Rencontre avec un responsable de la Communauté de Paix de San José de Apartado

Apic Interview

Jesus Emilio Tuberquia Zapata témoigne sur la Colombie d’Uribe

Jacques Berset, agence Apic

Berne, 15 octobre 2008 (Apic) Le président colombien Alvaro Uribe peut certes s’enorgueillir d’atteindre les plus hauts taux de popularité dans son pays, suite aux succès de sa «Politique de Sécurité Démocratique». Sa cote a encore augmenté au plan international depuis la libération d’Ingrid Betancourt, otage durant six ans et demi des FARC, une guérilla affaiblie après plusieurs revers cinglants. Mais la réalité est bien différente sur le terrain, affirme Jesus Emilio Tuberquia. Notre interview

Une autre Colombie, celle des campagnes et des secteurs populaires, a un tout autre visage que celui qui s’impose dans les médias colombiens et internationaux, insiste d’emblée Jesus Emilio Tuberquia Zapata, l’un des responsables de la «Communauté de Paix de San José de Apartado», située dans une région de culture bananière.

Invité en Suisse par «Peace Brigades International» PBI (*) et Amnesty International, le cultivateur colombien témoignait ces jours-ci de la «Colombie d’en bas», celle qui n’a d’habitude aucun accès à la grande presse. Et cette Colombie là, a-t-il déclaré à l’Apic, meurt dans le silence exaspérant de la communauté internationale.

Père de deux jeunes enfants, Jesus Emilio Tuberquia est l’un des leaders de cette communauté de villages de l’Uraba, dans le département d’Antioquia, au nord-ouest de la Colombie, tout près de la frontière avec le Panama. Cette «Communauté de Paix» fondée en 1997 a choisi la neutralité face aux parties en conflit dans la région. Elle est située dans une zone à l’habitat dispersé, composée de petits villages regroupant une population de quelques milliers de personnes. Cette région est à la fois un bastion traditionnel de la principale guérilla colombienne, les FARC, et une zone hautement stratégique pour les militaires colombiens et leurs alliés des groupes paramilitaires.

Suite aux déplacements forcés dus aux combats impliquant guérilla, armée et groupes paramilitaires, mais également à une politique d’accaparement des terres par ces mêmes groupes armés, plus de trois millions de civils colombiens (sur une population de 45 millions d’habitants pour un territoire deux fois plus grand que la France) sont des déplacés internes. Cela place la Colombie au deuxième rang – derrière le Soudan – des pays comptant le plus de réfugiés à l’intérieur de ses propres frontières. La situation des droits de l’homme s’est notablement aggravée depuis l’arrivée au pouvoir du président Alvaro Uribe, en 2002.

Chaque année des centaines de milliers de Colombiens sont obligés d’abandonner leur foyer pour sauver leur vie, note Barbara Hintermann, cheffe de la délégation du CICR en Colombie (cf. www.icrc.org/Web/fre/sitefre0.nsf/html/colombia-feature-290807). Des millions de Colombiens ont été forcés de quitter leur maison, leurs terres, leurs cultures, leurs animaux et leur culture propre, pour affronter la froideur et l’hostilité des grandes villes où ils sont arrivés pour la plupart, et où la solidarité est souvent absente, note encore le CICR. Plus de la moitié des civils déplacés sont des enfants.

Depuis l’entrée en fonction d’Alvaro Uribe, les violations dans le domaine des droits de l’homme sont «massives et systématiques», les «exécutions extrajudiciaires, la torture, les détentions arbitraires et le déplacement forcé» de populations ont augmenté «de manière drastique», a affirmé fin septembre dernier une coalition de plusieurs centaines d’ONG rassemblant notamment l’Assemblée permanente de la société civile pour la paix, et la Plate-forme colombienne des droits de l’Homme.

Selon ce rapport, réalisé à partir de données officielles et non gouvernementales, entre juin 2002 et décembre 2007, au moins 13’634 personnes ont été tuées, hors combat, en raison de la violence politique. L’Etat colombien est, selon l’étude «responsable» directement ou non de leur mort dans 75% des cas où l’auteur a été identifié. Dans six affaires sur dix, l’Etat a «toléré» ou «soutenu» les crimes des paramilitaires, affirme le rapport, tandis que dans 24,5% des cas, les violations étaient le fait des guérillas.

Apic: Jesus Emilio, expliquez-nous ce qu’est une «Communauté de paix»?

