L’agriculture organique peut représenter une issue salvatrice

Inde: Le suicide des paysans prend des allures de catastrophe nationale

Agnes Tandler, pour l’organisation Swissaid

New Delhi, 16 septembre 2008 (Apic) L’Inde est un pays en pleine effervescence. Mais il n’y a pas de miracle économique pour les paysans indiens, qui forment plus de la moitié de la population. Beaucoup d’entre eux n’ont entrevu d’autre issue que le suicide. Les produits chimiques ont épuisé les sols et de nombreuses familles, surendettées, sont prises à la gorge. Dans ce contexte, l’agriculture organique représente une issue salvatrice, relève l’organisation d’aide au développement Swissaid.

Le jeudi matin, Wasedu Raut quittait son domicile. Le vendredi, on retrouvait son corps au fond d’un puits. Ce paysan de 40 ans a mis fin à ses jours parce qu’il ne voyait plus d’issue. « Sans doute à cause du soja », déclare sèchement Subhash Sharma. De la terrasse de sa maison, on peut admirer les douces collines de Maharashtra, la ceinture verte de l’Inde. Les hibiscus rouges sont flamboyants, les arbres ploient sous les mangues. Sharma est un fermier atypique. Quand on boit le thé dans son jardin idyllique, on oublie que le district de Yavatmal est désormais associé à un nombre incroyable de suicides de paysans. Quelques kilomètres seulement séparent sa ferme du puits où Wasedu s’est jeté.

Des coûts qui augmentent, des revenus qui diminuent, la sécheresse, la baisse du niveau de la nappe phréatique, l’érosion des sols et, cerise sur le gâteau, les pressions pour qu’ils recourent à des graines de coton génétiquement modifiées, beaucoup plus chères: les temps sont durs pour les agriculteurs du Maharashtra. Et comme si cela ne suffisait pas, un parasite du soja a détruit les récoltes. Rien que ces sept derniers mois, 156 paysans se sont ôtés la vie dans les environs de la ville de Nagpur parce qu’ils ne parvenaient pas à rembourser leurs dettes. En huit ans, les autorités ont enregistré 1068 suicides de paysans. En réalité, ce chiffre pourrait être beaucoup plus élevé.

Les produits chimiques rendent la terre stérile

Depuis que la région fait les gros titres en raison du nombre élevé de suicides de paysans, un nombre croissant personnes viennent sur les terres de Sharma après avoir entendu parler d’une possible alternative. Vers le milieu des années 90 en effet, Sharma en a eu assez des produits chimiques. Ses revenus chutaient, le prix de l’engrais, des pesticides et des semences ne cessaient d’augmenter. « Je travaillais dur, mais ne réalisais plus aucun bénéfice », raconte-t-il. Alors, il s’est tourné vers l’agriculture organique, et entre-temps, sa ferme est devenu un modèle du genre. Aujourd’hui, il demande 30 roupies (75 centimes) à chaque visiteur qui veut voir le petit miracle. Parmi eux se trouvent même des politiciens de haut rang. « Ils sont impressionnés », dit Sharma. « Mais en privé seulement. Parce qu’officiellement, il continuent à prôner l’agriculture conventionnelle. » Cette agriculture qui ne rapporte pourtant rien aux petits paysans.

Panduran Kirke fait partie de ceux qui ont tout laissé tomber: il possède trois hectares de terres héritées de son père, mais il ne les cultive pas. A quelques kilomètres de la ferme de Sharma, il habite une cabane minuscule, qui n’a ni eau, ni électricité, ni gaz. Un peu de bois pour cuisiner, quelques bassines de cuivre et deux matelas, sur lesquels dorment cinq personnes, c’est tout ce qu’il possède. Sa terre est devenue stérile, Panduran n’a pas d’argent pour creuser un puits, ni pour acheter l’attelage dont il aurait besoin pour cultiver son champ. Il ramasse du bois dans les forêts environnantes et le vend au marché. Cela lui rapporte 1000 roupies par mois. Les bons-repas du gouvernement aident sa famille à survivre. Recommencera-t-il à cultiver sa terre? « Le jour où j’aurai suffisamment d’argent », dit cet homme de 32 ans. Mais il ne trouve même pas les quelques roupies dont il aurait besoin pour prendre le bus et emmener ses enfants à l’hôpital le plus proche quand ils tombent malades.

