Dossier – L’eau, source de conflits
Symposium d’Alliance Sud sur « L’eau comme bien public »
Berne, 7 mars 2009 (Apic) Le manque d’accès à l’eau, sa rareté ou sa confiscation par un groupe social ou une puissance occupante génèrent de graves conflits dans toutes les parties du monde. C’est le cas au Proche-Orient, où l’un des éléments majeurs qui sous-tend le conflit israélo-palestinien est le contrôle de l’eau. C’est un enjeu stratégique dans cette région où cette ressource naturelle est comptée, a laissé entendre vendredi à Berne Fadia Daibes-Murad, experte du droit de l’eau et de la politique de l’eau.
La spécialiste palestinienne, responsable à Jérusalem du programme de DanChurchAid au Proche-Orient, intervenait lors des débats du symposium de la Coordination suisse « L’eau comme bien public » (*) organisé au Kultur-Casino de Berne dans la perspective du 5ème Forum mondial de l’eau. Cet événement aura lieu du 16 au 22 mars à Istanbul sur le thème « Bridging Divides for Water » (établir des passerelles entre nos divergences, Cf. www.worldwaterforum5.org).
Plus de 120 personnes ont pris part à ce symposium organisé par Alliance Sud (**) Le symposium était sponsorisé par la Direction du développement et la coopération (DDC) et la Division politique IV du Département fédéral des affaires étrangères. Des experts suisses et étrangers ont pris position sur les différentes facettes de la problématique de l’eau tant en Suisse qu’au plan mondial. La discussion a en effet aussi porté sur des cas concrets en Suisse et en particulier sur les objectifs contradictoires existant entre la protection de l’environnement, l’agriculture et les besoins en électricité.
Rareté des matières premières et manque d’eau
Dans son mot de bienvenue aux participants, Bruno Riesen, de la Coordination « L’eau comme bien public », a donné comme exemple des enjeux en cours les tentatives de Nestlé de privatiser l’eau dans certains pays en développement. Bruno Riesen a affirmé que ces 60 dernières années, 37 guerres ont eu parmi leurs causes la question du contrôle de l’eau. Et de relever qu’il y a beaucoup d’indications qui montrent que la plupart des conflits et des guerres qui risquent d’éclater durant ce siècle auront pour cause la rareté des matières premières et le manque d’eau, ressource vitale pour le maintien de la vie.
Pour ce responsable au sein de la section suisse d’Amnesty International, une indication claire des tendances à venir est fournie par l’intérêt croissant que portent les instances financières et l’industrie à cette ressource tant convoitée qui se raréfie, l’eau! Avec le changement climatique, la tendance ira en se renforçant. Le programme des Nations Unies pour l’environnement prédit que l’Afrique subsaharienne devra affronter une diminution de 20% de la disponibilité en eau d’ici la fin du siècle. Avec de tels pronostics, des conflits violents autour de cette ressource vitale sont faciles à prédire.
L’eau peut être instrument d’oppression ou même arme de guerre!
Dans une première intervention, Catarina de Albuquerque, qui travaille pour le Conseil des droits de l’homme à Genève, a également mis en garde contre le fait que la privation d’eau pour les populations pauvres pouvait conduire à la violence et à des insurrections contre les gouvernements ou les divers pouvoirs. « Des individus privés de nourriture, d’eau et de logements peuvent être dans une telle misère qu’ils se soulèvent et utilisent la violence pour redistribuer les biens et retrouver leur dignité! »
L’experte indépendante portugaise voit un lien évident entre certains conflits et une combinaison de discriminations et de marginalisations économiques, sociales et culturelles. Le non accès à l’eau potable est à ses yeux une source indéniable de conflits potentiels. Citant le quotidien français « Le Monde », elle a souligné que « l’eau peut modeler l’Histoire, faire ou défaire un roi, être instrument d’oppression ou même arme de guerre! »
Certains, comme l’ancien secrétaire général de l’ONU Boutros Boutros Ghali ont également mis en garde que ce n’est pas la politique, mais bien le contrôle des eaux du Nil, qui pourrait bien être la cause d’une nouvelle guerre dans cette région du monde. D’autres, par contre, dénoncent le « mythe de la guerre globale pour l’eau », estimant que les guerres n’ont jamais qu’une seule cause, même si l’eau peut être une des premières raisons de conflits. Et surtout, a-t-elle rappelé, 1,6 million de personnes, dont la grande majorité sont des enfants de moins de cinq ans, meurent chaque année de causes liées à l’eau.
40 % des habitants de la planète manquent d’installations sanitaires de base
Plus de 2,6 milliards de personnes – 40 % des habitants de la planète – manquent d’installations sanitaires de base et plus d’un milliard de personnes boivent encore de l’eau provenant de sources non potables. Des milliers d’enfants meurent ainsi chaque jour de maladies diarrhéiques et d’autres maladies transmises par l’eau ou causées par un manque d’assainissement et d’hygiène.
