alimentaire, a en effet plébiscité le 4 mai par 85,6% de oui son autonomie régionale. Les départements de Pando, Beni et Taija – lequel recèle 85% des réserves de gaz du pays andin – se sont prononcés en juin dans le même sens. La fièvre des autonomies, illégales pour le pouvoir, a ainsi coupé en deux le pays, couvrant la totalité de l’orient bolivien, avec près de 80% des votes exprimés, mais une très importante abstention, proche de 40%.

Reste que le référendum du 10 août aurait très bien pu ne pas se tenir. La faute aux adversaires voire aux ennemis de Morales, qui ont tout mis en oeuvre dans les dernières semaines pour faire annuler ce rendez-vous, le paralyser, le qualifiant d’anticonstitutionnel, alors qu’il avait été approuvé par le Congrès. Ceci expliquant cela: les sondages sont aujourd’hui favorables à la confirmation de Morales. Les recours se sont en effet suivis dans un climat de chaos. Les Cours départementales électorales, aux mains des préfets ayant systématiquement désavoué la Cour nationale électorale (CNE). La plus haute instance en la matière, vient pourtant de donner son feu vert au rendez-vous de dimanche. Morales a pour sa part condamné cette tentative de «putsch électoral».

Une certitude, par les chiffres: selon LatinReporters, qui donne les règles de ce référendum, véritable poker politique des mandataires boliviens, pour déloger Morales du Palais présidentiel de la Paz, le «non» à ce référendum révocatoire doit impérativement dépasser les 1’544’374 voix recueillies par le président lors de son élection à la présidence, en décembre 2005. Autrement dit, les votes doivent être supérieurs aux pourcentages obtenus par chaque autorité lors des élections de fin 2005: 53,7% des suffrages pour Morales, alors que les préfets ont obtenu entre 38 et 48%. Des sièges vides en perspective, pour certains gouverneurs des quatre provinces sécessionnistes: Santa Cruz, Beni, Panda, Tarija, mais aussi des préfets favorables à l’opposition: Chuquisaca, La Paz et Cochabamba.

Selon les derniers sondages, Evo Morales pourrait bien le 10 août se débarrasser de plusieurs adversairesLa différence

Le 6 décembre 2007, Morales avait mis au défi les gouverneurs de soumettre le maintien de leur mandat au référendum révocatoire. «Je propose aux gouverneurs du pays, conservateurs et non conservateurs, que nous nous soumettions ensemble à un référendum révocatoire, afin que le peuple dise s’il est pour ou contre le changement, s’il est pour ou contre le modèle néolibéral, la privatisation, la vente aux enchères de nos ressources naturelles et de nos entreprises». Pour le président Morales, au pouvoir depuis janvier 2006 pour un mandat de 5 ans, ce référendum met en débat deux formes de gouvernement: d’un côté, «celle que nous défendons, c’est-à-dire la nationalisation des ressources naturelles pour le bien de la population, et de l’autre, la privatisation, le néolibéralisme, le pillage et l’exploitation».

Ce référendum a été convoqué par Morales pour tenter de sortir le pays d’une profonde crise et de la lutte que se livrent le gouvernement central qui entend faire approuver un projet constitutionnel considéré comme illégitime par l’opposition et les régions, qui cherchent à imposer un projet autonomiste, qualifié de sécessionniste par le pouvoir central. L’OEA, l’Organisation des Etats latino américains, enverra des observateurs le 10 août en Bolivie.

A couteaux tirés

Ces jours derniers, le climat politique tendu, ne se prêtait guère à la sérénité pour le citoyen. Le préfet de Cochabamba, Manfred Reyes, notoire opposant au gouvernement, a d’ores et déjà affirmé sa non participation, tout comme d’autres, et notamment son collègue de Santa Cruz, le seul, pourtant, à ne pas risquer grand-chose dimanche. Ce qui n’a pas empêché le président Morales de faire campagne pour aller chercher le soutien du peuple bolivien, et en particulier celui des Indios. Cela avec l’appui de son Parti, le MAS (Mouvement vers le socialisme). La mise en garde du président contre ceux qui tentent de créer une insurrection constitutionnelle est claire: «Le peuple pourrait se lever afin de faire respecter la loi». Aux dires des observateurs neutres, ce référendum est l’»exemple de démocratie à son plus haut niveau de l’Amérique latine». Un avis que ne partager pas le leader de la contestation néo-libérale, le gouverneur de Santa Cruz», Ruben Costas, pour qui «le président est un tyran doublé d’un dictateur qui fait ce qui lui plaît».

