Treyvaux: Rencontre avec Eugen Brand, délégué général du Mouvement ATD Quart Monde

Apic Interview

On ne vaincra pas la pauvreté sans associer les plus pauvres

Jacques Berset, agence Apic

Treyvaux, 2 février 2009 (Apic) « Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré ». Cette sentence du Père Joseph Wresinski, fondateur du Mouvement ATD Quart Monde, est inscrite sur la dalle commémorative des victimes de la misère, sur le Parvis du Trocadéro à Paris. Elle est devenue le leitmotiv du Bernois Eugen Brand, compagnon de longue date du « Père Joseph » et actuel délégué général du Mouvement international ATD Quart Monde.

Nous l’avons rencontré ce week-end dans la belle ferme rénovée de Treyvaux, près de Fribourg, au siège suisse du Mouvement ATD Quart-Monde. Pour Eugen Brand, on ne vaincra pas la grande pauvreté sans associer les plus pauvres, qui doivent être reconnus comme pleinement partenaires du développement social.

Ce natif d’une vallée retirée de l’Oberland bernois, où il a grandi dans une modeste ferme de montagne, a très tôt pris conscience de ce que signifiait l’exclusion des plus pauvres dans une société suisse qui passe plutôt pour prospère.

C’est ce qui l’a poussé à s’engager dans le volontariat du Mouvement ATD Quart Monde en 1972 déjà. Dès 1978, il rejoint une cité d’urgence à Bâle, collée contre la frontière, loin des transports publics, des magasins et des écoles. « On l’avait placée là parce que personne ne voulait côtoyer ces familles pauvres, il y avait eu des pétitions pour les éloigner des quartiers d’habitation… « , relève le militant.

Marié et père de trois enfants adultes, il a vécu aux côtés des personnes très pauvres en Europe, en Amérique du Nord et du Sud, notamment en Bolivie, où il a passé trois ans, contribuant au développement d’une antenne pour l’Amérique. Il a été responsable national d’ATD Quart Monde-Suisse avant de rejoindre en 1985 le Centre international de ce Mouvement pour travailler aux côtés du « Père Joseph ». Il assume depuis septembre 1999 la fonction de délégué général d’ATD Quart Monde, c’est-à-dire la direction du Mouvement.

Apic: Eugen Brand, vous étiez, mardi 27 et mercredi 28 janvier, à l’ONU à Genève pour rencontrer les représentants des Etats et des organisations non-gouvermentales qui travaillent sur un projet de « principes directeurs » sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme…

Eugen Brand: On a participé ces jours-ci à Genève à un séminaire sur « extrême pauvreté et droits de l’homme » dans le cadre des Nations Unies, organisé par la Sous-Commission de la promotion et de la protection des droits de l’homme. Il s’agit d’entériner un projet, préparé par cinq experts, de principes directeurs sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme. C’est le Mouvement ATD Quart Monde qui a introduit cette problématique en 1987, quand le Père Joseph a été auditionné devant la Commission des droits de l’homme à Genève. C’était dans un contexte où l’Occident soutenait une vision des droits de l’homme d’abord comme droits civils et politiques, individuels, tandis que le Bloc soviétique défendait une vision prioritaire de droits collectifs, droits économiques, sociaux et culturels.

Le Père Wresinski, dans ce contexte difficile, a déclaré qu’il fallait redécouvrir l’indivisibilité et l’interdépendance des droits de l’homme, sinon on ne pourrait pas éradiquer l’extrême pauvreté dans le monde. Et pour ce faire, il a proposé aux experts non pas de nouveaux concepts, mais le fait que les plus pauvres soient partenaires afin de mieux comprendre cette indivisibilité des droits de l’homme. Cela a d’abord créé beaucoup de perplexité, la Sous-Commission ne se sentant pas en mesure d’entrer dans une consultation avec les très pauvres eux-mêmes. Les choses ont ensuite évolué, avec le rapport de l’expert argentin Leandro Despouy.

