Visite en Suisse de Mgr Macram Max Gassis, évêque des Monts Nouba, au Soudan

Apic – Interview

Les chrétiens perdent du terrain en Afrique face à l’islam

Jacques Berset, Apic

Lucerne, 10 septembre 2008 (Apic) Alors que de sanglants combats se poursuivent au Darfour, une paix précaire s’est installée dans d’autres régions du Soudan depuis bientôt quatre ans, après une cruelle guerre civile de 21 ans qui a causé la mort de 2 millions de personnes et fait deux fois plus de réfugiés et de déplacés.

De passage en Europe – il vient régulièrement soigner son diabète à la «Diabetes-Akademie» de Bad Mergentheim, dans le sud de l’Allemagne – Mgr Macram Max Gassis a livré à l’Apic ses considérations sur la dure réalité que vit le peuple soudanais près de quatre ans après la signature de l’Accord global de paix entre le gouvernement et les rebelles du Sud en janvier 2005 à Nairobi. L’évêque d’El-Obeid, dans le Nord-Kordofan vit entre Nairobi, au Kenya, et les Monts Nouba, une région qui échappe au contrôle du régime islamiste au pouvoir à Khartoum. Il était l’invité de l’»Aide à l’Eglise en Détresse» (AED), une oeuvre d’entraide catholique basée à Lucerne.

Agé de 70 ans, originaire de Khartoum, Mgr Macram Max Gassis est effectivement l’évêque d’El Obeid, une ville de plus de 400’000 habitants située au centre du Soudan. Mais sur place, dans la zone contrôlée par les forces gouvernementales, c’est Mgr Antonio Menegazzo, 77 ans, un administrateur apostolique originaire du diocèse de Padoue, en Italie, qui a été nommé à ce poste «sur une base temporaire».

D’une surface de près de 889’000 km2 (plus de 21 fois la superficie de la Suisse!), ce diocèse de près de 10 millions d’habitants est le plus grand du Soudan. Il fait frontière avec la Libye, au nord-ouest, en descendant au sud, avec le Tchad, puis avec la République centrafricaine. La moitié environ des habitants du diocèse sont musulmans, le reste est divisé entre catholiques (200 à 300’000), protestants, religions africaines traditionnelles.

Apic: Votre diocèse est-il toujours partagé en deux ?

Mgr Macram Max Gassis: Aujourd’hui, la situation a changé. Avant, je me déplaçais dans les zones contrôlées par le SPLA, l’Armée populaire de libération du Soudan qui luttait contre le gouvernement de Khartoum, dans les Monts Nouba et le nord du Bahr el-Ghazal. Je m’occupe d’une région appelée «Twic County», une zone peuplée d’un des clans Dinkas, au nord de la ville de Wau. C’est une région immense, et je manque de personnel. Dans certains endroits, nous ne pouvons compter que sur des catéchistes pour s’occuper de nos communautés.

Je peux désormais aller à Khartoum, et je m’y suis rendu à deux reprises depuis les accords de paix. Il y a quelques années, j’étais «persona non grata» dans la capitale soudanaise: ils voulaient m’arrêter. Mais maintenant que l’on a signé la paix, je ne vois pas la raison qui pourrait m’empêcher d’aller à Khartoum. Finalement, je n’ai jamais pris un fusil pour combattre le régime, même si les gens du gouvernement me considéraient comme un ennemi. Eux-mêmes ont d’ailleurs serré la main du chef du SPLA, qui était à la tête d’une armée. Moi, je n’ai jamais utilisé des armes, j’ai seulement défendu les droits de l’Homme, le droit des gens, leur dignité, leur droit de vivre en paix, d’avoir une famille, de conserver leur religion.

Apic: Vous désirez vous réinstaller sur votre siège épiscopal à El-Obeid…

Mgr Macram Max Gassis: Bien sûr, je veux retourner. Mgr Menegazzo a dépassé l’âge canonique, et il a de toute façon donné sa démission. J’ai dit à mes supérieurs à Rome que je veux retourner sur mon siège à El-Obeid, pour réunifier les deux parties du diocèse. C’est désormais possible, même si ce n’est pas facile… Dans la partie du diocèse que j’administre actuellement, je n’ai pas de problèmes, par exemple pour amener des véhicules du Kenya sans taxes douanières, pour obtenir des terrains pour bâtir des églises, des couvents, des écoles ou des dispensaires. Du côté gouvernemental, il y a beaucoup des restrictions.

