Climat hostile sur fond de crise

Amérique latine: Pouvoir et Eglise catholique ne font plus bon ménage

Pierre Rottet, Apic

Eglise et Etat, même combat en Amérique latine? Pas vraiment! Du moins plus depuis que la couleur de la carte géographique a viré au rose-rouge. Dans certains pays, le climat est à la franche hostilité. C’est le cas en Equateur, en Bolivie et au Venezuela; Il est loin d’être serein en Argentine et au Nicaragua. L’épiscopat péruvien, lui, ne cache pas ses divisions internes. Quant au Paraguay, il a vu un évêque quitter «sa soutane» pour enfiler sa tenue de président du pays.

Crise économique, crise de I’alimentation ou de morale…: des termes servis aujourd’hui à toutes les sauces, et qui reviennent tel un leitmotiv partout dans le monde. L’Amérique latine n’y échappe pas, sur fond religieux cette fois, avec des tensions de plus en plus palpables entre certains épiscopats, ouvertement «en guerre» contre des gouvernements élus, plus proches, il est vrai, de Cuba que des Etats-Unis.

Les reproches pleuvent d’un côté comme de I’autre. De la Bolivie à I’Equateur, en passant par le Nicaragua et le Venezuela, notamment, on accuse les évêques d’être prompts à défendre les privilèges des nantis. Sur le dos des plus démunis, et au détriment de I’option préférentielle pour les pauvres, chère à plus d’un discours. Quant à I’Eglise, elle s’inquiète de voir sa sphère d’influence réduite. Elle est loin de parler d’une même voix. Tour d’horizon.

Equateur: Adoptée le 28 septembre par une majorité de plus de 64%, la Constitution la plus socialisante de I’Amérique latine a pourtant été combattue par la Conférence des évêques équatoriens, un pays à 90% catholique. L’échec de la hiérarchie catholique est perçu comme un grave revers pour sa crédibilité, d’autant que la nouvelle Constitution, fait exceptionnel en Amérique latine, hormis à Cuba, établit le principe de la gratuité des services de santé et de l’éducation. Une révolution, pour le 50% de la population vivant au-dessous du seuil de pauvreté. Les évêques, pourtant, la combattront, affirmant que le texte ouvrait la porte à la légalisation de I’avortement et aux mariages homosexuels, malgré le fait que le mot «avortement» n’apparaisse dans aucun article. «Si le président Correa cherche une bataille contre nous, malheureusement pour lui, nous nous préparons à la guerre», relevait Mgr Nestor Herrera, évêque émérite de Machala. Pour le dominicain brésilien Frei Betto – voir encadré -, les causes de ce bras de fer sont à chercher ailleurs. L’Eglise, dit-il, gère de nombreuses écoles, qui pourraient bien fermer à l’avenir.

Bolivie: Autre clash, tout aussi sérieux sur le fond, aux dires des observateurs: le 16 septembre dernier, le gouvernement bolivien de Morales et les gouverneurs de I’opposition ouvraient des négociations en vue de mettre un terme à la crise politique qui secoue le pays. Aux côtés des opposants se tenait le cardinal Julio Terrazas, archevêque de Santa Cruz. Le primat de I’Eglise bolivienne s’était prononcé en faveur de I’autonomie de Santa Cruz, bastion de I’opposition et grenier du pays, alors que ce scrutin avait été décrété illégal par le gouvernement. Une forme de sécession entre le sud, riche, et le nord, peuplé d’lndios. Dans une lettre ouverte, le Prix Nobel de la Paix argentin Perez Esquivel écrivait: «Cela me préoccupe que tu soutiennes ceux qui prétendent déstabiliser un gouvernement démocratique. Cela nous préoccupe que tu soutiennes les grands propriétaires terriens…» Invité à répondre, l’archevêché de Santa Cruz admet la participation du cardinal Terrazas à ce scrutin, «parfaitement légal», estime-t-on. Le cardinal Terrazas admet que les campagnes de La Paz et des ministres de Morales ont eu des «effets négatifs pour l’Eglise dans les rangs de ceux qui appuient aveuglément le gouvernement». Il rappelle enfin un document des évêques boliviens réaffirmant la «nécessitée de faire des réformes», tout en se montrant favorable «aux autonomies». Aux autonomies précisément réclamées par les adversaires de Morales.

