Fribourg: L’agronome Bernard Njonga débattra de la crise alimentaire le 31 octobre à Bulle

Apic interview

En 5 ans nous pouvons réduire la pauvreté de moitié au Cameroun

Bernard Bovigny, Apic

Fribourg, 29 octobre 2008 (Apic) L’agronome Bernard Njonga s’est fait un nom par sa lutte qui a permis de suspendre en 2006 les importations de poulets congelés au Cameroun, qui mettaient en péril les filières de production locale. Cette année, alors que son pays est frappé de plein fouet par la crise alimentaire, il rappelle que le salut doit passer par l’augmentation de la production locale.

Le Camerounais Bernard Njonga est directeur de publication de «La Voix du paysan» et de «Eclat d’Afrique / le meilleur de nos campagnes», et président de l’Association Citoyenne de Défense des Intérêts Collectifs. Il participera vendredi soir au salon «Goûts et terroirs» à Bulle à un débat sur la crise alimentaire.

Apic: L’année 2008 a été marquée dans de nombreux pays par une crise alimentaire qui a entraîné une important hausse de prix des aliments de base. Comment s’est-elle traduite au Cameroun?

Bernard Njonga: Notre pays ne suffit qu’à 57% de ses besoins, nous sommes donc très dépendants des importations.

Cette année, tout ce qui tombe dans le panier de la ménagère a augmenté, aussi bien les produits locaux que les produits d’importation. La crise a touché de plein fouet les couches les plus faibles de la population. Dans les familles les plus pauvres, on est passé en début d’année de deux repas à un repas, puis à un «goûter» par jour. Cette situation était intenable, et elle a débouché en février sur des émeutes, à Douala et à Yaoundé, qui ont été réprimées de façon brutale et qui ont provoqué de nombreux morts.

Cette crise devrait nous faire prendre conscience qu’il n’est plus possible de dépendre à ce point des importations. Nous l’avons vu avec l’affaire des poulets congelés, l’importation tue des secteurs de l’économie nationale. Les importations de riz, par exemple, ont considérablement augmenté ces dernières années. Elles sont passées de 100’000 tonnes en 2000 à 650’000 tonnes l’an dernier. Nous sommes beaucoup trop vulnérables à la crise, qui a touché notamment le riz, un des aliments de base au Cameroun.

Apic: Cette crise se poursuit-elle actuellement?

B.N: Oui, mais la situation s’est améliorée. Le gouvernement a baissé les droits de douane sur certains produits comme les céréales, le poisson et l’huile afin d’encourager les importations. Il a agi dans une situation d’urgence. Le panier de la ménagère s’est à nouveau rempli, mais par des mesures qui s’avéreront malsaines à long terme.

Apic: Le Cameroun est réputé comme un pays fertile. Alors pourquoi toutes ces importations?

B.N: C’est essentiellement un problème politique. Les pays d’Afrique noire n’ont aucune politique de développement agricole ambitieuse. Si la crise alimentaire peut nous permettre de prendre conscience de la nécessité de développer la production locale, alors elle aura au moins servi à quelque chose.

Apic: Mais d’où vient le problème? Le Cameroun a-t-il trop misé sur des produits d’exportation?

B.N: Même pas! Le potentiel de production existe, et le jour où nous aurons la chance d’avoir des politiciens visionnaires, cela résoudra une grande partie de nos difficultés.

Un des problèmes réside dans le fait que 98% des producteurs sont des petits paysans, avec moins d’un hectare de terre. Ils consacrent 90% de leur production à leurs propres besoins. Il ne reste donc plus grand chose pour les habitants de la ville …

Apic: Que préconisez-vous pour changer cette situation?

B.N: Nous n’avons pas d’autre choix que d’augmenter le rendement de notre production alimentaire, en améliorant la qualité des semences et en utilisant davantage des fertilisants organiques, le fumier de poulet par exemple.

La situation est d’ailleurs comparable dans la plupart des autres pays d’Afrique sub-saharienne. Les produits importés sont meilleur marchés que les nôtres. Ils proviennent des surplus des pays étrangers. Parfois ils bénéficient de subvention à l’exportation. Même les pommes de France envahissent nos marchés. Et elles sont bien moins chères que les fruits locaux.

Apic: Le monde occidental est traversé depuis plusieurs semaines par une importante crise des marchés boursiers. En voyez-vous les effets?

B.N: Oui, le cacao est mûr, mais sa commercialisation n’a pas encore commencé. Les intermédiaires ne l’achètent que s’ils ont les liquidités entre leurs mains, et ce n’est pas le cas. Nous espérons fortement que la situation va se débloquer. Quant aux autres produits d’exportation, comme le café ou le coton, nous verrons ce qu’il en est au moment des récoltes.

Apic: Vous participerez à un débat au salon «Goûts et terroirs» à Bulle. Comment résonnent ces deux termes chez le Camerounais que vous êtes?

B.N: J’ai la chance de pouvoir goûter la cuisine européenne et africaine. Je peux vous dire que je préfère nettement celle d’Afrique! Le légume a un véritable goût de légume. Ici, je trouve qu’il a un goût synthétique.

Cela nous pousse à encourager les produits qui respectent l’environnement, la santé du consommateur et les filières de production locales. Chez nous, pas besoin de label «certifié bio» car tout est bio. Sauf les produits importés.

Apic: Quel message allez-vous transmettre aux participants du débat à Bulle?

B.N: J’ai envie de dire que l’Afrique n’est pas un cas désespéré. Il manque simplement la volonté politique de s’en sortir et une meilleure prise de responsabilité de la population. La solution des crises en Afrique doit passer par les Africains eux-mêmes.

Nous devons développer d’urgence une véritable recherche agronomique, qui respecte notre environnement et nos traditions, et nous devons améliorer nos infrastructures (routes, silos, …). Bref: mettre en place une véritable politique commerciale.

Je suis certain qu’avec une bonne politique agricole, en 5 ans nous pouvons réduire la pauvreté de moitié au Cameroun. Et pourtant elle ne cesse d’augmenter. Selon la Banque mondiale, le nombre d’habitants en dessous de seuil de pauvreté est passé de 33% à 40% ces trois dernières années. Nous sommes très loin des Objectifs du millénaire de l’ONU, qui visent à réduire la pauvreté de moitié dans le monde jusqu’en 2015.

Encadré:

L’agronome camerounais Bernard Njonga sera un des invités d’un débat organisé par Fribourg Solidaire sur la crise alimentaire mondiale, le 31 octobre à 18h à Bulle, dans le cadre du salon «Goûts et terroirs». Y prennent également part Luzius Wasescha, ambassadeur de Suisse auprès de l’OMC, Jean-Jacques Friboulet, professeur d’éthique de l’économie à l’Université de Fribourg, Gil Ducommun, ancien professeur à la Haute école d’agronomie de Zollikofen, Jean-François Rime, Conseiller national UDC fribourgeois, Valentina Hemmeler Maïga, du Syndicat Uniterre et Fréderic Ménétrey, de l’Union Suisse des Paysans. L’animation sera assurée par le journaliste Roger de Diesbach, ancien rédacteur en chef de La liberté.

(apic/bb)

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