Inde: Les extrémistes hindous donnent libre cours à leur haine des chrétiens

Apic Reportage

Avec la complicité des autorités: les condamnations pleuvent

Pierre Rottet, Apic

New Delhi/Fribourg, 3 octobre 2008 (Apic) Mais que se passe-t-il en Inde, dans l’Etat de l’Orissa surtout, où les violences antichrétiennes ont fait de nombreuses victimes ces dernières semaines? Ces attaques se multiplient contre les chrétiens, souvent obligés de se réfugier dans la jungle, par dizaines de milliers, pour échapper à la mort. Quand ils en réchappent. Ni les appels au calme de la communauté internationale, ni les condamnations de l’UE, de l’Italie, et du pape, notamment, n’ont de prises sur les événements. Qui laissent de marbre l’Etat fédéral indien.

En dépit des assurances du gouvernement de New Delhi quant à un rapide retour au calme, les attaques ne connaissent pas de répit. Pas un jour ne se passe dans cet Etat du nord-est de l’Inde, sans que les fondamentalistes hindous n’attisent la haine. Histoire de tuer, de violer, de torturer du chrétien, toutes confessions confondues. D’ajouter de nouvelles victimes à un bilan qui grossit d’heure en heure. En toute impunité. Grâce au laxisme – à la complicité? – des autorités régionales et fédérales, incapables de restaurer l’ordre.

En moins de deux mois, dans le seul Etat de l’Orissa, ce déferlement de violence a fait une soixantaine de morts, dont plusieurs prêtres et pasteurs. Le couvre-feu a certes été instauré, en vain. Pire, les persécutions s’étendent désormais à d’autres Etats de l’Inde, facilitées en cela par l’inaction des autorités, qui ne semblent pas vouloir prendre la mesure de la gravité de la situation. En déplacement en France à l’occasion du sommet UE-Inde, le Premier ministre indien a estimé qu’il s’agissait là d’« accidents sporadiques ». Déclarant regretter « profondément ces incidents », Manmohan Singh devait ajouter laconiquement qu’»il ne fallait pas généraliser et tirer des conclusions sur le sort des minorités en Inde».

Bilan de deux mois de violence au pays du Mahatma Gandhi

Incidents? Selon un décompte dressé par des chrétiens indiens, cité par «Eglises d’Asie» (Agence d’information des Missions étrangères de Paris), le bilan des violences de ces six dernières semaines est le suivant, à l’heure où s’écrivent ces lignes: Etat de l’Orissa: 14 districts touchés, 300 villages détruits, 4’300 habitations incendiées, 50’000 sans-abri, 57 morts, 10 prêtres, pasteurs et religieuses blessés, des femmes violées, 18’000 blessés, 149 lieux de culte détruits, 13 écoles et établissements scolaires détruits, 14 camps de déplacés. Dans l’Etat de Karnataka: 4 districts touchés, 19 églises attaquées, 20 femmes et religieuses blessées; Etat de l’Uttar Pradesh : 2 morts (un prêtre et un employé à son service). Sans parler des attaques dans le Madhya Pradesh, à Delhi, au Kerala et dans le Tamil Nadu.

Le Mahatma Gandhi, l’apôtre de la non violence, doit se retourner dans sa tombe, en contemplant cette «Inde moderne», peuplée de 1,1 milliard d’habitants – dont 80% d’hindous, 14% de musulmans et 2,3% de chrétiens, où extrémistes hindous et musulmans ont fait de leur religion une arme de haine, pour tuer, s’entretuer. Au nom de Dieu.

Les violences antichrétiennes dans l’Etat de l’Orissa ont commencé le 23 août, suite à l’assassinat d’un dignitaire du Conseil mondial hindou (Vishwa Hindu Parishad, VHP), Swami Laxmanananda Saraswati. La police y a vu la main de rebelles maoïstes. Les hindous du parti nationaliste de l’opposition, le Bharatiya Janata Party (BJP), ont vu celle des chrétiens, et crié vengeance. Une première victime, une hindoue, avait péri alors dans l’incendie d’un orphelinat catholique. L’étincelle. Les actes ne cessent de s’enchaîner depuis, et de s’aggraver. En guise de protestations, les Eglises chrétiennes de l’ensemble de l’Inde ont fermé une journée durant leurs portes le 29 août, soit environ 30’000 établissements.

