St-Maurice, 23 janvier 2009 (Apic) Le récent décret des évêques suisses interdisant les absolutions collectives était inévitable d’un point de vue canonique. Cela dit, une question subsiste, plus importante que jamais: quel avenir pour la pastorale sacramentelle du pardon? Prêtre depuis 1969, Michel Salamolard livre son analyse sur la suite à donner au décret des évêques suisses.
Michel Salamolard « n’a cessé de constater les bienfaits de ce sacrement, pour le confesseur comme pour le pénitent! Le premier prenant aussi la place du second à l’occasion ». Il affirme avoir « assisté directement, durant ces années, à l’effondrement de la pratique de ce même sacrement ». « Lors de mon premier Noël de prêtre, je suis entré au confessionnal à 14 h pour y rester jusqu’à près de 24 h, avec une interruption pour souper », raconte-t-il. Et il n’était pas le seul prêtre à confesser dans l’église. Devant les confessionnaux se trouvaient des files d’attente. Aujourd’hui, dans sa paroisse, le curé ou lui-même est à disposition de 16 h à 17h45, chaque samedi, avant la messe dominicale du soir, pour un dialogue ou pour le sacrement. Une pincée de fidèles se présentent, mais parfois, il est vrai, ce sont de véritables retours d’enfant prodigue.
Michel Salamlolard a suivi attentivement l’évolution de la pastorale sacramentelle du pardon en Europe occidentale. Partout, selon lui, c’est le même constat: un décalage dramatique entre « l’offre et la demande ». Certes, de belles initiatives existent aussi, mais ne renversent pas la tendance. « Une révision en profondeur paraît urgente, à l’échelle de l’Église universelle », soutient l’abbé Salamolard, dont les considérations proposées ici, qui seront bientôt diffusées sur www.cath.ch voudraient « alimenter la réflexion et le débat ».
Après le décret des évêques suisses:
Quel avenir pour le sacrement du pardon ?
Le récent décret des évêques suisses interdisant les absolutions collectives était inévitable d’un point de vue canonique. Certaines pratiques autorisées dans notre pays contrevenaient en effet à la discipline de l’Église catholique, précisée dans le Motu proprio « Misericordia Dei » de Jean-Paul II. Cela dit, une question subsiste, plus grave que jamais : quel avenir pour la pastorale sacramentelle du pardon?
Les considérations ici exposées ne constituent en rien un ensemble organique de propositions. Il s’agit plutôt de quelques poignées de grain à moudre en attendant une réflexion renouvelée au sein de l’Église universelle.
Le droit canonique au service de la pastorale
La loi suprême dans l’Église est le « salut des âmes »: c’est la belle conclusion du Code de droit canonique (can. 1752). Autrement dit, lorsque les dispositions du droit ecclésiastique semblent empêcher plutôt que favoriser la fécondité pastorale, elles devraient être modifiées. L’Église catholique a appliqué ce principe au long de son histoire, spécialement dans sa pastorale de réconciliation, qui a connu d’impressionnantes adaptations. Adaptations à quoi? Aux besoins des fidèles. « L’offre » sacramentelle s’est constamment ajustée à la « demande » et aux évolutions culturelles. Aujourd’hui, la désaffection massive subie par le sacrement du pardon montre que l’offre ne répond pas à la demande. Les règles en vigueur n’ont pas arrêté la fuite des pénitents, les nombreux appels des pasteurs et des prédicateurs non plus.
Quels seront les effets du récent décret des évêques suisses? Affaire à suivre, mais on peut craindre une chose: la fermeture d’une voie, celle de l’absolution collective, risque d’éloigner du sacrement ceux et celles qui empruntaient avec bonheur cette voie-là. Parmi eux, beaucoup n’étaient sans doute pas coupables de péchés mortels. Les normes actuelles ont peu de chances de les ramener aux « confessions de dévotion » d’autrefois ; ils opteront plutôt pour des célébrations non sacramentelles. Dans ce cas, ils seraient privés de la « grâce sacramentelle » que l’Eglise a longtemps présentée comme un motif important de se confesser, même des seuls péchés véniels.
