Colombie: L’Eglise de Tumaco à nouveau dans le collimateur des paramilitaires

Apic Reportage II

Il y a 7 ans était assassinée Soeur Yolanda Ceron

Jacques Berset, agence Apic

Tumaco, novembre 2008 (Apic) Dans une trouée de nuages, par le hublot du bimoteur Dornier 328 de la compagnie Satena qui nous amène de Cali à Tumaco, nous apercevons soudain au-dessous de nous de vastes trouées de couleur ocre dans les étendues vertes de la forêt vierge. De quoi s’agit-il ? Nous le saurons dès notre arrivée dans ce port du département du Nariño, à l’extrême Sud-Ouest de la Colombie, tout près de la frontière équatorienne.

Nous atterrissons dans les basses terres tropicales humides, entre l’Océan Pacifique et la Cordillère occidentale, là où passa un jour de 1526 ou de 1527 Francisco Pizarre, le conquistador du Pérou. Voilà Tumaco, «la perle du Pacifique», si l’on en croit les dépliants touristiques qui vantent les charmes de la plage d’El Morro et de ses rochers blancs se découpant sur l’horizon. C’est aussi l’endroit mythique de la prestigieuse civilisation précolombienne «Tumaco-Tolita» à la céramique et à l’orfèvrerie remarquables, qui disparaîtra mystérieusement vers 300 après Jésus-Christ. Plus prosaïquement, sur le tarmac de l’aéroport, gardés par des militaires en uniformes, nous apercevons de petits avions chargés des épandages d’herbicide, qui décollent avec leur charge nocive…

«Ces coins de selva brûlés, c’est le résultat des fumigations au glyphosate (roundup) visant à détruire les plantations de coca», commente sèchement Mgr Gustavo Giron Higuita, évêque de Tumaco, une ville de 100’000 habitants. Ces épandages sont effectués depuis l’an 2000 dans le cadre du «Plan Colombie» qui vise officiellement à mettre un terme au narcotrafic, mais qui a aussi pour but avoué d’éradiquer les FARC, la plus ancienne des guérillas d’Amérique latine. Ils détruisent dans la foulée les cultures vivrières et polluent les rivières. Conséquence: les populations «afro-colombiennes» et indiennes qui peuplent les forêts et vivent le long des fleuves sont poussées à émigrer vers les centres urbains, où elles s’entassent dans des bidonvilles.

«Les pesticides que larguent ces avions affectent lentement les terres cultivables et polluent les fleuves… On raconte que des enfants vivant au bord du Rio Patia ont mangé des papayes contaminées par ces produits et qu’ils en sont morts!», témoigne le missionnaire carmélite, évêque de Tumaco depuis juin 1990.

Le président Uribe avait pourtant promis…

«Je suis intervenu auprès du président Alvaro Uribe, souligne Mgr Gustavo. Je lui ai écrit et je l’ai rencontré l’an passé. Il m’a promis qu’il allait étudier le cas et qu’il préférerait que l’on arrachât les plantes de coca à la main… Mais malheureusement, la politique d’épandage par avion s’est poursuivie! Cette année, j’ai écrit au directeur des fumigations. Il a répondu qu’il avait l’ordre de le faire, mais que le gouvernement reconnaissait les dommages causés aux autres cultures».

L’évêque relève qu’en pratique, les paysans ne peuvent pas profiter des dédommagements offerts par les autorités, parce que c’est une procédure très compliquée: il faut fournir une évaluation du dommage, des relevés photographiques et topographiques des parcelles touchées, des extraits du registre foncier, etc. «Ce sont des terrains très éloignés des centres, c’est très coûteux ; de plus on ne trouve personne pour faire ce travail, et Bogota est très loin!»

Pour un ha de coca traité, vingt autres sont contaminées par les fumigations

Les seules à avoir obtenu des compensations, ce sont les grandes entreprises palmicultrices, parce qu’elles ont les moyens de se payer des avocats et disposent de connexions à Bogota. Les petits paysans n’ont pas de telles ressources: ils sont devenus plus pauvres, car leurs cultures vivrières – comme les bananes, le cacao, le maïs, le yucca, le riz – ont été touchées, insiste l’évêque de Tumaco.

On calcule que pour traiter une plantation de coca d’un hectare, on en pollue vingt autres. Les paysans n’ont plus alors d’autre choix que de se réfugier en ville. Aujourd’hui, la région souffre d’une grave pénurie alimentaire, par faute de produits disponibles pour la subsistance de base.

«Actuellement à Tumaco, nous avons en moyenne – officiellement – une personne par jour qui décède de mort violente, c’est-à-dire qu’en octobre, nous avions déjà dépassé les 300 assassinats. En réalité, il y en a eu beaucoup d’autres commis dans les villages éloignés, le long des fleuves; ceux-là ne sont jamais répertoriés».