Dans la partie contrôlée par le SPLA, il n’y a pas ce genre de problèmes, car les forces du SPLA sont contentes de ce que nous leur offrons: l’eau potable, les écoles primaires et secondaires, les infrastructures sanitaires, la promotion de la femme. L’Etat n’a dans ces zones, pour le moment, aucune sorte d’infrastructures; tout est encore fait par l’Eglise.

Apic: Malgré l’Accord global de paix, le gouvernement est toujours absent de certaines régions du Soudan?

Mgr Macram Max Gassis: Par exemple, nous venons d’inaugurer un hôpital à Gidel, dans les Monts Nouba, le Centre Clinique «Mother of Mercy» (Mère de Miséricorde). J’ai demandé une aide du gouvernement, mais il n’a pas encore donné son accord. Je demande seulement au Ministère de la Santé qu’il paie les salaires du personnel et nous attribue une partie des médicaments.

Actuellement, nous sommes dirigés par un gouvernement conjoint, dont fait partie le SPLA. Mais ce dernier n’a rien entrepris, disant qu’il n’a pas d’argent. Est-ce correct ? Je ne le sais pas! Que font-ils des revenus tirés des champs pétroliers ? Une partie de ces revenus arrive bel et bien au gouvernement en place dans les Monts Nouba… J’ai reçu de mauvaises nouvelles de la région: dans les Monts Nouba, certains commenceraient à se réarmer parce qu’ils ne sont pas contents de la représentation actuelle du SPLA dans le gouvernement. Ils estiment qu’ils ne reçoivent pas la part qui leur est due, et cela risque de provoquer une explosion!

Apic: La guerre civile pourrait reprendre, si ces problèmes ne sont pas résolus ?

Mgr Macram Max Gassis: Ce serait terrible, un vrai massacre. Les gens sont exténués par la guerre. Elle a provoqué la famine, la misère, la destruction des familles. Allons-nous recommencer ? Les choses doivent être changées lentement, par la négociation. Le fusil ne va pas apporter de solutions, il faut agir. Car il y a déjà une situation désastreuse au Darfour, et il faudrait éviter à tout prix que d’autres parties du diocèse explosent.

Apic: Le Darfour est pour vous une plaie ouverte…

Mgr Macram Max Gassis: Pour le moins! Dans cette région, où traditionnellement ne vivent pas beaucoup de chrétiens, il y avait cependant de nombreux réfugiés venus du Sud et des Monts Nouba qui tentaient d’échapper aux combats. Maintenant que cette région elle-même n’est plus du tout sûre, ils rentrent chez eux. Mais actuellement, ce sont aussi des gens du Darfour qui tentent de rallier le Sud et les Monts Nouba pour des raisons de survie.

Notons également que les peuples africains du Darfour sont musulmans de nom, ils ont des noms musulmans, mais souvent c’est tout! Le conflit du Darfour n’est pas religieux, il prend sa source principalement aux plans politique et économique – le sous-sol contient du pétrole et du minerai en quantité, du cuivre, mais certainement aussi de l’uranium – avant d’être un conflit tribal. Le tout est de savoir si ces nombreux dons de Dieu vont être une bénédiction ou une malédiction… Les richesses malheureusement attirent les prédateurs, je les appelle des hyènes!

Les gens du Darfour aimeraient être traités comme ceux du Sud, obtenir une certaine autonomie pour pouvoir se développer eux-mêmes. Mais Khartoum est intransigeant et veut une solution militaire, alors que les gens du Darfour sont eux-mêmes divisés et se combattent entre eux. Il faut absolument s’asseoir à la table des négociations.

Apic: Avez-vous des contacts avec Salva Kiir Mayardit, un Dinka catholique, qui a succédé au chef du SPLA John Garang et qui est le premier vice-président du Soudan?

