Apic interview
Une affaire religieuse, doublée d’une volonté d’affirmer une identité
Fribourg, 4 septembre 2008 (Apic) Les musulmans ont commencé le ramadan en ce début de semaine, en ordre dispersé selon les régions du monde et les sensibilités. Les musulmans de toute la planète, 1 milliard 350 millions, sont donc au rendez-vous dans ce mois d’abstinence, de jeûne et du pardon, en pays musulmans, certes, mais aussi dans le monde occidental, avec une diaspora fortement représentée.
Directeur de «Religioscope» à Fribourg, historien, spécialiste des nouveaux mouvements religieux, auteur de «Internet et religion», son dernier livre récemment paru, Jean-François Mayer pose son regard de «généraliste» du religieux sur ce ramadan que pratiquent les musulmans dans le monde. Mais aussi en Suisse, où les musulmans semblent se lever comme un seul homme pour vivre ce mois de ramadan.
J.F. Mayer: Avec quelques nuances. Dans les pays de tradition musulmane, une large majorité de la population le pratique, favorisé en cela par un cadre social et culturel propice, puisque tout le monde respecte le ramadan. Les administrations et les entreprises s’y adaptent d’ailleurs. Dans les pays occidentaux, pour la diaspora musulmane, la pratique du jeûne du ramadan s’avère en revanche un peu plus compliquée.
Apic: Comme en Suisse?
J.F. Mayer: Oui. Selon des estimations d’organisations musulmanes dans notre pays, près de la moitié d’entre eux vivraient pleinement le ramadan. Avec tout ce que cela implique d’effort dans le contexte social qui est le nôtre. Sur quelque 400’000 musulmans recensés en Suisse, ce serait considérable, compte tenu des contraintes de cette ascèse dans un milieu non musulman. Mais on ne peut articuler aucun chiffre avec certitude.
Apic: Tous les musulmans de la diaspora sont loin d’appliquer à la lettre les «règles de l’islam». Et pourtant, beaucoup s’astreignent à cette discipline…
J.F. Mayer: C’est vrai. En pourcentage, on observe effectivement que la pratique du ramadan est bien plus fortement vécue par les musulmans que la pratique régulière de la prière, par exemple. Une explication à cela: la tradition, vécue par les familles. Une tradition intégrée dès le plus jeune âge. L’appartenance à une religion n’est pas seulement une adhésion à un ensemble doctrinal. C’est aussi et surtout ce lien que nous avons avec tout un ensemble de pratiques qui structurent l’existence.
Apic: Y compris au niveau culture
J.F. Mayer: Y compris. Si vous lisez les récits de musulmans qui évoquent leur enfance, on voit combien ces enfants sont fiers de pouvoir emboîter le pas aux adultes. D’accomplir cet effort, de se mouler dans ce collectif qui débouche chaque soir sur la rupture du jeûne. Quiconque a vécu dans l’islam ou dans une autre religion ce genre d’effort collectif qui débouche ensuite sur l’expérience communautaire, sait combien dans la vie d’un croyant cela peut être quelque chose de très fort. Parce qu’il y a dans le ramadan une dimension familiale, doublée d’une autre, communautaire.
Apic: Une façon d’affirmer son identité…
J.F. Mayer: Pour les jeunes musulmans de la diaspora, de la deuxième ou troisième génération, en Suisse, la question se pose également en terme d’identité, en effet. Pratiquer le ramadan est donc aussi une affirmation de cette identité, une volonté de renouer avec elle, d’aller aux sources, dans une société aux traditions religieuses et culturelles tellement différentes parfois. Mais n’oublions pas pour autant la dimension spirituelle offerte par le jeûne du ramadan, tout simplement, qui émerge clairement de certaines enquêtes.
Apic: Un moyen de aussi de démontrer un esprit d’ouverture?
J.F. Mayer: Oui. On observe en effet de nouveaux usages du ramadan qui émergent dans le cadre de la diaspora en Europe. Je pense notamment à l’idée qui se répand de plus en plus que les non musulmans sont les bienvenus pour la rupture du jeûne. En France, par exemple, la mosquée de Lyon organise des conférences du ramadan. Ce qui ne manque pas d’évoquer les conférences de carême. Même si, c’est vrai, le carême n’est plus ressenti aujourd’hui par la plupart des chrétiens comme une obligation stricte. Ces conférences du ramadan sont du reste axées aussi sur l’interreligieux. La période du ramadan apparaît aux musulmans dans le contexte occidental, et notamment dans le contexte post-2001 avec toutes les questions qu’il suscite, comme un temps idéal pour exprimer ce qu’est l’islam. Dans l’espoir aussi de surmonter un certain nombre de préjugés à l’égard des musulmans.
Apic: Avec pour corollaire un nouveau regard sur le monde musulman de la diaspora?
J.F. Mayer: Oui. Même si en même temps apparaissent de nouvelles questions. On le voit à travers des controverses que nous connaissons en Suisse, comme l’initiative sur les minarets. Ce qui explique sans doute le besoin qu’ont les musulmans de la diaspora d’expliquer et de se faire comprendre. Le mois du ramadan y contribue. PR
Encadré
Pratique du ramadan en hausse constante en France
Selon une enquête de l’Ifop publiée par «La Croix», les musulmans sont de plus en plus pratiquants en France. 70% déclarent observer le jeûne du ramadan. Une majorité de musulmans (71%) se reconnaissent dans une définition confessionnelle de l’islam (»musulmans croyants»). Parmi eux, 33% se déclarent «croyants et pratiquants». La tendance de fond est une stabilisation de l’affirmation d’identité religieuse. Selon cette enquête, 39% des musulmans disent prier chaque jour – contre 31% en 1994 et 33% en 2001 -, les plus assidus étant les personnes de 55 ans et plus (64%), même si la pratique des jeunes n’est pas négligeable (44% des 25-34 ans). La prière du vendredi à la mosquée, majoritairement une affaire d’hommes (34% des hommes contre 12% des femmes) est en progression constante: 16% en 1994, 20% en 2001 et 23% en 2007. Notamment chez les moins de 25 ans (+13 points depuis 1989) et chez les 25-34 ans (+9 points depuis 1989). Quant à la pratique du ramadan, elle est nettement en hausse, à en croire les chiffres de l’enquête: en 1994, 60% des musulmans déclaraient jeûner pendant tout le Ramadan, contre 70% en 2007. Les 55 ans et plus demeurent les plus nombreux, mais la proportion des jeunes est en augmentation aussi bien chez les moins de 25 ans que chez les 25-34 ans. Le pourcentage des musulmans qui déclarent ne pas avoir jeûné est en diminution de 12 points depuis 1989 (32% en 1989 contre 20% en 2007). Le nombre de personnes d’origine musulmane en France est estimé à 4 millions de personnes.
(apic/pr)
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