Apic: La prise de conscience du problème de l’extrême pauvreté a donc commencé à prendre de l’ampleur ?

Eugen Brand: Effectivement, on s’est demandé ce qu’il fallait de plus que la Déclaration universelle des droits de l’homme pour établir, une fois pour toutes, le lien entre extrême pauvreté et droits de l’homme. L’expert chilien José Bengoa nous a déclaré à Genève que les droits de l’homme restent un processus, qu’il y avait eu de grandes avancées dans l’histoire – en ce qui concerne le racisme, le droit des femmes – et qu’à la fin du XXe siècle, la grande impulsion est venue de Joseph Wresinski, qui nous a obligés de voir ce lien entre droits de l’homme et extrême pauvreté.

Il existe désormais un projet de « principes directeurs », adopté par la Sous-Commission et le Conseil des droits de l’homme à Genève a demandé qu’il soit mis en consultation au niveau des Etats, des organisations de l’ONU et de la société civile. C’est là une victoire du Mouvement ATD Quart Monde: cette consultation doit se faire aussi avec les très pauvres, c’est-à-dire avec les associations dans lesquelles ils choisissent de s’exprimer.

Apic: Les plus pauvres ont pu non seulement témoigner de l’extrême pauvreté, mais également participer ?

Eugen Brand: Souvent, en effet quand on parle de participation des plus pauvres, cela reste peu précis, car parler de la participation des plus pauvres quand ils sont dans un système de dépendance, quand le dialogue est mené par une organisation qui a un mandat sur ces populations, ce n’est pas un vrai partenariat, c’est tout au plus une consultation. Cette fois-ci, on a fait un pas en avant. C’est une nouveauté dans l’éthique de la participation: les très pauvres doivent devenir partenaires de la réflexion!

Pour la première fois, deux délégués du Quart Monde venus du Pérou et de la France ont pu intervenir en séance d’ouverture et à une table ronde. Ils n’étaient pas seulement invités pour donner un témoignage sur l’extrême pauvreté, mais ils ont pu véritablement dialoguer avec les experts.

Apic: Le fait que le Mouvement ATD Quart Monde, né à la fin des années 50 à Noisy-le-Grand, dans un bidonville de la banlieue parisienne, soit désormais présent sur les cinq continents change un peu la perspective ?

Eugen Brand: Nous sommes désormais dans 29 pays, mais cela ne veut pas dire que le Mouvement se soit simplement « exporté », ce qui n’aurait pas marché. Car la spécificité d’ATD Quart Monde, c’est de reconnaître les gens dans leur diversité culturelle et historique. C’est de se demander selon les contextes – chez les Aymaras de Bolivie, chez les Noirs de la Nouvelle-Orléans, à Paris, New York ou chez les Mayas du Guatemala… – comment les personnes qui vivent dans l’extrême pauvreté font face aux difficultés qu’ils rencontrent, comment ils se mettent ensemble pour changer les choses.

Certes, les conditions au Nord et au Sud sont différentes, mais ce serait un leurre et une injustice de ne pas voir que c’est un problème global et de vouloir le confiner à un problème national, régional ou local. Dans la construction de l’Union européenne, malheureusement, on a considéré la pauvreté non pas comme un problème de politique globale et internationale, mais comme une question nationale.

L’expérience du Mouvement ATD Quart Monde nous montre cependant qu’il faut certes partir de la réalité sociale et culturelle locale, mais qu’il y a aussi un point de départ commun à toutes les situations de pauvreté, une universalité: la question de la dignité humaine transcende les différences culturelles. Les gens, qu’ils soient au Sud ou au Nord, ont un moment donné la même façon de dire: je me sens respecté, je me sens écouté, j’ai la possibilité ou pas de pouvoir participer à la vie de la société.