Rembourser ses dettes grâce à l’agriculture organique

Shambhu Mahurle avait lui aussi capitulé. Il était surendetté, il avait dû donner ses terres à louer, avait commencé à boire, et son créancier lui prenait 50% d’intérêts. Shambhu ne voyait plus d’issue, jusqu’au jour où il entendit parler de Dharamitra, une organisation partenaire de Swissaid. Celle-ci aide les petits paysans comme Shambu à faire le saut de l’agriculture conventionnelle à l’agriculture organique – et cela pas seulement pour sauvegarder l’environnement, mais aussi pour leur permettre de rembourser leurs dettes. Alors Shambu et son épouse Anusaya ont appris comment, grâce au mélange de plusieurs plantes, on pouvait obtenir des récoltes durant toute l’année, et ce avec moins de parasites et un sol plus fertile. Depuis, l’exploitation de sa terre lui ramène à nouveau de l’argent. Les arbres fruitiers qu’il a plantés à la lisière de ses champs lui offrent un revenu supplémentaire, et il a remboursé toutes ses dettes.

Aujourd’hui, Bhimrao Chinchalkar n’a plus de dettes, lui non plus, grâce à l’agriculture biologique. « Je dors à nouveau sur mes deux oreilles », dit-il. « Je n’ai plus de stress. » Autrefois, il devait plus de 1700 francs. Mais depuis qu’il a délaissé les produits chimiques et les semences industrielles, il vit à nouveau du produit de sa ferme. « La plupart des paysans ne notent pas ce qu’ils dépensent et ce qu’ils gagnent », dit Bhimrao. « Ainsi, ils ne remarquent pas qu’ils font des pertes même s’ils travaillent dur pendant toute l’année. » Dharamitra l’a aidé à opérer sa mue. Cette organisation a soutenu plus de 1000 paysans de la région qui voulaient se reconvertir à l’agriculture bio. Elle contribue également à la construction de réservoirs d’eau de pluie et gère une banque de semences.

Des semences transgéniques hors de prix

En Inde, un paysan paie 45 francs le demi-kilo de semences de coton transgénique. Il obtient les semences traditionnelles pour un sixième de ce prix. Quand il y en a. Car le marché est dominé par quelques multinationales agrochimiques qui exercent des pressions insensées, et les variétés de semences qui ne sont pas génétiquement modifiées ne peuvent désormais s’obtenir que sous le manteau. Les négociants donnent aux paysans les semences transgéniques à crédit, et nombre d’entre eux acceptent, sans se demander s’ils pourront rembourser cette dette. Les négociants se muent ainsi en créanciers. Ils exigent des taux usuraires pouvant dépasser 100%. C’est illégal, mais du fait que la banque n’accorde qu’un crédit par année, qu’elle demande des garanties et qu’elle ne prête qu’aux agriculteurs qui n’ont pas de dettes, il ne reste souvent pas d’autre issue.

L’Inde devient de plus en plus riche, mais les disparités augmentent. Alors que la croissance globale du pays se situe à 9%, l’agriculture prend du retard. Et c’est justement cette branche de l’économie, qui nourrit plus de la moitié de la population, qui ne montre que 2 à 3% de croissance annuelle. Selon les données de la Banque mondiale, quelque 820 millions de personnes – c’est-à-dire les trois quarts de la population indienne qui compte un milliard d’habitants – vivent avec moins de deux dollars par jour. Certes, les politiciens indiens ne sont pas inactifs mais, depuis le début des réformes économiques en 1991, ils ont négligé l’agriculture d’une manière impardonnable. Les subventions et autres suppressions de dettes par le gouvernement n’ont guère amélioré la situation économique des paysans.

