Genève: Le Père Pierre Emonet sur la levée des excommunications des évêques intégristes
Genève, 8 février 2009 (Apic) La levée de l’excommunication des quatre évêques schismatiques de la Fraternité St-Pie X (Ecône) par Benoît XVI a déclenché une belle tempête, écrit le Père jésuite Pierre Emonet sur le site internet de la revue «choisir» (*) à Genève. Le directeur de la revue jésuite parle dans cette affaire de manque de lucidité et de réalisme de la part des instances vaticanes. Ci après, nous donnons la suite de ce texte de réflexion publié par «choisir» et signé par le P. Emonet.
(…) Le geste du pape a été ressenti comme le signe d’un retour en arrière, une mise en péril des acquits du concile Vatican II. Les explications tardives et peu convaincantes dans un premier temps, ont à peine rassuré les catholiques. Le geste est si lourd de symbolisme qu’il parle plus fort que toutes les bonnes raisons qu’on a pu apporter pour le justifier.
Certes, la levée d’une excommunication n’est pas une réhabilitation ni une réintégration ; elle n’est que la suppression d’une sanction. Les évêques lefebvristes restent donc interdits de ministère aussi longtemps qu’ils n’accepteront pas l’enseignement du concile Vatican II. La distinction peut être claire pour un théologien familier du langage canonique, mais elle échappe à la grande majorité des fidèles. Il est vrai que face au scandale qu’il a provoqué, le pape a précisé que son geste n’était qu’une invitation aux traditionalistes, pour qu’ils prennent le chemin de la pleine communion avec l’Eglise «en témoignant d’une véritable fidélité et une reconnaissance véritable du magistère et de l’autorité du pape et du concile Vatican II».
Ils ne l’ont pas entendu de cette oreille. Mgr Fellay s’est empressé d’affirmer sans ambiguïté qu’ils acceptaient tous les conciles jusqu’à Vatican II, et de réclamer la réhabilitation de Mgr Lefebvre. Plus direct encore, le supérieur du séminaire d’Ecône, l’abbé de Jorna, a précisé: «On ne va pas transiger, on ne va pas céder ni sur Vatican II, ni sur l’oecuménisme. Ni sur la collégialité…. Le plus important pour nous, c’est que nous refusons la liberté religieuse, la liberté de conscience.» Et de conclure avec cynisme : «Jusqu’ici, c’est le Vatican qui a fait toutes les concessions.» (1) A bon entendeur, salut !
Face à ces déclarations, le cardinal Castrillon Hoyos, en charge du dossier d’Ecône et principal artisan de la mesure pontificale, a minimisé l’incompatibilité des positions en présence, parlant de «quelques difficultés» (2). Des cardinaux, des évêques de plus en plus nombreux de par le monde et les fidèles font preuve de plus de lucidité. Ils dénoncent le manque de réalisme des instances vaticanes.
Les propos révisionnistes de Mgr Williamson ont rendu la grâce papale encore plus odieuse, sans que les explications embarrassées et les déclarations d’intention n’aient dissipé le malaise. On s’est dit surpris par les déclarations scandaleuses du prélat qui n’étaient pas connues au moment de publier la levée d’excommunication. Les instances vaticanes auraient-elles oublié que l’antisémitisme fait partie des bagages hérités de l’Action française, qu’il n’est donc pas aussi étranger à la rhétorique des adeptes de Mgr Lefebvre qu’on veut bien le dire ?
A Ecône, on a refusé d’amender des vieilles prières antisémites de la liturgie du Vendredi Saint, et on continue à parler d’un peuple perfide et déicide. Il est symptomatique que Mgr Fellay, contraint de s’excuser pour les propos de son collègue Williamson, n’ait pas adressé ses excuses aux juifs, premiers lésés, mais au pape, qu’il s’agit de ménager pour éviter d’aller à Canossa.
Il eut été plus honnête de sa part de demander pardon au pape pour avoir divisé l’Eglise ! Comment expliquer que tout cela ait échappé aux instances vaticanes ? Des cardinaux (Kasper, von Schönborn) et plusieurs évêques ont accusé le dysfonctionnement de la curie romaine, son amateurisme et son manque d’information. D’autres craignent que Benoît XVI ne soit manipulé par certains milieux de la curie, qui n’ont jamais accepté le concile.
Un meilleur exercice de la collégialité aurait sans doute permis d’éviter ce nouveau faux pas. La décision de lever l’excommunication a été prise unilatéralement, sans concertation avec les évêques des diocèses concernés. Mgr Brunner, l’évêque du diocèse de Sion sur le territoire duquel se trouve Ecône, n’a jamais été consulté; il a eu connaissance de la mesure de Rome par la presse. (3) Mêmes réactions de la part plusieurs autres évêques en Suisse, en Allemagne et France. Un peu moins de suffisance et de désinvolture envers les pasteurs des Eglises particulières et un plus grand respect de leurs compétences nous aurait épargné ce gâchis.
Après avoir fâché les musulmans à Ratisbonne, les indiens à Aparecida, les juifs en reformulant la prière du Vendredi Saint et en exaltant mal à propos la figure contestée de Pie XII, voilà que ce sont maintenant les fidèles et leurs pasteurs qu’on scandalise. Il aura fallu l’intervention vigoureuse de la chancelière d’Allemagne, Angela Merkel, pour que la Secrétairerie d’Etat formule enfin clairement les conditions d’une éventuelle réhabilitation des adeptes de Mgr Lefebvre. La politique a réussi là où la collégialité avait échoué !
Dans une audience du 28 janvier, Benoît XVI s’est expliqué sur la portée de sa décision: «J’ai accompli cet acte de miséricorde paternelle car les évêques m’ont manifesté à plusieurs reprises leur vive souffrance concernant la situation dans laquelle ils se trouvaient». Une situation dans laquelle ils ont bien voulu se mettre et persévérer, faudrait-il ajouter. Cette miséricorde paternelle sera plus crédible le jour où elle s’exercera aussi à l’endroit de tant de théologiens et de pasteurs qui s’engagent pour annoncer l’Evangile en ce 21ème siècle, et qui ont été interdits d’enseignement ou de ministère, alors que, contrairement aux traditionalistes, ils n’ont jamais quitté l’Eglise.
Un pape excommunie, un autre pape absout….sans qu’il y ait eu amendement. La parole du pape n’est donc plus aussi incontestable qu’elle le prétend. Certains se désintéressent de l’Eglise et la quittent ouvertement ou sur la pointe des pieds. Parce que la Compagnie de Jésus a réaffirmé l’an dernier le lien plus particulier qui l’unit au Saint Père, nous refusons de prendre le chemin de l’indifférence. Au coeur de la tempête, il ne s’agit pas de tourner le dos, mais de faire face. C’est pourquoi, par loyauté envers le Saint Père, avec respect, nous disons notre incompréhension et notre inquiétude». JB/PE
(1) La Tribune de Genève, 28.1.2009.
(2) Il Corriere della Sera, 29.1.2009
(3) Le Nouvelliste du 26 janvier 2009.
(*) «choisir» a été fondée en novembre 1959 par un groupe de jésuites désireux de doter la Suisse romande d’une revue culturelle ouverte et d’inspiration chrétienne. La revue est tirée à 2000 exemplaires, distribués essentiellement par abonnements. Sa ligne rédactionnelle favorise toujours le dialogue oecuménique et interreligieux. «choisir» fait partie d’un réseau de revues culturelles publiées par la Compagnie de Jésus en Europe. Cf. www.choisir.ch (apic/com/pe/be)
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