Apic interview
« Les paradoxes à l’état pur me fascinent »
Andrea Krogmann, Apic / Traduction: Bernard Bovigny
Fribourg, 18 septembre 2008 (Apic) A l’occasion du 100e anniversaire de la naissance de l’écrivain Edzard Schaper (1908 – 1984), un groupe de théâtre de l’Université de Fribourg joue le 30 septembre une adaptation de sa pièce radiophonique « wie durch Feuer » sur la vie et la mort du réformateur Jan Hus. L’Apic s’est rendue à une répétition et s’est entretenu avec le metteur en scène Simon Helbling, âgé de 22 ans.
Le 6 juillet 1415 à Constance, le réformateur bohémien Jan Hus, jugé hérétique, meurt sur le bûcher. Il était venu au Concile avec un sauf-conduit du roi, afin de se justifier sur son enseignement et sur ses initiatives réformatrices. Mais son protecteur le laisse tomber pour des motifs politiques.
Ces événements ont été repris par l’écrivain Edzard Schaper pour une pièce radiophonique dans les années 1960. Le jeune zurichois Simon Helbling en a fait une mise en scène moderne pour le théâtre. Les rôles principaux seront assurés par des étudiant(e)s et des enseignant(e)s de la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg.
Apic: En tant que non théologien, comment approche-t-on une pièce aussi imprégnée de théologie, dans une Faculté de théologie et avec des théologiens comme acteurs?
Simon Helbling: D’abord je dirais que mes études de philosophie m’ont permis d’acquérir une certaine capacité de compréhension pour cette thématique, même si en effet je ne perçois pas totalement la signification de certains problèmes théologiques.
D’autre part, les questions théologiques alimentent la base sur laquelle se déploie un problème de relations humaines et de société. Cette rupture aboutit à une expression dramatique, autant dans le jeu radiophonique que dans la pièce, et se distingue ainsi d’une oeuvre purement théologique. Les discussions théologiques circulent entre les différents personnages: Que aspect est si important pour Jan Hus et pourquoi est-il contré si durement par les autres? Il s’agit d’une histoire basée sur des problèmes théologique apparents.
Il est cependant vrai que les thèses de Jan Hus forment très fortement sa propre identité et posent problème pour son environnement. Mais la vraie question est: Comment Hus s’y prend-il, et avec quelle radicalité exprime-t-il ses opinions? Ce n’est pas la structure d’argumentation théologique qui est au premier plan, mais la réaction et l’interaction des différentes intervenants. De cette façon, les questions purement théologiques sont intégrées dans un cadre relationnel. C’est ce qui rend les scènes intéressantes. Et dans tous les cas, le public perçoit en même temps ce qui distingue les points de vue de Jan Hus de ceux de l’Eglise.
Apic: La pièce se déroule au début du 15e siècle. Qu’a-t-elle encore de moderne?
S.H: Schaper l’a écrite il y a quelques décennies et il se réfère à un Concile qui s’est déroulé au début du 15e siècle. Déjà le concile a fait l’objet de reformulations à travers les siècles et a été retraduit par Schaper. Le texte est ensuite retravaillé par moi, puis une nouvelle fois dans un processus de travail collectif. Même si la réalité théologique et historique ne correspond plus totalement à celle de Jan Hus, l’essentiel est conservé. Ce qu’exprime Schaper, malgré son langage parfois artificiel, est quelque chose de totalement actuel et même hors du temps. Il s’agit d’une thématique de base qui porte en elle une dimension comique et une dimension tragique.
Il s’agit du même aspect comique que l’on peut trouver chez Jésus Christ. Que se passerait-il si quelqu’un venait à toi et disait: « Salut! Je suis le Fils de Dieu » – une situation fondamentalement comique. Et qu’en est-il lorsque quelqu’un prétend si fortement détenir la vérité? Suivant comment l’Histoire évolue et quelle vérité est affirmée, ces personnes sont considérées soit comme des fous, ou alors soit comme des saints, des génies ou des visionnaires.
Quelqu’un qui affirme être sûr de détenir la vérité: voilà une situation de base que l’on rencontre partout dans le monde. L’exemple des fondamentalistes et des terroristes paraît peut-être banal, mais il fonctionne également. Se pose la question: A quel moment quelqu’un est-il considéré par la société comme un saint en raison de sa sagesse? Et à quel moment est-il considéré comme un insensé, du fait qu’il ne correspond pas à l’image de cette société? A travers cette radicalité, qui s’exprime par le personnage de Jan Hus, le message de la pièce est encore important aujourd’hui.
Dans cette pièce, on trouve différentes répercussions de la foi. Je possède en moi des convictions de foi intimes et c’est avec elles que je rejoins l’institution Eglise. Avec ça, comment agir lorsqu’il y a des frictions? Est-ce que j’ai davantage confiance en l’institution ou en mes convictions personnelles? Que se passe-t-il lorsque je rencontre des gens qui ont une foi différente? A quel moment fait-on une mauvaise utilisation de sa foi en vue d’obtenir quelque chose? Ces questions sont absolument importantes. Et ce serait une bonne chose si la pièce permettait de déboucher sur une telle réflexion.