Alors que nous passons en voiture devant la prison d’»El Tigre», sur la route Tumaco-Agua Clara, en direction de Pasto, Mgr Gustavo Giron Higuita nous montre l’endroit où il déjà découvert plusieurs cadavres lancés au bas du talus. «Sur ce tronçon, ces 2 ou 3 dernières années, on a trouvé au moins 300 corps de personnes assassinées. Il y a 4-5 ans, on comptait chaque année plusieurs centaines de corps, souvent entravés, qui dérivaient sur le Rio Patia. La plupart du temps, ce sont des gens enlevés par des groupes armés. Les autorités affirment que la majorité d’entre eux sont assassinés par les narcotrafiquants». Certains sont aussi victimes de violences intrafamiliales et d’actes criminels qui existaient déjà avant l’arrivée des narcotrafiquants et des groupes armés sur la Côte Pacifique. Ils ont cependant beaucoup augmenté ces dernières années avec la crise.

Dans cette région peuplée d’»Afrodescendientes», depuis toujours abandonnée par le gouvernement central, le taux de chômage dépasse les 60% et la violence et la mendicité sont devenues une réalité quotidienne. «Dans notre région, la valeur de la vie a terriblement diminué!», déplore l’évêque de Tumaco.

«La valeur de la vie a terriblement diminué!»

Mgr Gustavo a en effet été témoin des rapides changements qui ont affecté la région depuis que les narcotrafiquants – pourchassés par la force publique – se sont déplacés du département du Putumayo, situé en Amazonie. «S’il n’y avait pas eu l’arrivée de la coca dans notre région, il n’y aurait jamais eu ni de guérilla ni de groupes paramilitaires», ajoute-t-il. Avant de préciser que les grandes entreprises palmicultrices, qui défrichent la forêt pour cultiver la palme africaine sur les terres des populations «afrodescendientes» (*) se sont d’abord emparées du territoire sans violence. Dans une première étape, elles ont acheté les terres – souvent à bas prix ! – et elles ont lentement commencé à contrôler les terres de ceux qui n’avaient pas de titres de propriété.

Ces entreprises ont acheté à vil prix la terre aux Afro-Colombiens et leur offraient des emplois peu payés comme ouvriers. C’est ce qui se passait avant l’entrée en vigueur de la Loi 70 de 1993 protégeant les territoires ancestraux. Les «Afrodescendientes» ont alors reçu un titre collectif légal et inaliénable, ce qui a poussé les entreprises à adopter d’autres stratagèmes, pour aboutir aux mêmes buts en détournant la loi. Actuellement, dans la région, les plantations de palme africaine, destinées en partie aux biocarburants, souffrent d’une maladie qui pourrit le coeur des palmiers. «On estime que les campagnes de fumigation contre les plantations de coca ont aussi affaibli les palmiers… C’est une catastrophe!»

Tout à côté de la cathédrale Saint André de Tumaco, en compagnie de Mgr Gustavo Giron, nous passons devant une immense fresque dédiée à Soeur Yolanda Ceron. Celle qui fut directrice du Centre de la Pastorale sociale du diocèse a été assassinée en plein jour le 19 septembre 2001 par des paramilitaires en face de l’église «la Merced», dans le Parc Nariño… non loin d’un casernement de la police (**). La jeune religieuse s’était engagée corps et âme pour la défense des droits des populations noires du Pacifique, n’hésitant pas à rendre publics les abus et les violations dont elles étaient victimes dans cette région du Nariño de la part d’agents de la Force publique alliés aux groupes paramilitaires.

Elle venait de dénoncer, lors d’une tournée de conférences en Europe, ce «mariage douteux» entre forces armées officielles et «paracos». Ces unités opéraient de concert depuis septembre 2000 à Tumaco et dans les autres localités du diocèse, commettant des crimes en toute impunité. Yolanda Ceron visait notamment un groupe de 400 hommes, appelé «Bloque Libertadores del Sur» (BLS), aux ordres de Guillermo Pérez Alzate, alias «Pablo Sevillano», qui passe pour avoir donné l’ordre d’abattre la religieuse. La Pastorale sociale du diocèse avait également dénoncé les assassinats commis par les divers groupes de guérilla.

La peur toujours présente

La responsable de la Pastorale sociale, qui nous reçoit dans son bureau, ne veut pas que l’on enregistre son interview. Elle a peur, visiblement. Elle vient de recevoir des menaces très claires signées des «Autodefensas Gaitanistas de Colombia». C’est l’un des nombreux groupuscules armés illégaux nés après la dissolution annoncée par le président Uribe, dès son élection en août 2002, des groupes paramilitaires des «Autodéfenses Unies de Colombie» (AUC). Les menaces de mort, dirigées contre les membres d’organisations sociales, indigènes, ecclésiales, humanitaires, de défense des droits humains, visent aussi la Pastorale sociale du diocèse de Tumaco. Les défenseurs des droits de l’homme à Tumaco savent pertinemment que de telles menaces ne sont pas des paroles en l’air.