Le don précède la réception
Théologiquement, le pardon accordé précède fondamentalement et toujours le pardon reçu. Sur la croix, Jésus demande à son Père un pardon sans limite pour des gens qui ne le demandent pas. Prière qui nous inclut et dont nous ne pouvons douter qu’elle contient son exaucement. Selon la lettre aux Éphésiens, la « rémission des fautes » (1, 7) est le fruit d’une volonté de pardon présente en Dieu depuis toujours, « dès avant la fondation du monde » (1, 4). Dans l’évangile, nous voyons Jésus aller au-devant des pécheurs, comme le bon berger à la recherche de la brebis égarée. Il n’attend pas qu’on vienne à lui, il est venu pour les pécheurs, il prend l’initiative de s’inviter chez Zachée comme de s’entretenir avec la Samaritaine (c’est lui et non elle qui exprime « l’aveu »). Jamais il n’exige un aveu oral des fautes. Le paralysé de Capharnaüm reçoit un pardon non sollicité. Pour la femme adultère, « l’aveu » est proféré par ceux qui veulent sa mort, non par elle. La pécheresse de Luc 7 confesse son amour et sa contrition par des gestes, elle ne dit rien. L’enfant prodigue de la parabole voit son aveu interrompu par son père, qui ne semble pas s’y intéresser: le retour de son fils « qui était mort, perdu » suffit amplement au coeur de ce père, qui a pardonné d’avance et se réjouit de le faire savoir.
Tout ceci n’ôte rien à l’utilité, voire à la nécessité de l’aveu, mais montre la précédence du pardon. La question pastorale qui en découle est décisive. Comment l’Église peut-elle manifester aux hommes d’aujourd’hui cette précédence du pardon par rapport à l’aveu? Les Pères de l’Église étaient conscients du rôle subsidiaire de l’Eglise. Plusieurs voyaient la réconciliation ecclésiale non comme le pardon donné par un prêtre aux pécheurs, mais comme le constat ecclésial d’un pardon déjà accordé par Dieu. Ils interprétaient en ce sens la réanimation de Lazare: Jésus, d’abord, lui rend la vie ; ensuite d’autres personnes (figures de l’Eglise) sont chargées d’ôter les bandelettes. Vous voyez que Lazare est vivant, semble dire Jésus, maintenant déliez-le, laissez-le aller. On lisait de la même manière la guérison des lépreux. Jésus, d’abord, rend la santé ; les prêtres ensuite doivent constater la chose.
De nos jours, la déclaration urbi et orbi de l’indulgence plénière par le pape, à chaque fête de Pâques, précède (non sans efficacité, on l’imagine) la réception de cette indulgence par les fidèles, qui peuvent accomplir par la suite les actes nécessaires à une appropriation réelle et fructueuse.
N’y aurait-il pas là une piste pour la pastorale du pardon, à travers une meilleure distinction de ces deux « moments » du sacrement – la déclaration et la réception -, qui peuvent se combiner de différentes façons? La première composante, y compris accordée collectivement, ne pourrait-elle pas précéder la seconde? Ainsi, l’aveu (indispensable seulement pour les péchés mortels) serait vu comme une condition de bonne réception d’un pardon déjà déclaré. Il pourrait non seulement suivre ce pardon, mais encore être confié à une personne autre qu’un prêtre: un confident, un conjoint, un accompagnateur, un groupe de vie chrétienne. L’Église catholique reconnaît déjà la précédence de l’absolution en des circonstances exceptionnelles. Pourquoi pas plus largement si une telle pratique permettait un meilleur accès des fidèles au pardon?
Le statut de l’aveu
L’aveu des péchés n’a pas toujours eu la même signification dans notre Église. On peut distinguer trois grandes manières de le comprendre. Il a été vécu, primo, comme un acte de parole thérapeutique, une expression des pensées et des mouvements secrets du coeur, des actes aussi. Cette expression et cette écoute libératrices furent pratiquées surtout par les moines. L’action d’un prêtre n’était pas indispensable. Nous exerçons encore cette ouverture du coeur dans l’accompagnement spirituel et en différentes démarches de « guérison intérieure », qui ne nécessitent pas l’intervention d’un prêtre.