Apic: Comment arrive-t-on à exprimer sur scène une matière aussi complexe?
S.H: Ce ne sera pas une représentation historique. Car la pièce perdrait de sa substance. Il n’est pas possible de faire comme si l’on voulait raconter un événement purement historique, car la perception de ce thème par les spectateurs est intéressante. Et elle a lieu maintenant. J’ai aussi adapté le texte à la situation structurelle. D’abord j’ai transformé la version radiophonique en vue de la scène. Même si le texte est resté proche de l’original, il a été écrit pour un autre média. Sur la scène, en plus de la voix, c’est tout le corps qui participe. S’ajoutent le décor, l’éclairage, … J’ai essayé d’apporter cette dimension visuelle et de trouver une façon de raconter adaptée à la scène.
Je n’ai pas touché au langage de Schaper, car il a sa spécificité. Mais j’ai complété la pièce par l’apport de documents historiques. En même temps j’ai beaucoup raccourci le texte et ôté des personnages secondaires. Schaper s’est efforcé de respecter l’historicité de tous les personnages et ça, nous l’avons conservé. Mais nous n’avons pas pu tous les garder, du fait que toute la pièce est fortement concentrée sur Jan Hus et raconte les tournants décisifs du personnage.
De plus, je travaille volontiers sur tout ce qui sort de l’ordinaire. Cela peut être des éléments qui sont déjà théâtraux dans notre quotidien, peut-être une pièce de vêtement ou la façon selon laquelle on se met en scène. Trouver chez chaque personnage une particularité est pour moi une forme de narration très passionnante: travailler sur des éléments d’exagération et provoquer ainsi un effet de surprise. C’est aussi une façon d’induire en erreur. On doit soit-disant distinguer les situations en fonction du bien et du mal. Mais lorsque les personnages ont l’occasion de se raconter, ces catégorisations perdent leur sens.
Apic: Quel rôle joue Jan Hus? Quelle est la spécificité du personnage?
S.H: Pour moi, Jan Hus est toujours un personnage très positif dans la pièce. Personnellement, c’est sa radicalité qui me fascine. Lorsque quelqu’un se comporte ainsi, on se demande tout de suite pourquoi l’on ne se comporte pas de la même façon. Ainsi, cette façon de vivre pose question: Quelles choses ont une telle importance au point que le bien-être ne peut plus constituer un argument? J’ai parfois l’impression qu’il devrait y avoir davantage de radicalité à notre époque.
Sur scène, j’essaie de représenter un Jan Hus à double tranchant. Je montre que dans la conviction de sa propre vérité il arrive soudain dans une zone limite, où il n’aboutit à plus rien. Il y a des moments où Jan Hus tire des comparaisons entre lui-même et Jésus. Cette face hybride de Jan Hus permet d’aboutir à la supposition qu’il cherchait aussi un peu sa mort par le feu. Qu’il n’était pas uniquement une victime du concile. Il savait que s’ils le brûlaient cela constituait sa meilleure publicité. Chez Jan Hus on assiste toujours à ce double jeu entre une grande modestie et sa conviction radicale, à partir de laquelle se développe une grande vanité.
Schaper laisse toujours de tels paradoxes non résolus. Je trouve ce genre de contradiction très attirant car on y trouve une vérité très profonde, que l’on peut expérimenter chaque jour. Et ceci, même si elle contredit une logique de type aristotélicienne. Quelque chose peut tout à fait être elle-même et son contraire.
Encadré:
« wie durch Feuer / Leben und sterben des Jan Hus »
Le 30 septembre à 20h sera jouée à l’Aula Magna de l’Université de Fribourg la pièce sur le réformateur Jan Hus, adaptée et mise en scène par Simon Helbling. Le texte est basé sur la pièce radiophonique de Edzard Schaper « Das Feuer Christi. Leben und Sterben des Jan Hus in siebzehn dramatischen Szenen », de 1965.
C’est à l’occasion du 100e anniversaire de la naissance de Edzard Schaper que cette pièce sera jouée. Né à Ostrowo en Prusse en 1908, il a trouvé refuge en Suisse après la Seconde guerre mondiale, où il a demeuré jusqu’à sa mort en 1984. Citoyen d’honneur de Münster et de Brigue en Valais, il a reçu le doctorat d’honneur de l’Université de Fribourg.
Pratique: Représentation de « wie durch Feuer » le 30 septembre à 20h à l’Aula Magna de l’Université de Fribourg. Entrée: 20 frs (avec rabais 10 frs). Réservation à l’Office du tourisme à Fribourg / caisse ouverte le soir de la représentation dès 19h.
Note aux rédactions: Des photos payantes relatifs à cet article peuvent être commandées à kipa@kipa-apic.ch . Prix: 80 frs la première, 60 frs les suivantes.
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