Venezuela: Depuis l’arrivée au pouvoir du président Chavez, le climat est à la franche hostilité. Le 14 février dernier, un engin explosif a endommagé la nonciature apostolique de la capitale. La hiérarchie s’était posée en leader d’une opposition lors du référendum de novembre 2007 lancé et perdu par Chavez, qui visait à une réforme de la Constitution. Le malaise entre la hiérarchie catholique et le gouvernement Chavez va atteindre son point culminant avec la tentative de coup d’Etat en 2002. Dans la nuit du 11 au 12 avril, I’archevêque de Caracas, le cardinal Velasco, aujourd’hui décédé, avait été l’un des signataires de I’acte constitutif du gouvernement intérimaire autoproclamé, mis en place par les putschistes. La tentative a échoué. La participation active de la hiérarchie catholique pour tenter de renverser Chavez est aujourd’hui encore durement ressentie par une grande partie de la population. Dernier clash entre pouvoir et évêques: la déclaration de ces derniers, mi-octobre, qui s’en prennent à la politique gouvernementale et aux problèmes sécuritaires. Une critique qui fait le jeu de l’opposition, relève-t-on à Caracas.

Nicaragua: Depuis le retour au pouvoir du sandiniste Daniel Ortega, le ton n’est plus à la franche compréhension. L’évêque de Matagalpa, Mgr Jorge Solorzano, a certes diplomatiquement qualifié les rapports entre le gouvernement du président Ortega et I’Eglise catholique d’»amicaux en apparence». Reste que des tendances négatives sont perceptibles, avec I’annonce, en septembre dernier, de la suppression des subventions de I’Etat aux écoles catholiques. Une mesure qui vise également d’autres institutions de I’Eglise.

Argentine: Le climat est également extrêmement tendu entre d’un côté le clergé local, et, de l’autre la hiérarchie et le Saint-Siège. Séquelles d’une Eglise bien trop proche des tortionnaires des années de dictature? La multiplication des tensions s’enchaîne: en 2005, Mgr Antonio Baseatto, alors évêque aux armées, avait recommandé «de jeter à la mer avec une pierre au cou» le ministre de la défense de I’époque, Gines Gonzales Garcia, favorable à la dépénalisation de I’avortement. Une phrase venue raviver le souvenir de victimes qui subirent le même sort sous la junte. Nouvel épisode, en avril dernier, le Vatican faisait savoir qu’il ne donnerait pas son accord à la désignation d’un nouvel ambassadeur d’Argentine auprès du Saint-Siège. Motif: Alberto lribarne était bien catholique. Mais divorcé et remarié depuis neuf ans. L’affaire s’est depuis décantée, avec le feu vert du Vatican, en septembre, pour un autre diplomate. Dernier chapitre à cette crise: la présidente argentine vient de décider de mettre fin au Te Deum dans la cathédrale de la capitale, qui saluait depuis 198 ans I’indépendance du pays. Explication du P. Marco, président de la pastorale universitaire: cette décision est due, en partie, «au mécontentement que suscitent au sein du gouvernement les homélies de l’archevêque de Buenos Aires, le cardinal Bergoglio.

Pérou: L’attitude de l’épiscopat durant la «sale guerre» entre guérilla et gouvernement de 1980 à 2000, et la connivence de certains évêques, dont I’actuel cardinal Cipriani, archevêque de Lima, avec les forces armées ont refait surface ces derniers mois. En septembre, l’archevêque émérite de Chimbote, Mgr Luis Bambaren, a demandé au cardinal de se taire. «Comme il s’est tu lorsqu’il était évêque d’Ayacucho», référence à son amitié avec l’ex-président Fujimori, actuellement jugé pour crime contre l’humanité à Lima.

Paraguay: Bouleversement dans ce pays, après 60 ans de domination du Parti Colorado, avec la nomination, cet été, de I’ancien évêque de San Pedro, Fernando Lugo, à la tête du pays. A noter que ses anciens collègues de l’épiscopat appuient pour l’heure son action. «ll était urgent de trouver une personne capable de mettre un terme à un système corrompu. Lugo est là dans un rôle évangélisateur», commente Frei Betto, qui cite encore comme exception les bons rapports entre les évêques brésiliens et le président Lula. PR

Encadré

Ces changements, que «l’Eglise ne perçoit pas»

Carlos Alberto Libano Christo, plus connu sous le nom de Frei Betto, religieux dominicain et écrivain brésilien de renom, persécuté et emprisonné pendant 4 ans sous le régime militaire est un acteur privilégié de la réalité latino américaine. Son analyse, sur une situation qui, aux dires des observateurs, déstabilise les fidèles. Mais pas les sectes.

