De grands témoins de la souffrance humaine
Saint-Maurice, 1er décembre 2008 (Apic) La rencontre du Groupe «St-Nicolas et Dorothée de Flüe» 2008 a vu une assistance particulièrement nombreuse à Saint-Maurice en Valais. 600 personnes ont assisté vendredi soir 28 novembre au témoignage poignant de Jean Vanier à l’Aula du Collège de Saint-Maurice. Plus de 300 personnes ont assisté aux autres conférences du samedi et du dimanche. Une cuvée exceptionnelle.
La rencontre annuelle du Groupe «St-Nicolas et Dorothée de Flüe» à Saint-Maurice est toujours un haut moment de réflexion et de spiritualité. Créé en 1994 par des chrétiens ressentant la nécessité d’une formation inspirée de la doctrine sociale de l’Eglise et l’urgence d’une vie de prière pour assumer leurs responsabilités professionnelles au coeur de la société, le Groupe invite des personnalités choisies en fonction de leur témoignage chrétien au coeur du monde politique, social et culturel. Le Père Nicolas Buttet, modérateur de la Fraternité Eucharistein, et Nicolas Michel, Professeur de droit à l’Université de Genève, en sont pour une bonne part les responsables.
La rencontre de cette année a réuni des personnalités de premier ordre par leur engagement au service de l’éthique chrétienne: Jean Vanier, le fondateur de l’Arche, le Père Mansour Labaky, défenseur des orphelins et handicapés libanais, Mgr Jean Sleiman, archevêque latin de Bagdad. Ou encore Henri-Claude de Bettignies, défenseur d’une éthique économique en Asie, ou l’astrophysicien Dominique Lambert, passionné par les questions des relations entre science et foi.
Apprendre à être plus humain
Jean Vanier, fondateur en 1964 de l’Arche, communauté laïque de pauvres et de personnes rejetées de la société, a captivé l’attention par la force et la simplicité de son témoignage. Sous le titre «C’est de l’homme dont il s’agit», il a surtout insisté sur la richesse insoupçonnée des petits, de ceux que l’on rejette. Son engagement en faveur des personnes avec un handicap, l’a amené à comprendre que «l’on est guéri par ceux que l’on rejette».
Exemples à l’appui, il a montré que son itinéraire l’avait conduit à voir que beaucoup de personnes ne savent pas combien elles sont belles et capables de faire des belles choses. Les «plus petits aident à découvrir la vulnérabilité de chacun, ils éveillent les peurs de l’échec, de la souffrance, de la mort, de ne pas exister.» Mais en même temps, ils révèlent à chacun qu’il est important.
La peur est souvent ce qui éloigne les gens les uns des autres et les amène à s’enfermer dans des murs ou des groupes. Ce dont l’humain a besoin, c’est d’être aimé comme il est. La communauté est un lieu de guérison. Il est essentiel de trouver des lieux où l’on peut se retrouver et parler, écouter vraiment.
L’engagement de Jean Vanier l’a conduit à créer plus de 135 communautés de l’Arche dans le monde. 25 projets supplémentaires sont actuellement en cours. Il a également fondé en 1972 avec Marie-Hélène Matthieu, «Foi et Lumière», une communauté qui rassemble des personnes avec un handicap, leurs parents et amis pour des temps de partage, de célébration et de prière.
«La paix par le pardon»
Venu du Liban, le prêtre maronite Mansour Labaky, écrivain, poète et compositeur, promoteur de la chanson en langue arabe, a proposé une pédagogie de la paix. C’est par une «thérapie du pardon au quotidien» qu’on arrive établir un climat de paix. Montrant l’originalité du christianisme par rapport aux autres religions dans le domaine du pardon, le prêtre demande de «regarder l’autre sans complexe de culpabilité de sa part et sans jugement de ma part». Et pour lui, seule la présence du Christ permet l’authentique pardon. Les sacrements et la prière sont «des stations-service» sur le chemin de vie du chrétien. La force de l’Evangile doit passer par la vie, pas seulement par l’enseignement, affirme-t-il. La foi sans les oeuvres, «c’est zéro»; il faut donc que l’Evangile passe dans le coeur, les bras, les lèvres. Mansour Lakaby met fortement l’accent sur la charité du regard et de l’oreille: la paix peut se produire si l’on devient capable de regarder l’autre sans le juger, de l’écouter aussi avec patience.
