Apic Interview
Géorgie: la force de la prière contre la force des armes
Jacques Berset, agence Apic
Mariastein, 18 août 2008 (Apic) Consternée par le conflit armé qui a ensanglanté la Géorgie, l’Eglise catholique en Russie veut opposer la force de la prière à la force des armes. Dès le début de la crise, le président de la Conférence des évêques catholiques de la Fédération russe, Mgr Joseph Werth, a écrit aux prêtres et aux communautés paroissiales catholiques en Russie, pour les appeler à la prière.
« Nous ne nous mêlons pas de politique, mais par la force de la prière, nous pouvons espérer susciter un peu de paix », a déclaré Mgr Werth dimanche 17 août à l’agence Apic, à l’issue d’une messe à l’Abbaye bénédictine de Mariastein, dans le canton de Soleure (*).
Agé de 56 ans, le religieux jésuite, évêque du diocèse de la Transfiguration à Novossibirsk, en Sibérie occidentale, ne donne pas dans le triomphalisme qui imprègne la plupart des articles de presse paraissant ces temps-ci dans son pays: « Nous prions pour la paix, pas pour la victoire d’un camp contre un autre; dans cette guerre, les coupables sont des deux côtés, et les victimes aussi! »
Dimanche, le prélat russe d’origine allemande a rappelé, dans une église de Mariastein comble, le miracle de la survie de la petite communauté catholique au sein de l’Union soviétique. Laminée par le « dragon rouge » de l’oppression, particulièrement féroce durant la période stalinienne qui a suivi la Révolution bolchevique de 1917, elle a subi des vagues de déportations dans les années 30 et durant la Seconde Guerre mondiale. Comme les orthodoxes, les catholiques, présents depuis plusieurs siècles au sein de l’Empire russe, virent leurs églises fermées voire détruites, des prêtres déportés, fusillés… Lui-même est né en 1952 à Karaganda, au Kazakhstan, où sa famille fut déportée en 1931, dans le cadre de la collectivisation des terres par Staline.
Apic: Mgr Werth, sur les quatre diocèses catholiques de Russie, la Mère de Dieu à Moscou, Saint-Clément à Saratov (pour la Russie européenne), Saint-Joseph à Irkoutsk et la Transfiguration à Novossibirsk (pour la Sibérie), vous êtes le seul à avoir un passeport russe…
Mgr Werth: Effectivement, je suis le seul évêque sur sol russe à être citoyen russe. Cela crée des problèmes pour ceux qui n’ont pas le passeport russe. Ainsi Mgr Clemens Pickel, l’évêque de Saratov, qui est Allemand, a eu beaucoup de problèmes, mais finalement, il a reçu une autorisation de résidence permanente. Mais ses prêtres n’ont qu’un visa de trois mois: ils doivent sortir du pays pour le renouveler. A Moscou, l’archevêque, Mgr Paolo Pezzi, est Italien, et à Irkoutsk, Mgr Cyryl Klimowicz, est originaire du Kazakhstan. Il y a des forces en Russie qui voient volontiers l’Eglise catholique dans ce pays comme une Eglise étrangère. Nous insistons pour dire que nous ne sommes pas des étrangers. Nous sommes certes une minorité, mais nous sommes présents sur cette terre de Russie depuis plusieurs siècles.
Je puis le dire en tant qu’Allemand de Russie, car nous étions plusieurs millions. Si à la chute de l’URSS, près de 2,5 millions d’Allemands ont émigré vers leur patrie d’origine, ils étaient présents en Russie dès le XVIIIe siècle, à l’invitation de l’impératrice Catherine II, qui les avait fait recruter dans les pays de langue allemande.
Ces Allemands furent notamment installés dans la région de Saratov, sur la Volga, où, avec l’aide du gouvernement russe, ils créèrent des villages homogènes, luthériens, mennonites et catholiques. Malgré les vagues d’émigration des deux dernières décennies, il reste quelque 600’000 Allemands de Russie, et une partie d’entre eux sont d’origine catholique.
Apic: L’Eglise catholique en Russie disposait même de diocèses, avant la Révolution de 1917…
Mgr Werth: Jusqu’à l’arrivée au pouvoir des communistes, les catholiques avaient deux diocèses: Saratov (diocèse de Tiraspol) essentiellement pour les Allemands de la Volga – mais il y avait également des Polonais, des Lituaniens et d’autres nationalités – , et Saint-Pétersbourg (diocèse de Moghilev), au nord. Ils ont été détruits par la Révolution de 1917. Dans les années 20, Rome avait même érigé un diocèse à Vladivostok, en Sibérie extrême-orientale, mais c’était du temps des « Gardes Blancs », et cela n’a pas duré longtemps, car les communistes les ont chassés du pouvoir.