Frei Betto: Une partie de la hiérarchie catholique en Amérique latine a toujours été aux côtés des pouvoirs les plus conservateurs. D’où sa crainte de gouvernements pourtant élus démocratiquement, résolument en faveur des classes si longtemps délaissées et qui entreprennent des réformes qui n’intéressent pas les amis de ces évêques: latifundistes, financiers, industriels, ou autres. Soit ceux-là même qui ont toujours vécu avec des privilèges, pour ne pas dire plus, en exploitant les gens depuis des siècles. Avec la bénédiction de l’Eglise. Ces mêmes évêques ne perçoivent pas les changements aujourd’hui. Et comment le pourraient-ils, eux qui ignorent le sens même de la signification de l’option préférentielle pour les pauvres, après avoir choisi le camp des oppresseurs.

Apic: A vos yeux, ces hiérarchies ne jouent pas le rôle qui devrait être le leur?

Frei Betto: En aucune manière. Au moment où des régimes de dictature et corrompus étaient au pouvoir en Amérique latine, et pour certains il n’y a pas si longtemps encore, ces mêmes hiérarchies sont demeurées silencieuses, complices de ces régimes néolibéraux. Et pourquoi sortent-elles du bois maintenant, sinon pour réagir à la pression de leurs amis, des oligarchies, incommodés par ces gouvernements populaires, et démocratiquement élus! Ces hiérarchies oublient que l’Amérique latine vit en ce moment un printemps démocratique.

Apic: Pour en revenir au présent, comment expliquez-vous l’attitude des évêques équatoriens opposés à la nouvelle Constitution du pays, l’une des plus socialisantes de l’Amérique latine?

Frei Betto: Question d’intérêt, à nouveau. Surtout que l’Eglise et les nombreuses congrégations gèrent de nombreuses écoles, qui n’ont rien de catholique. Ces établissements sont de véritables entreprises commerciales, qui accueillent les élèves des classes les plus fortunées du pays, ou de parents qui le sont moins, mais qui consentent d’énormes sacrifices financiers pour l’éducation de leur progéniture. C’est du reste la réalité dans la plupart des pays latino-américains. A mes yeux, les raisons invoquées par les évêques équatoriens pour combattre cette Constitution, comme la légalisation des couples homosexuels, est un prétexte. L’éducation gratuite, qui reste un droit du peuple risque fort de mettre un sérieux frein, sinon un terme à ce business.

Apic: Une telle attitude engendre des tensions au sein des épiscopats?

Frei Betto: Ces tensions ne s’arrêteront pas par miracle. Elles continueront tant que le Vatican, centralisateur, et que ces mêmes hiérarchies appuieront des élites qui n’ont rien de chrétien dans leur manière d’agir. Au Vatican maintenant de s’adapter aux changements de structures sociales en cours. Qu’il cesse d’appuyer ces organisations charismatiques qui ne sont rien d’autre que des mouvements de privatisation de la spiritualité. PR

Encadré

Le cardinal Maradiaga donne raison aux évêques et parle «d’une Eglise piétinée

Appelé à s’exprimer sur le paradoxe qui voit la hiérarchie de l’Eglise prendre ses distances de la sorte, le cardinal Andrés Rodriguez Maradiaga, archevêque de Tegucigalpa (Honduras) et président de «Caritas Internationalis», estime qu’il y a danger car, dit-il, «dans certaines pays d’Amérique latine, on est en train de créer un soi-disant ’socialisme bolivarien’, qui, en fait, n’est pas un socialisme mais un capitalisme caché. C’est un capitalisme pour l’intérêt de quelques-uns qui ont le pouvoir et qui veulent seulement l’utiliser comme un instrument pour garder le pouvoir. De fait, j’appellerai cela des nouvelles dictatures totalitaires. C’est donc un danger et je pense que la hiérarchie ecclésiale doit toujours parler clairement à travers les enseignements de la doctrine sociale de l’Eglise». Et d’affirmer: «Bien sûr, il y aura des persécutions. Il y en a déjà. Dans certains endroits du continents, l’Eglise est désormais piétinée et battue».

Dans l’entretien exclusif accordé à Antoine-Marie Izoard, de l’Agence I.Media, partenaire romain de l’Apic, le prélat, dont le nom a circulé à Rome comme «papable» lors du dernier conclave, le cardinal émet des doutes sur la nouvelle Constitution adoptée en Equateur et voulue par Rafaël Correa, élu par près de 60% des voix en novembre 2006. Il donne ainsi raison aux évêques du pays: «Il me semble que ceux qui disent que la constitution est en faveur des pauvres se trompent. Car c’est la propagande d’un gouvernement qui s’annonce comme un futur totalitarisme. Lorsque l’on veut abolir le Congrès, lorsque l’on veut simplement un pouvoir exécutif, cela n’est pas de la démocratie». Selon le cardinal Maradiaga, les évêques doivent donc poursuivre leur combat pour défendre les valeurs «non négociables». A ses yeux, «c’est cela défendre les pauvres». AMI/PR

(apic/pr)

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