Reste que les violences antichrétiennes ne datent pas d’hier en Inde. Selon des chiffres du ministère de l’Intérieur indien, entre 1950 et 1998, «seules» 50 attaques antichrétiennes ont été répertoriées dans tout le pays. Dans l’Etat de l’Orissa, déjà, le missionnaire chrétien australien Graham Staines et ses deux fils avaient été brûlés vifs en 1999 par des extrémistes hindous. Les escarmouches contre les chrétiens se sont ensuite multipliées. Depuis 2001, on dénombre en effet chaque année 200 actes de violences. Cinq fois moins que 6 ans plus tard, avec plus de 1’000 attaques en 2007.

Ceci explique cela… ?

Selon certains spécialistes, la vague de violence des nationalistes hindous à travers le pays trouve son origine dans les remises en question du système des castes par les chrétiens. Près de 70% des chrétiens en Inde font partie des sans-castes et constituent une main d’oeuvre bon marché.

Le 1er mars 2007, le Comité de l’ONU pour l’élimination des discriminations raciales avait fermement critiqué New Delhi pour n’avoir pas réussi à empêcher les discriminations de castes. Dans un rapport, l’ONU déplorait les abus dont sont régulièrement victimes les dalits, (hors castes, ou intouchables), notant au passage que 165 millions d’entre eux continuaient à être confrontés à la ségrégation dans les domaines du logement, de l’éducation et de l’accès aux services publics dans le 2ème pays le plus peuplé du monde. Or, des ONG chrétiennes font précisément campagne depuis plus de 50 ans en faveur du droit à l’égalité des dalits chrétiens, qui représentent deux tiers des 26 millions de chrétiens de l’Inde. Le rapport de l’ONU mettait en cause le gouvernement fédéral, pour avoir mis en place, en 1950, une loi de «discrimination positive» envers les dalits hindous. Ceci expliquant cela?

Dans une déclaration faite en janvier dernier, le cardinal Toppo, président de la Conférence des évêques de l’Inde, relevait: «Les chrétiens sont de la matière explosive dans le système des castes. Les missionnaires chrétiens, avec leur programme de formation et d’aide sociale et sanitaire pour les populations hors castes ont favorisé leur décollage».

Un autre phénomène, aux yeux des observateurs, pourrait également attiser les tensions. Selon le révérend Das Pradhan, responsable de la principale Eglise protestante du Nord de l’Inde, cité par l’Agence oecuménique ENI, le conflit religieux dans l’Etat de l’Orissa a été alimenté par une évangélisation agressive, menée par des missionnaires évangéliques de l’étranger. A ses yeux, une partie des causes de cette tension est aussi à chercher dans les conversions des hindous au christianisme, grâce à un prosélytisme agressif. Un avis que ne partage pas Birendra Digal, protestant, qui confiait il y a peu à Eglises d’Asie: «Se convertir à l’hindouisme, fuir ou mourir sont les seules options que nous ont laissées les fondamentalistes hindous». PR

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Terribles témoignages

Des associations chrétiennes et certains partis politiques ont demandé l’interdiction des organisations radicales. Un voeu pieu, sachant que ces groupes composent la force du Bharatiya Janata Parti (BJP), au pouvoir dans près de dix Etats du pays, y compris l’Orissa, associé à ce gouvernement au sein d’une coalition. Pour sa part, la Cour suprême d’Inde a demandé le 4 septembre des comptes à l’Etat de l’Orissa, et exigé de lui une enquête. Mais les témoignages sur le terrain seront-ils entendus, pour mettre un terme à cette flambée de violence que l’Etat ne maîtrise pas?

Soeur Suma, supérieure régionale des Missionnaires de la Charité, rapporte que leur couvent et l’église du village de Sukananda, dans le district de Kandhamal, ont été entièrement détruits dans la nuit du 25 septembre par une foule de 700 hindouistes, venus en camion vers 23 h. « Ils n’ont pas pu s’en prendre aux nôtres », précise Soeur Suma car les religieuses et les personnes dont elles s’occupent avaient auparavant été transférées «en lieu sûr». Au sujet de l’attitude des forces de l’ordre, la supérieure est très claire: « Sachez que tout ceci s’est produit dans une région supposément soumise à un couvre-feu nocturne. Or, il n’y avait personne, pas de police, pas de forces militaires. Les hindouistes ont agi à leur guise ». Selon elle, les extrémistes hindous mènent des opérations de ratissage dans la jungle. «II est impossible de savoir ce qui se passe. Combien seront tués et jetés dans la forêt, nous ne le saurons jamais». Et d’ajouter: «Dans le district de Raikia, où se trouve la plupart des 14 camps de personnes déplacées dans l’Orissa, les gens ne sortent pas de leurs tentes de peur d’être attaqués». A New Delhi, le 25 septembre, un haut fonctionnaire du ministère fédéral de l’Intérieur reconnaissait: «Les attaques ont lieu de manière extrêmement méthodique».