« Du fait que les paysans sont très endettés, ils n’ont pas d’argent pour corrompre les politiciens », dit froidement Jatore Dambhan, qui enseigne à l’école du village de Rampur. « L’industrie en revanche fait un excellent travail de lobbying. Il existe toutefois un mouvement paysan, mais il est nettement moins influent. » C’est pourquoi nombre d’habitants de Rampur se sentent abandonnés par le politique. « Une fois les élections passées, plus personne ne s’intéresse à nous », regrette un agriculteur. Et même la suppression des dettes n’apparaît pas ici comme une mesure appropriée. « Nous souhaitons des prix équitables. A partir de là, nous sommes tout à fait capables de prendre soin de nous-mêmes », entend-on ici et là. Et: « Il n’y a personne pour nous plaindre. Ils nous envoient plutôt leur police. »

Ainsi, les petits paysans indiens dépendent-ils de l’appui provenant d’autres sources, d’associations locales comme Dharamitra, soutenue par des organisations de coopérations au développement, telles que Swissaid. Contrairement à Sharma, le fermier modèle de caste supérieure, les familles de petits paysans ne parviennent pas à sortir de la pauvreté. Elles n’ont pas l’argent nécessaire pour apprendre et expérimenter des méthodes d’exploitation plus efficaces. Le gouvernement se préoccupe surtout de l’industrie, et les riches entrepreneurs indiens se soucient de sujets plus porteurs comme le sport, la santé et la formation. Les droits humains, la protection de l’environnement et l’agriculture organique sont en Inde des thèmes brûlants dont personne ne se saisit volontiers. Il demeure cependant important d’apporter un appui à celles et ceux qui veulent tenter de s’en sortir. Et c’est ce que peut permettre la coopération au développement, y compris dans un pays présenté comme l’un des nouveaux « dragons » d’Asie.

Encadré:

L’aide comme coup de pouce ponctuel pour s’en sortir

Lorenz Kummer, Swissaid

Aider ou pas? Et si oui, dans quelles proportions? Et comment? L’aide aux pays en développement est depuis plusieurs semaines à l’agenda du débat politique. Le Conseil des Etats va se pencher à la mi septembre sur le crédit-cadre accordé pour ces quatre prochaines années à la coopération suisse au développement. En juin, le Conseil national lui a octroyé 5,3 milliards de francs, mais a décidé dans le même temps de maintenir la part de l’aide au développement à 0,4% du produit national brut. Le Conseil des Etats examinera une motion de sa commission préparatoire demandant d’augmenter cette part à 0,5% d’ici 2015.

A quoi cet argent doit-il servir? La Direction du développement et de la coopération (DDC) et le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) financent ainsi un certain de nombre de projets qui leur sont propres. Il y a également la contribution suisse aux organisations multilatérales de développement, telles la Banque mondiale. En outre, 60 millions de francs vont à des organisations de coopération au développement privées, telles Swissaid, l’Eper, Caritas ou Helvetas. Cette somme contribue pour une grande part au travail sur le terrain de ces organisations, qui dépendent également de l’aide de privés et de fondations.

La manière dont cet argent est utilisé a beaucoup changé au fil du temps. Cet automne Swissaid, fondation suisse de coopération au développement, fêtera ses 60 ans. Et son action, qui était à l’origine une « aide suisse à l’Europe », réalise aujourd’hui des programmes dans neuf pays d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie. En outre, Swissaid concentre son action sur le principe qui consiste à aider les populations les plus pauvres à s’aider elles-mêmes, à leur fournir un coup de pouce ponctuel. Au centre de ces programmes figure un appui à l’agriculture organique, laquelle, dans un contexte de précarité financière et d’épuisement des sols, permet aux petits paysans d’obtenir des résultats excellents, tant sur le plan du rendement que de la valorisation des terres.

Dans des pays en plein boom économique comme l’Inde, où Swissaid est active depuis les années 60, on peut également faire beaucoup avec peu de moyens financiers. Dans le cadre des réformes économiques imposées par le FMI et la Banque mondiale, le gouvernement indien a délaissé son agriculture. En outre, la DDC a réduit son aide et s’est focalisée sur la coopération économique et technologique. Dans ce contexte, il est important que les organisations suisses de coopération au développement continuent à apporter un appui aux communautés paysannes qui, en Inde, vivent dans une profonde misère. Les aides de l’extérieur représentent souvent pour elles la seule possibilité de se sortir par elles-mêmes du piège de la pauvreté.

Note: Des photos sur ce reportage peuvent être commandées à c.morand@swissaid.ch

(apic/swissaid/bb)

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