«Les urnes et non les armes», clame aujourd’hui Morales. Avec le MAS, le président, espère obtenir 60% des voix, ce qui lui permettrait, dit-il, de lancer la suite de son programme en vue de définir la superficie maximale de la propriété agraire dans les terres basses de la Bolivie ainsi que le référendum d’approbation de la nouvelle constitution. Pas de quoi rassurer les grands latifundistes du Sud, de Santa Cruz, qui peuvent étrangement compter sur un allié de taille: l’archevêque de Santa Cruz, le cardinal Julio Terrazas, chef de l’Eglise bolivienne.

A l’instar de son collègue vénézuélien de Caracas, qui s’était rangé aux côtés des putschistes en 2002, lors du coup d’Etat avorté contre le président Chavez, le cardinal bolivien s’est prononcé en mai dernier en faveur du vote «illégal» sur l’autonomie de Santa Cruz, bastion de l’opposition, pour la partition du pays: le Sud aux nantis, le Nord aux Indios défavorisés, d’ethnie aymara pour la plupart.

Dans une lettre ouverte (*), le Prix Nobel de la Paix argentin Adolfo Perez Esquivel, lui fait part de sa stupéfaction: «Cela me préoccupe que tu soutiennes ceux qui prétendent déstabiliser un gouvernement démocratique… Cela nous préoccupe beaucoup que tu soutiennes les grands propriétaires terriens qui recherchent leur intérêt propre et non le bien du peuple…» PR

Encadré

Cadre du référendum:

La mesure impose au chef de l’Etat, à son vice-président et aux gouverneurs des régions de rallier plus de voix que lors des élections de 2005; si les suffrages qui leur sont défavorables sont supérieurs à ceux qui ont permis d’arriver au pouvoir, ils devront démissionner. De nouvelles élections générales devront ensuite être organisées. PR

Encadré

(*) La lettre au cardinal

Dans une lettre de plusieurs pages, Adolfo Pérez Esquivel, prix Nobel de la paix, argentin, s’étonne du soutien du cardinal Terrazas aux «frondeurs». «Je veux te dire que je suis stupéfait par les opinions que tu viens de choisir», à savoir, affirme Esquivel, l’appui du cardinal aux «Comités civiques de Santa Cruz, eux qui saluent à la façon des nazis et qui menacent d’expulser de la région tous les ’’Collas’’, ces indigènes locaux (réd, venus des plateaux andins pour s’établir dans le sud). C’est vraiment un retour en arrière pour la Bolivie et pour l’humanité toute entière».

Le ton est donné et les griefs plus précis: Le Prix Nobel de la paix lance une volée de bois vert contre le cardinal qui s’est prononcé en faveur de l’autonomie de Santa Cruz: «Cela nous préoccupe beaucoup que tu aies voté pour un referendum anticonstitutionnel et illégal, dénoncé par l’OEA (l’Organisation des Etats Américains), par l’Union Européenne et par les peuples et les gouvernements de toute la région». Alors même, écrit Esquivel, que pendant de nombreuses années, «ces seigneurs féodaux ont gouverné le pays», sans jamais s’intéresser «à promouvoir les autonomies départementales et, beaucoup moins encore, à mettre sur pied un processus qui décentralise le pouvoir vers le peuple».

La lettre de l’Argentin s’achève par ce constat adressé au prélat: «Tu sais très bien aussi que les moyens de communication du pays sont entre les mains des grands propriétaires et qu’ils développent une campagne sordide contre le gouvernement tout en gardant le silence sur les manipulations de l’ambassade des Etats-Unis qui continue à conspirer contre le gouvernement en recherchant ses propres intérêts». «Que le gouvernement bolivien ait commis quelques erreurs, c’est certain. Il les reconnaît et il sait qu’il doit les corriger. Mais toi, qu’as-tu fait pour lui venir en aide et pour cheminer avec le peuple ? Toi, frère, qui est à la tête de l’Eglise de Bolivie, quelle est ton option et quelle lecture fais-tu de tout ce que je viens de te signaler et que tu sais très bien déjà ?»

Le Prix Nobel de la paix 1980, qui lui fut octroyé pour son travail de défense des Droits humains, estime en conclusion que l’Amérique latine n’a pas besoin de «pactes d’autonomie» comme le «prétendent les grands propriétaires afin d’en tirer eux-mêmes les bénéfices et de porter ainsi préjudice au peuple». Il accuse le cardinal se soutenir le meneur des indépendantistes, " Tuto» Quiroga, «qui parle tant aujourd’hui de démocratie», alors qu’il a été l’allié du dictateur Hugo Banzer, et avec lui, à ses côtés, coresponsable d’un génocide et de crimes contre l’humanité». PR

(apic/pr)

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