Fribourg : Le Père spiritain Gérard Farquet commente l’encyclique «Spe salvi»

L’espérance au coeur de la vie chrétienne

Propos recueillis par Jacques Schouwey, Apic

Fribourg, 9 février 2009 (Apic) Une quarantaine de personnes étaient réunies jeudi soir 5 février à la salle paroissiale du Christ-Roi pour écouter le Père Gérarg Farquet, spiritain, commenter l’encyclique de Benoît XVI sur l’espérance, «Spe salvi»

Sous l’égide de l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (Acat) de la paroisse du Christ-Roi à Fribourg, le Père Gérard Farquet a tenu à montrer que l’encyclique de Benoît XVI «Spe salvi» est un document essentiel pour le monde contemporain. Interview.

Apic: Qu’apporte d’essentiel l’encyclique «Spe salvi» dans le monde contemporain? Qu’a-t-elle de plus que tous les discours entendus sur l’espérance?

P. Farquet: Ce document pontifical est une réponse au besoin actuel d’espérance. Au vu de la situation politique, économique, sociale et parfois aussi religieuse, il est bon que nous puissions nous ouvrir à l’espérance, c’est-à-dire nous ouvrir au Seigneur, croire vraiment en cette promesse et la vivre maintenant en attendant le retour du Christ.

Le pape Benoît XVI propose une réflexion historique, théologique, mais ce que je prends surtout en considération, c’est ce qui est actuel, ce qui nous est donné de vivre ici et maintenant en Eglise.

Apic: Précisément, quels sont les points que vous relevez comme importants aujourd’hui?

P. Farquet: Trois points me paraissent essentiels, qui sont des appels à espérer profondément. Tout d’abord, pour nous chrétiens, c’est de trouver notre liberté, qui va avec la vérité. C’est la vérité qui nous permet d’être des enfants de Dieu.

Ensuite, la 2ème chose à espérer dans le monde d’aujourd’hui, c’est l’amour. Le Seigneur nous aime, il nous a rachetés, il nous conduit dans cet amour et nous guide dans le quotidien de notre vie. Parler de l’amour, c’est parler du don, comme la petite Thérèse disait «Aimer, c’est tout donner et se donner soi-même». A l’heure actuelle, nous avons à apprendre à nous donner, à apprendre aux jeunes aussi à se donner. Nous avons une jeunesse qui est habituée à recevoir, mais pas trop à donner ou à se donner. S’il n’y a pas le don au niveau de l’amour, l’amour est handicapé quelque part. Une définition de l’amour que j’aime beaucoup, c’est: «aimer, c’est vouloir le bien de l’autre». Cela nous situe dans le domaine d’une volonté: «je veux le bien de l’autre». Cela signifie ne pas rester dans le domaine du ressenti. Je pose un acte de volonté qui dépasse le domaine du simple ressenti. C’est important pour les jeunes, parce qu’aujourd’hui, «quand je ressens, j’aime, et quand je ne ressens plus je n’aime plus».

Apic:Mais l’espérance n’est pas l’espoir ?

P. Farquet: Non, l’espérance c’est plus que l’espoir, c’est vraiment être tendu vers une promesse, être tendu vers Dieu, promesse qui se réalisera plus tard, dans la vie éternelle. Ce que nous recherchons sur terre, c’est notre bonheur terrestre, notre bien-être basé sur le matériel, basé sur l’avoir, le pouvoir, le savoir ou le paraître. Et lorsqu’on n’a pas une dimension plus profonde, lorsque ces aspects disparaissent, on est tous un peu handicapés ou un peu malheureux. L’homme est malheureux. La vie éternelle nous appelle à un certain dépouillement, une certaine réflexion sur nous-mêmes et sur notre vie. Vais-je baser ma vie sur l’avoir, le pouvoir ou sur cet autre danger qu’est aujourd’hui le savoir? De plus en plus de personnes son tendues, inquiètes et ne trouvent pas d’issue ou pas de réponse. C’est le Seigneur qui pourrait venir leur apporter une réponse, une raison d’être, du sens à leur vie.

Apic: L’encyclique ne va-t-elle pas dans le sens de ne pas rester prisonnier des petites joies quotidiennes, objets d’espoir seulement ?

P. Farquet: L’encyclique va dans le sens d’un appel à des valeurs qui se conquièrent. Ce n’est pas la facilité du «tout tout de suite», de l’immédiateté, du «petit bonheur en petit bonheur»; c’est quelque chose que je dois gagner. Conquérir, acquérir, jour après jour là où il y a des efforts à faire, là où je ne peux pas avoir «tout tout de suite», là où je dois me priver de certaines choses pour un plus ou un mieux.

Apic: Quelle est la place de l’autre dans cette espérance ?

P. Farquet: Je ne peux pas espérer seul. L’homme n’est pas un être vivant seul. Dans notre société individualiste, peut-être aussi égoïste, c’est mon petit bonheur que je cherche. Tant que je ne dérange pas les autres, tout va bien. Dans l’espérance chrétienne, proposée par Jésus, par les Ecritures, c’est une ouverture à l’autre. Je vais espérer avec les autres et espérer pour les autres. Je vais devenir témoin des paroles reçues de la part du Seigneur, je vais montrer qu’il y a possibilité de vivre et d’espérer autre chose. Je suis appelé en tant que chrétien, dans la dynamique de cette espérance, à devenir question pour les autres. Qu’est-ce qui fait que tu arrives à vivre ce que tu vis et comment tu le vis ?

Apic: Donc : devenir quelqu’un qui interpelle les autres par sa manière de vivre?