La Kényane Annabell Waititu, coordinatrice de l’Institut de l’Environnement et de l’Eau (IEW) à Nairobi, a expliqué que l’Afrique de l’Est ne manquait pas d’eau, mais malgré cette richesse, seule la moitié de la population a un accès à l’eau potable. Et le nombre de personnes qui en est dénué est en forte augmentation alors que le réchauffement climatique fait fondre à grande vitesse les glaces sur le sommet du Kilimandjaro. « Le manteau neigeux de cette montagne va disparaître entièrement dans les dix à vingt ans. Depuis 1912, quand la surface glaciaire a été recensée pour la première fois, le volume de la glace a déjà diminué de 80%, 33% seulement depuis 1989… »
Lutte sanglante pour obtenir de l’eau
Il en est de même pour le Mont Kenya ou le Ruwenzori. Les rivières qui dépendent de ces montagnes deviennent de plus en plus saisonnières et leur apport d’eau n’est plus aussi fiable. Cela a des conséquences évidentes pour les populations qui dépendent de cette eau pour leurs cultures ou leur élevage. Il y a de plus en plus de conflits tribaux sanglants pour l’accès à l’eau dans les zones semi-arides, notamment entre cultivateurs et pasteurs.
Rosmarie Bär, responsable de politique de développement d’Alliance Sud, a également affirmé que chaque jour 4’000 enfants de moins de cinq ans meurent parce qu’ils ne disposent que d’eau souillée. « L’eau ne va pas bien, on en utilise toujours plus et il y en a toujours moins à disposition », a-t-elle lancé. Et de considérer comme irrationnel et dangereux – alors que les productions irriguées ne servent pas à nourrir la population locale – le développement d’immenses surfaces agricoles dédiées à la monoculture de canne à sucre, d’huile de palme, de maïs ou de soja pour produire du bioéthanol ou du diesel pour nos voitures. « Pour un litre de bioéthanol, on a besoin de près de 5’000 litres d’eau. Le président de Nestlé Peter Brabeck a appelé cela une ’folie écologique’ et pour une fois, je suis d’accord avec lui! ».
L’ancienne conseillère nationale souligne que la politique climatique est dans une grande mesure une politique de l’eau: sans protection du climat, la problématique de l’eau va considérablement s’aggraver.
Alors qu’en Suisse, une personne utilise en moyenne quotidiennement 160 litres d’eau pour cuisiner, laver son linge, se doucher et les WC, il faut encore compter « l’eau virtuelle » contenue dans les produits que nous importons: dans une seule tomate du Maroc que l’on trouve actuellement dans nos supermarchés, ce ne sont pas moins de 13 litres d’eau qui ont été utilisés, 170 litres pour un litre de jus d’orange, 20’000 litres pour un t-shirt en coton! Pour Rosmarie Bär, l’eau a besoin de la protection du droit international.
La quantité d’eau disponible est en recul
Heinz Hänni, qui travaille pour l’Union suisse des paysans (USP), à Brugg, a pour sa part mis en exergue le triangle conflictuel agriculture/approvisionnement en énergie/protection de l’environnement. Evoquant la croissance annuelle de la population mondiale – 75 millions, soit l’équivalent de la population de l’Allemagne – ce géographe de formation a relevé que la production de viande et de lait exige beaucoup plus d’eau que les céréales : de 1’000 à 3’000 litres pour un kilo de riz ou de blé, contre 13 à 15’000 lires pour un kilo de viande de boeuf ! H. Hänni révèle que c’est désormais la Chine qui est le plus gros producteur de viande, soit près du double de l’Union Européenne ou des Etats-Unis, et quatre fois plus que le Brésil…
Etant donné la croissance de la population mondiale et l’extension des terres cultivées, qui se fait au détriment de la forêt, des zones humides ou des réserves naturelles, la quantité d’eau disponible est en recul.
Le manque d’eau aigu touche actuellement 600 millions de personnes, mais l’on pense qu’en 2025, donc dans moins de vingt ans, ce chiffre aura triplé. Des conflits pour le partage de l’eau entre l’agriculture, l’industrie, l’économie forestière, l’environnement, et les besoins de la population sont d’ores et déjà programmés.
Aujourd’hui, a-t-il relevé, on assiste déjà à une stagnation de la production et on pronostique un recul de la production de nourriture jusqu’à 25% en 2050 en raison notamment du problème de l’eau et du réchauffement climatique: par exemple la fonte des glaciers dans l’Himalaya met en danger l’apport d’eau pour les systèmes d’irrigation de la moitié de la production de riz et de céréales en Asie.