Apic: La restauration de la hiérarchie catholique en Russie date de l’établissement en 1991 de deux administrations apostoliques en Russie, l’une à Moscou, et l’autre à Novossibirsk. Ces grands territoires (la Fédération a une superficie dépassant les 17 millions de km2 !) seront, en 1999, divisés avec l’érection de deux nouvelles administrations apostoliques, celle de Sibérie Orientale (Irkoutsk), et celle de Russie d’Europe méridionale (Saratov). Elles deviendront des diocèses au plein sens du terme en 2002.
Mgr Werth: En avril 1991, j’ai été nommé à la tête de l’administration apostolique pour la partie asiatique de la Russie, soit quelque 13 millions de km2 ! Heureusement, en 1999, cet immense territoire a été divisé entre la Sibérie orientale (Irkoutsk) et la Sibérie occidentale (Novossibirsk). Mon diocèse avec environ 4 millions de km2 n’est pas le plus étendu, car Irkoutsk compte près de 9 millions de km2. Ce sont des territoires tellement vastes qu’un prêtre ne peut célébrer que deux messes le week-end quand les stations extérieures sont éloignées de 300 km… Et il n’y a pas partout des routes carrossables. Il faut parfois se rendre en bateau, ou, l’hiver, circuler en voiture sur des fleuves gelés, mais cela peut vite devenir dangereux!
Le Père Andrei, curé de Tomsk, qui m’accompagne durant ce voyage, dessert une quarantaine de stations à l’extérieur de la ville. Il peut aller célébrer la messe à Tioumen, et de là aller dans une paroisse à 1’000 km, et pour cela, il doit prendre l’avion ou l’hélicoptère.
Apic: Reste-t-il encore des catholiques en Sibérie, après la vague d’émigration des Allemands suite à la chute de l’URSS ?
Mgr Werth: On pourrait penser qu’avec l’émigration ces dernières années de près de deux millions et demi d’Allemands, dont un quart ou un tiers étaient catholiques, ces derniers sont en voie de disparition. Mais ce n’est pas le cas: nos prêtres découvrent encore très souvent des familles d’origine catholique, dispersées dans cette immensité. Ce sont souvent des vieilles personnes – des grands-mères – qui ont transmis la foi, voyant un prêtre pour la première fois depuis soixante ans…
J’ai confié à un jeune prêtre, qui était vicaire à la cathédrale de Novossibirsk, cinq stations extérieures il y a trois ans. Il est maintenant parti à Rome poursuivre ses études et m’en a laissé 28.
La plupart du temps, il a retrouvé des personnes d’origine allemande dans des villages dispersés. Ce sont les grands-mères qui ont maintenu la foi, ayant pendant des décennies conservé une grande soif de l’eucharistie, même s’il n’y avait plus de prêtres et plus d’églises….
Apic: Combien y a-t-il de fidèles dans votre diocèse ?
Mgr Werth: Ceux qui viennent à la messe chaque dimanche ne sont pas très nombreux, peut-être 10’000. C’est dû en partie au manque de prêtres, car ils ne peuvent pas être à plusieurs places le même jour, étant donné les distances. Nous avons dans notre diocèse environ 60 paroisses enregistrées, mais peut-être encore 300 stations extérieures que nous devons desservir. Pour cela, nous n’avons que 50 prêtres, qui viennent avant tout de Pologne, d’Italie, de Slovaquie, d’Allemagne, des Etats-Unis, de France, etc. Ils doivent parler avant tout russe. Il y a quelques messes en polonais, en russe et en allemand, en russe avec des éléments en lituanien.
Apic: Finalement, comment peut-on considérer les développements des relations entre catholiques et orthodoxes ?
Mgr Werth: On peut dire que les relations sont devenues meilleures ces trois dernières années, même si cela reste plutôt superficiel. Il ne peut en être autrement quand les conflits durent depuis un millénaire: on ne peut les surmonter en quelques années. Heureusement, l’atmosphère hostile de la période précédente a disparu. Cela dépend également de la personnalité des évêques orthodoxes. Il y en a encore que l’on ne peut rencontrer! Les mots d’ordre viennent de Moscou, mais il y a maintenant beaucoup plus de liberté. Il y a quelques années, un évêque orthodoxe qui s’entendait trop bien avec les catholiques pouvait avoir des ennuis avec sa hiérarchie.
Apic: Mgr Tadeusz Kondrusiewicz, qui dirigeait le diocèse de la Mère de Dieu à Moscou, a été transféré sur le siège de l’archidiocèse de Minsk-Moghilev, en Biélorussie. Il était ressenti par les Russes comme « polonais », ce qui suscitait de l’hostilité…
Mgr Werth: Il faut connaître l’histoire des relations entre la Russie et la Pologne, et c’est très délicat. Mais Mgr Kondrusiewicz, originaire de Biélorussie, avait un passeport russe. Certes, les orthodoxes le considéraient comme un Polonais. Le nouvel archevêque métropolitain à Moscou, don Paolo Pezzi, est né le 8 août 1960 à Russi, en Italie. Je pense que les orthodoxes sont contents, parce que pour eux, il vaudrait mieux que l’Eglise catholique soit visiblement une Eglise d’étrangers. Mais les catholiques de Russie ne sont pas des étrangers, ce sont des citoyens de ce pays. Ce ne sont pas les hommes d’affaires ou les touristes étrangers qui constituent nos communautés!