«Le piège irakien»
Mgr Jean Sleiman, archevêque latin de Bagdad, est venu décrire la situation complexe du pays. L’Irak subit actuellement une violence, qui est devenue un langage politique. Si la violence a en partie été matée, elle rejaillit constamment. La situation s’est un peu améliorée, constate-t-il, mais l’entente n’est pas encore une réalité. La réconciliation, dont l’actuel gouvernement a fait sa priorité, est loin d’être concrétisée. Les relations interethniques et interconfessionnelles ne sont pas assainies. Pour l’archevêque, l’Irak est encore dans de sérieuses difficultés.
Il voit que tous les protagonistes de l’histoire récente du pays ont été pris au piège: les USA et leurs alliés, en voulant instaurer une démocratie et renverser la dictature, n’ont pas vu que la culture irakienne est multiple et que son lien avec elle est très profond: «Ce n’est pas la dictature qui a engendré l’Irak, mais c’est l’Irak qui a engendré la dictature», ose-t-il affirmer. Si la libération a apporté la liberté, celle-ci a engendré l’anarchie. Tomber dans le piège irakien pour les USA, c’est d’avoir considéré l’Irak comme une société homogène, d’avoir voulu lui imposer certains éléments de la réalité du marketing politique très loin de la réalité irakienne.
Du côté irakien, les trois communautés les plus fortes – chiites, sunnites et kurdes-. se sont aussi laissées prendre au piège. Les chiites sont les plus nombreux, ils sont au pouvoir, mais ils veulent plus. Mais ils ne peuvent pas avoir plus et ils ne veulent pas avoir moins. Aujourd’hui, ils sont divisés. Le pouvoir est leur ressource. Il divise aussi et, par conséquent, s’ils reculent, ils ne veulent pas perdre, ils n’ont pas à perdre. Les conflits intra chiites font de temps en temps des victimes et «quand le sang coule dans une société tribale, la vengeance est sacrée».
Les sunnites sont apparemment ceux qui ont perdu, parce qu’on les identifie avec Saddam Hussein, mais il y a une erreur: Saddam n’était pas seulement soutenu par les sunnites, il y avait beaucoup de chiites partisans, des chrétiens de toutes minorités. Les Sunnites ont mené une bataille de résistance aux changements qui sont advenus en Irak: ils ont usé de la violence, mais cela ne leur pas apporté ce qu’ils désiraient, cela ne les a pas ramenés au pouvoir. Eux aussi ont été piégés par cette violence.
A l’intérieur même des sunnites, la violence a régné, ce qui ne contribue pas à la pacification de l’Irak. Les Kurdes ont beaucoup obtenu, peut-être plus que les autres. Les Kurdes ont des positions très solides dans l’actuel gouvernement irakien. Ils ont le Kurdistan; c’est comme un Etat dans l’Etat, et leur grand désir c’est d’avoir un pays indépendant. Mais le voisinage ne le permet pas: la Turquie, l’Iran, la Syrie ne permettraient jamais un Etat kurde indépendant. Cela ferait tâche d’huile. Les Irakiens ne l’admettraient pas non plus. «Entre les rêves, l’idéal et la réalité, il y beaucoup de contradictions».
Tribalisme, confessionnalisme et fondamentalisme contribuent à la situation inextricable dans laquelle se trouve l’Irak actuellement. Même la Constitution du pays ne donne pas lieu à la même lecture suivant les mouvements.
L’exode des chrétiens n’est pas le seul que prend en considération l’archevêque latin de Bagdad: il affirme même que la question touche autant si ce n’est plus les musulmans, avec cette différence que ces derniers espèrent revenir au pays, une fois la paix rétablie, alors que les chrétiens veulent couper avec leurs racines et effacer une mémoire de marginalisation, de peur, de souffrance. Pour Mgr Sleiman, aider l’Irak, signifie pour l’Occident lui venir en aide pour le développement, en particulier de la paix (apic/js)
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