Jesus E. Tuberquia: La «Communauté de paix», c’est en fait un groupe de paysans qui, fatigués de tant de violences, a décidé de faire une déclaration de neutralité face à la situation d’affrontements armés que connaît la population colombienne depuis de nombreuses années. Nous exigeons, en vertu des traités internationaux et du droit international humanitaire (DIH), que les parties en conflit respectent la population civile. Nous luttons notamment pour que les personnes dépouillées de leurs terres puissent les récupérer.

Apic: Vous contestez la loi 975 de 2005 que le président Uribe a faite voter suite aux négociations gouvernementales avec les paramilitaires. Cette loi est appelée «Loi de Justice et Paix».

Jesus E. Tuberquia: C’est une loi inique, car elle permet de fait de légaliser et d’institutionnaliser les structures des bandes paramilitaires, leur garantissant l’impunité. Et surtout, la «Ley de justicia y paz» (Loi de justice et paix) permet de légaliser les terres que les paramilitaires se sont appropriées de force, au lieu qu’elles-ci soient rendues à leur propriétaire légitime. Après cinq ans d’occupation, ils peuvent en devenir propriétaires, et chez nous ils les ont prises il y a déjà onze ans…

Ce n’est pas le seul mécanisme légal d’expropriation de nos terres. Il y a également les projets gouvernementaux de production d’huile de palme africaine, notamment pour les biocarburants, qui profitent aussi aux paramilitaires et aux multinationales. On s’attaque aux forêts tropicales du Choco, dont la grande biodiversité a été reconnue par l’UNESCO.

Apic: Il n’y a pas de garantie légale pour ces petits paysans ?

Jesus E. Tuberquia: Malheureusement non. Dans le département du Choco, mais aussi dans le Narino, on cherche à vider la campagne des communautés paysannes qui pratiquent l’agriculture de subsistance afin de les remplacer par des grands projets de type agro-industriel comme la palme africaine, la canne à sucre ou d’autres monocultures.

Dans certaines régions, les paysans on le choix entre fuir un territoire dont les communautés afro-colombiennes ont pourtant reçu un titre collectif légal et inaliénable (selon la loi 70 de 1993 protégeant les territoires ancestraux) ou alors travailler comme ouvriers agricoles. Ceux qui partent s’installent dans des habitats temporaires à la périphérie des villes, et dépendent alors d’une aide alimentaire souvent insuffisante. Les autres travaillent quasiment comme esclaves pour le compte de multinationales ou de grands propriétaires…

Aujourd’hui, des enfants meurent de faim et la misère est horrible, alors qu’auparavant, ces familles vivaient librement sur leur territoire, en pratiquant l’agriculture de subsistance traditionnelle. Quand ces communautés veulent récupérer leurs terres, elles subissent des menaces de mort de la part des paramilitaires, appuyés par la force publique Un de ces groupes se nomme «Aguilas Negras», les «Aigles Noirs».

Apic: Officiellement, le gouvernement a signé un accord de démobilisation des quelque 31’000 paramilitaires des Autodéfenses Unies de Colombie (AUC), accusés de graves violations des droits de l’homme et de liens avec le narcotrafic…

Jesus E. Tuberquia: Cette démobilisation n’est qu’une façon de tromper la communauté internationale, car elle ne s’est pas traduite dans les faits par une disparition de ces groupes armés. Ce n’était qu’une manière de récolter des fonds de la coopération internationale. On a souvent montré au public et aux médias des gens qui ont été payés ou menacés pour se faire passer pour des paramilitaires. Mais dans la réalité, on voit tous les jours des paramilitaires en uniformes, patrouillant ensemble avec la force publique…

Ils sont toujours actifs, alors qu’ils sont censés être démobilisés. Certains agissent aussi en civil. Le «paramilitarisme» est une création du gouvernement, des grands propriétaires et des narcotrafiquants. C’est une stratégie de guerre de l’Etat, ce qui signifie que quand Uribe prétend que le gouvernement négocie avec les paramilitaires, c’est un pur mensonge, car c’est l’Etat qui négocierait avec lui-même…

De telles opérations de camouflage sont aussi menées quand on montre des cadavres de soi-disant guérilleros tués dans des combats, alors que ce sont des paysans que les militaires ou les paramilitaires ont assassinés et ensuite revêtus d’uniformes de la guérilla, en disposant si possible des armes près des cadavres. Ce sont en fait des exécutions extrajudiciaires, une pratique courante qui a déjà fait des milliers et des milliers de morts dans notre pays. C’est bien plus rare que l’armée tue des guérilleros.

Apic: Votre région, l’Uraba, est officiellement pacifiée…

Jesus E. Tuberquia: Dans l’Uraba, dans les cinq municipalités, en moyenne cinq à dix personnes sont assassinées chaque semaine, et on en parle rarement dans la presse… Car révéler ces assassinats serait une contradiction, quand les autorités prétendent, au niveau national et international, que l’Uraba est une zone de paix, un exemple dans le pays! L’Uraba est complètement militarisé, dans le cadre de la «Politique de Sécurité Démocratique».