Mgr Macram Max Gassis: Il est effectivement le président du Sud et le premier vice-président du pays. Il a succédé à John Garang, qui avait signé les Accords de paix après avoir mené la guérilla contre le régime de Khartoum durant 21 ans. C’est ce dernier, également un Dinka, mais de confession anglicane, qui avait été désigné premier vice-président du Soudan, mais il est mort accidentellement juste avant d’entrer en fonction. J’étais en contact avec Salva Kiir quand il était dans la guérilla, mais maintenant il est à Juba, et moi je suis à Nairobi… Je ne l’ai plus revu depuis qu’il est au gouvernement.

De plus, qu’irais-je faire à Juba, au Sud ? Le «Twic County» et les Monts Nouba sont une autre entité, et ne dépendent pas de Juba. Nous vivons dans une autre réalité que le Sud, et cela touche aussi l’Eglise.

Apic: On pense toujours aux chrétiens du Sud-Soudan, pas à ceux qui vivent au centre du pays….

Mgr Macram Max Gassis: Même les missionnaires, quand ils parlent d’aider les chrétiens, ne se réfèrent qu’au Sud. Ils ne parlent jamais des Monts Nouba, et c’est une grave faute. Car si l’Eglise ne pense pas aux Monts Nouba et perd cette région clef, le Sud sera en danger. Déjà avant l’indépendance du pays, toute l’attention allait au Sud-Soudan: baptiser, faire des chrétiens. Les missionnaires n’allaient pas dans les Monts Nouba, c’étaient les protestants qui étaient présents, les anglicans… C’est toujours le cas aujourd’hui. La présence catholique dans cette région aurait pu être plus forte, et on sent un manque. Si on ne se dépêche pas de nous organiser en envoyant du personnel, on sera très vite en grandes difficultés.

Nous nous sentons abandonnés par les sociétés missionnaires. Il faut nous aider, c’est stratégique pour l’avenir de la présence chrétienne dans notre région, car l’islam ne perd pas du terrain, il en gagne, que nous le voulions ou non ! Grâce à l’aide de certains pays, comme l’Arabie Saoudite, les musulmans construisent de nouvelles écoles, des hôpitaux, des services sociaux. Il ne suffit pas de se frapper sur l’épaule pour se féliciter que nous avons beaucoup de baptêmes, il faut tout de même constater que dans toute l’Afrique, nous perdons du terrain, alors nous devons nous engager ! JB

Encadré

Une situation encore très fragile

Mgr Macram Max Gassis, qui appartient à la congrégation des missionnaires comboniens du Coeur de Jésus (MCCI), était cet été en Suisse à l’invitation de l’Aide à l’Eglise en Détresse (AED). L’évêque originaire de Khartoum avait quitté El Obeid en 1990 pour se soigner en Europe et aux Etats-Unis d’un cancer du canal biliaire.

Alors qu’il voulait rentrer dans son diocèse, il fut averti qu’il allait être arrêté pour avoir témoigné des atrocités du régime islamiste de Khartoum – les massacres, l’esclavage, les viols, les persécutions – devant le Congrès des Etats-Unis. Il décida alors de ne pas rentrer dans la zone gouvernementale. Aujourd’hui, les gens sur place attendent leur pasteur. Mais il espère que son diocèse, trop vaste pour un seul évêque, soit divisé dans le futur entre trois nouveaux diocèses: El Obeid-Nord-Kordofan, le Darfour et les Monts Nouba.

Les Accords de paix signés à Nairobi, le fameux «Comprehensive Peace Agreement» du 9 janvier 2005, mettent fin à un conflit qui déchire le Soudan depuis vingt et un ans. Cependant, dans la province occidentale du Darfour, pourtant essentiellement musulmane, le sanglant conflit n’est de loin pas encore terminé. Avec les famines et les maladies, il a causé la mort de quelque deux millions de personnes et le déplacement de près de quatre millions de réfugiés ces deux dernières décennies. JB

Un portrait de Mgr Macram Max Gassis peut être commandé à l’agence Apic Courriel: jacques.berset@kipa-apic.ch ou tél. 026 426 48 01 (apic/be)

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