Nous n’avons malheureusement que très peu de prêtres locaux, c’est pourquoi nous dépendons tellement de l’étranger. Nous n’avons presque aucune religieuse locale non plus. Nous avons ouvert un séminaire à Moscou en 1993, que nous avons transféré ensuite à Saint-Pétersbourg. Cette même année, j’ai également fondé un pré-séminaire à Novossibirsk, pour préparer les candidats à entrer au séminaire. Ces dix dernières années, toute une série de jeunes prêtres locaux sont venus nous rejoindre.
Sur les quelque 220 prêtres dans nos quatre diocèses, dont près d’une centaine en Sibérie, nous avons déjà peut-être 10% de prêtres locaux, c’est déjà un début. Quand nous avons commencé en 1991, la Sibérie ne comptait que 3 prêtres !
Apic: Les catholiques ne sont pas aussi nombreux qu’espéré…
Mgr Werth: On pensait en 1991 que les catholiques étaient très nombreux en ex-URSS. Qu’on les verrait bientôt sortir des catacombes alors que la situation s’améliorait rapidement pour eux. Depuis, on s’est aperçu qu’ils ne sont qu’une petite minorité. Certes, il y a peut-être un million de personnes qui ont des racines catholiques dans la Russie d’aujourd’hui. Mais la société devient de plus en plus matérialiste, comme à l’Ouest.
Pour que l’on puisse se reposer sur une relève locale en matière de clergé, il faudra plus d’une génération. Quand j’ai été ordonné évêque il y a 17 ans, j’avais lancé un appel à l’étranger afin qu’elle nous envoie de l’aide en personnel. J’avais déclaré, en ne plaisantant qu’à moitié, que dans vingt ans, ce serait nous qui enverrions des missionnaires à l’extérieur. Je vois que ces vingt ans sont presque passés, et que nous en sommes encore loin ! C’est vrai qu’à l’époque, on pouvait encore être optimiste, mais comme on l’a vu ailleurs en Europe de l’Est, la chute du communisme et l’arrivée d’une totale liberté religieuse ont surtout amené le matérialisme et le capitalisme, qui ont profondément pénétré ces sociétés. Si au début, nous avions jusqu’à 24 vocations par année au séminaire, les chiffres ont également beaucoup baissé, car la Russie n’a malheureusement pas échappé à ce phénomène! JB
Encadré
Une communauté victimes des purges et déportations staliniennes
De passage en Suisse à l’invitation de l’oeuvre d’entraide catholique « Aide à l’Eglise en Détresse », Mgr Joseph Werth est né à Karaganda au Kazakhstan le 4 octobre 1952. Deuxième de onze enfants, il a vécu dans une famille d’Allemands de Russie déportée au-delà de l’Oural lors des purges staliniennes des années 30, durant la campagne contre les « koulaks », les paysans aisés. La famille Werth, parents et enfants, a émigré en Allemagne en 1991, juste après l’ordination épiscopale du Père Joseph Werth.
Avant leur déportation, la mère vivait dans la communauté des Allemands de la Mer Noire et le père dans la République socialiste soviétique autonome des Allemands de la Volga, fondée au début des années 1920 et dissoute en 1941 lors de l’invasion allemande de l’Union soviétique. Ses habitants furent déportés en masse en Sibérie et en Asie centrale soviétique. Ils vécurent longtemps sous administration spéciale, la « Spezkomendatura », qui ne leur permettait même pas de sortir de leurs villages. Les familles furent russifiées de force. En 1975, Joseph Werth est entré clandestinement chez les jésuites. Quatre ans plus tard, il était accepté dans le séminaire officiel de Kaunas, en Lituanie. Ordonné prêtre en 1984, il a travaillé comme chapelain à Svencionys, en Lituanie, puis comme curé à Aktioubinsk, au Kazakhstan, avant d’être curé à Marx, sur la Volga, dès 1987. C’est en 1991 que le pape Jean Paul II le nomme administrateur apostolique en Sibérie, puis évêque de la Transfiguration à Novossibirsk en février 2002. JB
(*) Mgr Werth était invité à prêcher à la messe dimanche 17 août à l’Abbaye bénédictine de Mariastein (Notre Dame de la Pierre, comme l’appelaient les francophones), dans le canton de Soleure, par l’oeuvre d’entraide catholique internationale « Aide à l’Eglise en Détresse » (AED) basée à Lucerne. Les projets de l’Eglise catholique dans l’immense diocèse de Mgr Joseph Werth sont notamment soutenus financièrement par l’AED. CCP 60-17200-9 ou Banque cantonale de Lucerne Compte LKB-01-00-177930-10
Des illustrations de cet article peuvent être commandées à l’agence Apic: jacques.berset@kipa-apic.ch ou tél. 0041 (0) 26 426 48 01 (apic/be)
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