Une religieuse du camp de Raika, à Kandhamal, rapporte pour sa part à l’agence de presse catholique AsiaNews que si «les autorités découvrent que nous sommes des religieuses, nous serons chassées. Je suis en vêtements civils et porte même la tikka. De ma vie, je n’ai jamais rien vu de tel. La volonté de détruire l’autre est si forte chez ces fanatiques, leur brutalité, la torture ! Tout cela dépasse l’imagination».

Le monde doit le savoir, déclare de son côté le Père Bernard Digal, trésorier de l’archidiocèse de Cuttack-Bhubaneshwar. Battu pendant des heures par des hindous radicaux, il a été abandonné à moitié nu dans une forêt. Certains de ces témoignages recueillis tout au long de ces dernières semaines dépassent l’entendement. Comme celui de Tunguru, un hindouiste tombé dans les mains des extrémistes avec son ami Rajesh Digal, catholique. «Nous regagnions à pied notre village de Bataguda, lorsque nous avons été stoppés par un groupe d’hindouistes. Du sac de Rajesh, un homme a tiré une bible. Immédiatement, les coups ont commencé à pleuvoir sur Rajesh. Pendant que certains continuaient à battre le catholique tombé au sol, d’autres ont creusé un trou dans un champ voisin. Alors qu’ils le traînaient vers le trou, Rajesh a demandé à ses agresseurs s’ils comptaient l’enterrer vivant. Ils ont répondu : ’Appelle ton Jésus. Il viendra te sauver’. Puis ils l’ont ligoté, jeté au fond du trou et enfoui sous la terre». Les assaillants, qui ont reproché à Tunguru d’être ami avec un chrétien, l’ont aspergé d’essence, avant d’y mettre le feu. Tunguru a eu la vie sauve grâce à des villageois qui ont étouffé les flammes. Très sévèrement brûlé, il a été hospitalisé. PR

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En quelques chiffres

L’Orissa est bordé par la baie du Bengale à l’est, le nouvel Etat du Jharkhand et le Bengale occidental au nord, le nouvel Etat de Chhattisgarh à l’ouest et l’Andhra Pradesh au sud. Cela avec une population de près de 39 millions d’habitants, composée d’Hindous, en majorité, puis, par ordre d’importance en nombre, de musulmans, de chrétiens et de bouddhistes. L’Union indienne, compte pour sa part 878 millions d’hindous, 138 millions de musulmans, 24 millions de chrétiens, 18 millions de sikhs et 7,5 millions de bouddhistes. Suivent différentes communautés, minoritaires, fortes tout de même de plusieurs millions de fidèles, comme c’est le cas pour le jaïnisme, une religion propre à l’Inde. Dans un commentaire sur les événements en cours dans ce pays, le quotidien italien «La Repubblica» observait que l’hindouisme est une des religions les plus pratiquées au monde, avec un milliard de fidèles. En faisant remarquer: «C’est la seule grande religion qui admet le principe de non-égalité des êtres dès la naissance». PR

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Les condamnations pleuvent

Les condamnations tous azimuts pleuvent, sans grands effets sur les événements. Le 29 septembre, l’Union européenne a reproché au Premier ministre indien Manmohan Singh l’inefficacité de son gouvernement face aux violences anti-chrétiennes, en Orissa notamment. L’UE a qualifié de «massacres» les émeutes attribuées aux nationalistes hindous du Bajrang Dal et du VHP. L’Italie a emboîté le pas dans des propos vifs à l’encontre du gouvernement fédéral. Le 27 août dernier, le pape a rejeté avec fermeté les violences et appelé à la «coexistence pacifique». Un appel relayé par la Conférence des évêques de l’Inde, qui ne cache pas son inquiétude, en estimant que ce sont là «les pires attaques anti-chrétiennes de ces dernières années». PR

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