Apic: La crise financière mondiale pourrait voir quelque 20 millions d’hommes et de femmes venir grossir les rangs du chômage mondial, déclarait en automne le Directeur général du Bureau international du travail (BIT), Juan Somavia, le nombre des chômeurs risquant de passer de 190 millions en 2007 à 210 millions fin 2009…

Eugen Brand: Quand nous réfléchissons avec les familles du Quart Monde sur le terrain, que ce soit à Bangui, à Bangkok ou au Guatemala, la première chose que les gens nous disent, c’est que leur quotidien est tellement grave que cela ne peut être pire: « rien ne change pour nous, on n’a pas d’avenir, nos enfants meurent, nous n’avons rien à manger… »

La crise économique qui nous assaille désormais est depuis toujours le quotidien de ces familles. Chaque hiver, on parle des sans-abri dans les médias, on organise des distributions de nourriture. Comment cela se fait-il que dès que les beaux jours arrivent, on n’en parle plus, alors que les familles du Quart Monde, elles, sont toujours là! On va agir face à la crise, mais tient-on véritablement compte de ce que vivent les plus pauvres ? Si on veut vraiment créer des politiques de sécurité pour tous, alors il faut partir de cette population, car l’extrême pauvreté constitue une violation de l’ensemble des droits de l’homme. Les droits de l’homme ne doivent pas rester le privilège de quelques-uns.

Je n’arrive pas à comprendre pourquoi le gouvernement fédéral met à disposition de l’UBS l’équivalent de 60 milliards de dollars pour sauver cette banque de la faillite. Je ne suis pas un spécialiste, et c’est même peut-être nécessaire, mais cela va-t-il être utile à tous les habitants de ce pays, en particulier aux plus pauvres ?

Nous nous demandons, au niveau du Mouvement ATD Quart Monde, si cette crise va aider à faire avancer les droits des plus pauvres. Il est intéressant de noter dans les « principes directeurs » dont nous avons discuté à l’ONU à Genève, qu’il est dit en préambule que si nous voulons créer une situation de droits pour tous les êtres humains, il faut commencer par la situation des plus pauvres. C’est désormais un acquis!

Il est également écrit que les plus pauvres eux-mêmes sont les premiers acteurs. C’est très important de l’attester! Certes, on peut se demander quelle est l’importance d’un tel document. Il est en tout cas une référence pour tous ceux qui luttent contre l’extrême pauvreté, car comme dans les autres combats – droits de la femme, droits des minorités, etc. -, il a bien fallu commencer par ce type de prise de conscience. JB

Encadré

Pour assurer son développement et faire entendre la voix des plus pauvres, le Mouvement ATD Quart Monde a donné naissance à de nombreuses associations ATD Quart Monde nationales et, en 1974, au Mouvement international ATD Quart Monde. Ce dernier a obtenu le statut consultatif général auprès de l’ECOSOC des Nations Unies en 1991 et bénéficie aussi du statut consultatif auprès de l’UNICEF, de l’UNESCO, du BIT et du statut participatif auprès du Conseil de l’Europe. Il dispose d’une délégation permanente auprès de l’Union européenne. JB

Encadré

Le Père Joseph Wresinski (1917-1988) a consacré toute sa vie à combattre l’extrême pauvreté, complétant par son action celle de l’abbé Pierre. Avec Geneviève Anthonioz de Gaulle qui a engagé un long combat à ses côtés, il est à l’origine des grandes lois de lutte contre l’exclusion dans les domaines de l’emploi, du logement et de la santé. Il a créé le néologisme « Quart Monde » pour exprimer l’inacceptable et fonde le Mouvement ATD Quart Monde. Le 17 octobre 1987, il prend l’initiative de la première Journée mondiale du refus de la misère, officiellement reconnue par les Nations Unies. JB

Des photos d’Eugen Brand peuvent être commandées à l’agence Apic: jacques.berset@kipa-apic.ch (apic/be)

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