Si en Suisse, on utilise environ 12% de l’eau pour l’irrigation (contre 33% pour l’agriculture en Europe et 70% au niveau mondial – même de 80 à 90% dans certains pays), L’utilisation de l’eau dans l’agriculture devrait croître ces prochaines années avec le réchauffement climatique. Même si la Suisse n’est pour le moment pas menacée par un manque d’eau-a-t-il conclu, il faut tout de même réfléchir à long terme et commencer par une utilisation plus efficiente de cette denrée qui devient de plus en plus précieuse. JB
Encadré
Le rôle de l’eau dans le conflit israélo-palestinien
La chercheuse palestinienne Fadia Daibes-Murad, qui a travaillé durant dix ans pour l’Autorité palestinienne de l’eau (APE), a exprimé sa frustration en expliquant la politique d’accaparement de l’eau menée par l’occupant israélien en Cisjordanie et à Gaza depuis la Guerre des Six Jours. A ses yeux, le contrôle de l’eau dans cette région était certainement l’une des causes de cette nouvelle guerre qui a vu notamment l’occupation des Territoires palestiniens et du Golan syrien. Israël, qui a construit sur son territoire un canal depuis le lac de Tibériade jusque dans le désert du Néguev peut bien faire « refleurir le désert » quand il prive les Palestiniens de l’accès à l’eau. Avec une ironie amère, Fadia Daibes-Murad montre l’image d’un groupe d’évangéliques américains se faisant baptiser dans les eaux du Jourdain, tout en expliquant que la population palestinienne locale n’a plus accès depuis quatre décennies aux rives du Jourdain.
Cette zone a été immédiatement décrétée zone militaire interdite pour les Palestiniens dès le début de l’occupation. « On vient au Jourdain pour se laver de ses péchés, et c’est là que l’on commet un grand péché ! «
« Le Jourdain, ce n’est pas le Mississippi ou le Nil, et le prélèvement par Israël de l’eau qui alimente la Mer Morte est catastrophique: le niveau de la Mer Morte baisse d’un mètre par année. Les écologistes israéliens sont d’accord avec nous, mais ils disent qu’ils ne peuvent rien faire, car le contrôle de l’eau est à la fois politique et idéologique… Dans certains de nos villages, les gens doivent faire des kilomètres pour aller chercher de l’eau qu’ils portent sur la tête ou transportent dans des citernes. Après les Accords d’Oslo, la question de l’eau a été reportée et pas résolue. On en est toujours aux règlements militaires israéliens sur le contrôle de l’eau et l’Autorité palestinienne de l’eau ne peut travailler réellement, et cela depuis 1995 ! »
Pour Fadia Daibes-Murad, l’érection du « mur de séparation », qui empiète grandement sur le territoire palestinien et encercle complètement une ville comme Kalkilya, dont on ne peut sortir qu’avec une permission israélienne, transforme la Cisjordanie en véritable « bantoustan », comme aux temps les plus noirs de l’apartheid en Afrique du Sud.
« Les Israéliens haïssent les oliviers, ils les arrachent et les déracinent, car c’est à leurs yeux le symbole de la résistance des Palestiniens, de leur présence sur cette terre depuis des siècles… Alors que les Palestiniens demandent seulement que l’on applique le droit international, les Israéliens ne veulent pas revenir en arrière, ils ne veulent discuter qu’à partir des faits accomplis. Même si du côté palestinien, on n’apprécie pas ma position, j’estime qu’on doit trouver des compromis avec les Israéliens. Je parle de bénéfices communs pour nous, Palestiniens, et pour eux les Israéliens. Ces derniers, tandis qu’ils s’accaparent de nos nappes phréatiques, nous disent que l’on n’a qu’à désaliniser l’eau de mer. Mais il nous faut de l’expertise, qui nous manque, et surtout des capitaux, que devraient aussi apporter les Israéliens, qui prennent notre eau. C’est difficile, car chacun campe sur ses positions. Nous ne pourrons avancer qu’avec l’aide d’une tierce partie, qui soit impartiale et neutre ». JB
(*) La Coordination suisse « L’eau comme bien public » s’engage pour une politique durable de l’eau et pour le droit à l’eau comme droit humain. Les organisations et institutions suivantes sont membres de la Coordination: Alliance Sud, Amnesty International, Associazione consumatrici della Svizzera italiana, Attac Suisse, ChristNet, Fondation Suisse Greina, Helvetas, Incomindios, Médecins en faveur de l’environnement, Syndicat des services publics (SSP), Union suisse des paysans (USP). La conférence est également soutenue par le Réseau oecuménique de l’eau et l’Office Terre Nouvelle – Eglises réformées Berne-Jura-Soleure.
(**) Alliance Sud est la communauté de travail des six grandes organisations suisses d’entraide: Swissaid, Action de Carême, Pain pour le prochain, Helvetas, Caritas et Eper. Celle-ci a été crée en 1971. Le but d’Alliance Sud est d’influencer la politique de la Suisse en faveur des populations pauvres de la planète et privées de leurs droits fondamentaux. Elle agit notamment par des conférences et des interpellations politiques, des campagnes publiques et un travail d’information efficace. (apic/be)
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