Mgr Gustavo Giron, qui a refusé les gardes armés qui accompagnent jour et nuit d’autres évêques de la région, relève que ces dernières années les activités pastorales du diocèse ont été de plus en plus affectées par la réalité du conflit armé qui ravage la Colombie depuis plusieurs décennies. «Nous sommes convaincus que ce conflit prend ses racines dans le conflit social qui, depuis des siècles, a conditionné l’histoire de la Colombie et que sa solution ne peut pas être trouvée par la confrontation armée, mais bien par le biais du dialogue et de profondes réformes économiques et politiques».

Et l’évêque de Tumaco de réaffirmer, malgré les menaces, que le plan pastoral de son diocèse ne va pas changer, en soulignant que son Eglise est neutre, fidèle à l’Evangile, s’oppose à la guerre et cherche à favoriser le dialogue entre les parties en conflit. Elle se veut incarnée dans les peuples indigènes, «afros» et métis «pour construire le Règne de Dieu, afin que ces peuples aient la vie en abondance et soient les protagonistes de leur histoire». JB

(*) La Colombie, pays multiethnique, compte une population noire de plus de 10 millions de personnes (sur 45 millions), descendants des esclaves amenés d’Afrique par le port de Cartagena, sur la Mer des Caraïbes. Les «Afrodescendientes» de Colombie forment la troisième population noire du continent américain, après le Brésil et les Etats-Unis, mais seuls 20 % d’entre eux ont accès à l’eau potable et à l’électricité (contre 60 % pour le reste de la population). La mortalité infantile reste chez eux trois fois supérieure à celle des Blancs.

(**) Le diocèse de Tumaco, avec le soutien de l’oeuvre d’entraide catholique allemande Misereor et la Mission Bethlehem Immensee (MBI) en Suisse, a publié en septembre 2008 un ouvrage en espagnol sur la vie, la mission et l’héritage de Yolanda Ceron, «Si le grain ne meurt…» L’auteur en est Luis Fernando Botero Villegas, anthropologue, chercheur et directeur de la Pastorale indigène du diocèse de Tumaco.

Encadré

Un phénomène particulièrement marquant: le «madresolterismo»

Un phénomène qui est particulièrement marquant dans la Colombie actuelle est le «madresolterismo», le fait pour une jeune fille d’élever seule son enfant, d’être cheffe de famille très jeune. «Nous avons beaucoup de filles qui ont 3-4 enfants, souvent avec des pères différents, et elles finissent par devoir les élever toutes seules, affirme Mgr Gustavo. Les hommes ne se sentent pas responsables et les autorités n’ont pas mis en place des lois efficaces pour les faire participer à l’entretien de leurs enfants…».

L’Eglise colombienne tente bien de développer le thème de la famille et de la responsabilité au sein de la population, mais le terrain semble bien aride. Pour l’évêque de Tumaco, la télévision commerciale, qui se trouve dans tous les foyers, notamment dans les quartiers les plus pauvres de son diocèse, ne donne pas des exemples éducatifs. «Elle prône bien plus la vie dissolue et montre plus de crimes que de bonnes choses». Actuellement, le diocèse de Tumaco, sous contrat avec l’Etat, a la responsabilité de l’éducation de 8’000 enfants, du primaire à une partie du secondaire. L’Eglise cherche à faire passer des valeurs de respect de la famille dans son enseignement, «mais changer les mentalités prendra des générations», note l’évêque de Tumaco. JB

Encadré

En raison de la violence, les populations vont se réfugier en ville

Le diocèse de Tumaco (sur 270’000 habitants, près de 90% sont des populations noires «afrodescendientes») connaît un bouleversement démographique depuis quelques années. La ville portuaire est passée de 50’000 à 100’000 habitants. Les Afro-Colombiens ne craignent pas d’avoir de nombreux enfants, même les jeunes filles, et il n’y a pas de planification familiale, malgré les efforts du gouvernement. «C’est un fait culturel», note Mgr Gustavo. La population urbaine de Tumaco a augmenté également en raison de l’émigration des campagnes vers la ville, provoquée par les menaces des groupes armés. Nombreux sont ceux qui fuient leur région parce qu’ils refusent de se soumettre à ces groupes qui les contraignent à s’adonner aux cultures illicites, à savoir la production de la coca.

«La violence quotidienne dont nous souffrons provient essentiellement de la lutte pour le contrôle des plantations et du marché des cultures illicites, affirme l’évêque de Tumaco. Les groupes armés – tous, que ce soient les paramilitaires ou la guérilla – ont trouvé dans la coca une manière de financer leur survie et de poursuivre leurs actions militaires. Se procurer des armes coûte en effet très cher!» JB

(*) Les projets de l’Eglise catholique dans le diocèse de Tumaco, en Colombie, sont notamment soutenus financièrement par l’AED. CCP 60-17200-9 ou Banque cantonale de Lucerne Compte LKB-01-00-177930-10 Mention «Colombie». JB

Des illustrations de ce reportage peuvent être commandées à l’agence Apic Courriel: jacques.berset@kipa-apic.ch ou tél. 026 426 48 01 (apic/be)

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