Les personnes assassinées sont de simples paysans, des leaders sociaux, des représentants des déplacés ou des victimes. Il y a aussi des morts lors d’affrontements entre groupes armés. La guérilla est également présente en Uraba, et elle reste très forte notamment dans le département d’Antioquia. Elle commet aussi de nombreux assassinats de paramilitaires, de déserteurs de ses propres rangs, sans parler des enlèvements et séquestres de responsables municipaux.

Apic: La Communauté de Paix de San José de Apartado, dont vous êtes délégué, est également visée par la répression, puisque, depuis la fondation, 180 personnes ont payé de leur vie cette volonté de neutralité ?

Jesus E. Tuberquia: Evidemment, nous sommes attaqués parce que nous dénonçons les actes de violence que nous subissons tant au plan national qu’au niveau international. Notre expérience est reconnue. Nous avons des contacts réguliers avec des ambassades étrangères à Bogota, et nous avons déjà organisé des visites d’ambassadeurs sur place. La Communauté de Paix de San José de Apartado est également accompagnée par des groupes internationaux, comme les Brigades de Paix Internationales (Peace Brigades International PBI), dont les militants européens nous accompagnent depuis 1997.

Nous avons également eu dès le début le soutien d’une partie de l’Eglise, comme «Justice et Paix», ou de personnalités comme celle du Père jésuite Javier Giraldo Moreno, coordinateur du CINEP, le Centre de Recherche et d’Education Populaire fondé par la Compagnie de Jésus en 1972. Nous voulons que les paysans de notre communauté se maintiennent fidèles à leurs principes: ne pas porter d’armes, ne pas transmettre d’information ou d’aide aux acteurs armés, participer collectivement aux travaux communautaires. JB

Encadré

D’autres «communautés de paix» sont nées en Colombie

Outre la «Communauté de Paix de San José de Apartado», qui avait lancé ce processus de neutralité face aux divers groupes armés, d’autres communautés regroupant des populations amérindiennes, afro-colombiennes et paysannes, se sont déclarées Communautés de Paix en Colombie. Elles forment aujourd’hui trois ensembles: les Communautés de Paix de Natividad de Maria, de San Francisco de Assis et de Nuestra Senora del Carmen. Après plusieurs années d’exil intérieur, ces communautés sont retournées sur leurs territoires, regroupées au sein de l’organisation communautaire CAVIDA: Comunidades de Autodeterminación, Vida, Dignidad del Cacarica.

Au total, ce sont 15’000 personnes qui résistent à la violence, font le choix de la neutralité et s’engagent dans la construction sociale de la paix. Il y a un peu plus de 11 ans, ces communautés furent victimes de l’opération militaire «Génesis» dirigée par le général Rito Alejo del Río Rojas, avec des unités militaires de la Brigade 17 accompagnées de groupes paramilitaires. L’Eglise locale – notamment le diocèse d’Apartado – et de nombreuses ONG nationales et internationales ont constitué le moteur de l’initiative de mobilisation collective de «résistance» au conflit armé.

Grâce au soutien international, les paysans de San José de Apartado trouvent la force de maintenir leur position, mais les crimes commis restent dans l’impunité la plus totale et les leaders risquent encore leur vie à chaque instant. JB

Encadré

Peace Brigades International PBI

L’organisation Peace Brigades International PBI (*) s’engage avec succès depuis 1981 pour les droits humains et la résolution non-violente des conflits dans des régions en crise. Les équipes de volontaires internationaux accompagnent des militants engagés en faveur de la paix, de la démocratie et de la justice, et observent la situation des droits humains. L’organisation est reconnue par l’ONU et a reçu en 2001 le fameux Prix Martin Ennals pour les défenseurs des droits humains. A travers des accompagnements protecteurs non armés de militants pour les droits humains, PBI crée un espace de dialogue entre les acteurs des conflits. Les observations et les analyses des équipes de PBI sur le terrain aident la communauté internationale à mieux comprendre la situation des pays en question. PBI Suisse, Gutenbergstr. 35, 3011 Berne, Tél: 031 372 44 44, info@peacebrigades.ch JB

Des photos de Jesus Emilio Tuberquia Zapata, l’un des responsables de la «Communauté de Paix de San José de Apartado», peuvent être commandées à l’Apic: jacques.berset@kipa-apic.ch, tél. 026 426 48 01 (apic/be)

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