Secundo, l’aveu fut exigé pour fixer la pénitence tarifée, une véritable révolution dans la pastorale sacramentelle du pardon, puisqu’elle permit une réception réitérée du sacrement, considéré auparavant comme la planche unique de salut après le baptême (pour les fautes graves). Ici, l’accent est mis sur la démarche de pénitence, l’aveu n’étant qu’un préalable. Nous pourrions nous en inspirer en considérant, par exemple, que la pratique redécouverte du pèlerinage (comme à Compostelle) comprend souvent une dimension pénitentielle de conversion intérieure et de changement de vie. La démarche accomplie constitue en elle-même un aveu implicite. Elle n’est pas une obligation imposée à la suite d’une confession orale, mais prend naissance dans un coeur que la grâce a touché. On pourrait en dire autant d’une célébration communautaire du pardon (avec ou sans absolution, individuelle ou collective) : le simple fait d’y participer est une manière de se reconnaître pécheur et de se constituer, avec d’autres, en communauté de pénitence et de réconciliation.
Enfin, tertio, l’aveu apparut comme un des éléments constitutifs du sacrement, dans la conception classique héritée de saint Thomas. De ce point de vue, sans aveu le sacrement n’est pas réalisé. C’est manifestement cette vision qui sous-tend les actuelles dispositions canoniques. Mais les justifications pastorales de l’aveu relèvent, elles, des vertus thérapeutiques de la parole, donc d’une autre sphère d’interprétation.
Nous aurions donc intérêt, pour une pastorale cohérente du pardon, à clarifier le statut de l’aveu. S’il relève vraiment du premier type ci-dessus, ce qui paraît vraisemblable, cela confirmerait la proposition précédente: déclaration du pardon (y compris absolution collective, notamment durant le carême) par un ou des prêtres, suivie ou précédée d’un aveu verbal, sous forme de relecture de vie à la lumière de l’évangile , confié à une personne ou à un groupe capable d’accueil, de discernement et de prière, avec ou sans la participation d’un ministre ordonné.
Nommer les péchés graves
La nécessité de l’aveu, selon le droit actuel, concerne uniquement les péchés mortels (matière grave, pleine connaissance, propos délibéré). Or, cette appréciation du péché n’est pas évidente aujourd’hui. Si la connaissance et la liberté peuvent être jaugées assez bien par le pénitent, la matière grave fait problème. Certaines fautes sont banalisées culturellement (l’avortement et l’adultère, par exemple). La gravité d’autres fautes est parfois surévaluée (manquer occasionnellement la messe du dimanche à cause d’un événement imprévu : malaise, voiture en panne, arrivée d’amis).
L’Eglise ne devrait-elle pas nommer clairement les péchés graves, dont l’aveu serait indispensable sous une forme ou sous une autre? L’antique trilogie – apostasie, homicide, adultère – pourrait servir de modèle, moyennant quelques précisions et actualisations. Une inflation de la liste des péchés graves conduirait probablement à une banalisation. On mettrait dans le même sac de gravité l’apostasie, l’homicide, l’adultère, la conduite en état d’ivresse ou de fatigue, la calomnie, la non-assistance à personne en danger, la masturbation, le vol, la possible destruction de sa santé et la mise en péril de sa vie par l’usage du tabac, que sais-je encore.
Comparaison avec l’eucharistie
Nombre de catholiques, notamment jeunes, ne vont pas régulièrement à la messe du dimanche. En revanche, beaucoup d’entre eux participent occasionnellement à de grands rassemblements encouragés par l’Eglise: JMJ, journées internationales de Taizé, pèlerinage à Lourdes, etc. Lors de telles réunions, la messe constitue souvent un point culminant. Le Pain eucharistique y est distribué largement, sans filtrage des situations et des motivations. Le don de Dieu par excellence, le Christ, est offert à tous. Chacun le reçoit autant qu’il le peut, selon ses dispositions. Ne pourrait-on pas envisager quelque chose de semblable pour le pardon? Une absolution collective (voir ci-dessus la précédence du pardon), qui produirait en chacun des effets de conversion et de salut, selon ce qu’il est, ce qu’il comprend, selon l’étape spirituelle où il se trouve et selon son rapport intime au Christ et aux autres.
Loin de concurrencer la rencontre personnelle, de telles déclarations généreuses du pardon pourraient y conduire. Un renouveau urgent de notre pastorale du pardon, manifestement en crise, suffirait à justifier une démarche synodale de l’Église catholique.
(apic/Michel Salamolard)
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