P. Farquet: Voilà.

Apic: Et comment grandir dans cette espérance

P. Farquet: Il y a trois points pour grandir dans cette espérance: la prière. Benoît XVI parle de la prière; l’adoration qui consiste à se mettre en présence de Dieu; savoir écouter ce que Dieu a à me dire pour le monde d’aujourd’hui.

Apic: Mais y a-t-il possibilité d’écoute dans le monde contemporain ?

P. Farquet: S’il n’y a pas d’écoute dans la prière, ce n’est pas une prière. C’est moi qui suis en train de demander. Il peut même y avoir des prières d’action de grâce ou de louange, si je n’ai pas un temps pour faire silence à l’intérieur de moi-même, pour recevoir, accueillir ce que Dieu va me dire, afin que ma prière porte du fruit et des fruits qui demeurent, on pourrait dire finalement que ma prière n’en est pas une. La prière est sensée par les fruits que je porte, des fruits de miséricorde, d’amour, de paix. Quelque part, je suis amené à ramer à contre-courant du monde d’aujourd’hui. Une des béatitudes essentielles pour aujourd’hui est «Bienheureux les doux, ils posséderont la terre». Dans un monde violent et agressif, la douceur désarme pas mal de personnes. La douceur n’est pas la mollesse, mais le calme intérieur qui permet de consulter Dieu avant de parler, d’agir.

Apic: Douceur, mais fermeté ?

P. Farquet: Oui, douceur mais fermeté et aussi force dans l’Esprit Saint pour garder le contact avec le Seigneur. L’adoration, c’est arriver chaque jour à vivre un temps d’écoute du Seigneur. Ne pas aller à la prière avec une bibliothèque. Les formules c’est très bien, mais la prière personnelle est plus importante. Ma relation avec Dieu n’est pas celle des autres, elle m’est propre. Chaque jour, passer une demi heure devant le Seigneur: parler, écouter, recevoir sans qu’il y ait quelque formule que ce soit.

Apic: Vous parlez de deux autres points pour grandir dans l’espérance. Lesquels sont-ils?

P. Farquet: Le deuxième point, c’est agir, et même agir et souffrir. Le chrétien qui s’engage au service de la parole de Dieu et proclame cette espérance, pose des actes, des actes selon l’amour de Dieu, un amour miséricordieux, un amour de pardon. Une chose que le monde d’aujourd’hui doit réapprendre, c’est le pardon, faire miséricorde. Et puis il y a le domaine de la souffrance qui peut nous ouvrir à l’offrande, et le chrétien aujourd’hui est appelé à contempler la Croix, le mystère de la mort et de la résurrection du Christ pour aller justement vers cette espérance. Si la croix n’est pas une fin en soi, nous sommes tous appelés à mourir.

Apic: On voit souvent dans l’espérance la dimension du salut, mais on oublie celle de la souffrance. On accepte Pâques, mais refuse la Croix du Vendredi Saint ?

P. Farquet: La dimension du lâcher, du lâcher à soi-même. On parle beaucoup du lâcher-prise, mais qu’est-ce que cela veut dire? Toute cette dimension de la mort à soi-même, de la mort du vieil homme pour faire naître l’homme nouveau. Et c’est là le domaine du savoir: on sait beaucoup de choses. Mais on ne sait plus quoi faire du savoir. Il devrait y avoir un temps d’arrêt quotidien où je décroche un peu, pour savoir où j’en suis dans mes actes, dans ma vie quotidienne, dans ma vie relationnelle, dans ma vie avec les autres et dans ma vie avec moi-même aussi. Je pense qu’il n’y a pas d’amour sans souffrance: le don de soi et l’ouverture à l’autre impliquent aussi que je fasse des sacrifices. La souffrance n’est pas recherchée pour elle-même, il faut tout faire pour lutter contre la souffrance. Il faut aussi retrouver un sens de la souffrance dans la souffrance de Dieu, dans le Vendredi Saint, et ne pas trop vite passer à Pâques. Si on approfondit un peu les textes, il faut lâcher, il faut tout donner, l’appel au dépouillement. Accepter et croire en la résurrection.

Le troisième point pour grandir dans l’espérance, c’est la justice, le jugement. L’Ecriture parle aussi beaucoup de justice. Apprendre à espérer dans la justice. Il y a le jugement dernier, on a parlé de la vie éternelle, mais il y a cette justice de Dieu qui est bien différente de la justice des hommes, qui est une justice de compassion, de miséricorde et de pardon. La justice des hommes est une justice rétributive: «tu m’as fait du mal, je te ferai du mal, oeil pour oeil, dent pour dent», tandis que lorsqu’on fait du mal à Jésus, à Dieu, par nos péchés, lorsque l’on touche le coeur de Dieu par un refus de l’alliance, Dieu ne se venge pas. Dieu aime, et je pense que le pardon, c’est aimer par-dessus ce qui s’est passé. JS

Encadré

Le Père Gérard Farquet, 59 ans, vient d’un petit village du Valais, Le Levron, où il a fait ses études. Il y a travaillé durant 5 ans comme vendeur, avant d’entrer au séminaire des vocations à Fribourg en 1972. Son désir de vivre la mission en Afrique l’a conduit à entrer chez les Pères du Saint-Esprit. Durant 21 ans, il a travaillé comme missionnaire au Cameroun. Il est actuellement responsable de la maison d’accueil des Missions du Bouveret où il prêche des retraites sur la guérison intérieure, le parcours de vie, le pardon et sur la famille. La maison d’accueil reçoit des groupes, des retraites, ainsi que de gens qui viennent pour s’y reposer. JS

(apic/js)

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