Judith Könemann, directrice sortante de l’Institut suisse de sociologie pastorale

Apic interview

«La crise actuelle constitue une chance pour les Eglises locales»

Josef Bossart, Apic / Traduction et adaptation: Bernard Bovigny

St Gall, 24 mars 2009 (Apic) «Que voulons-nous en fait, et qui sommes-nous?» La crise actuelle dans l’Eglise catholique, provoquée par le renforcement de son profil, peut devenir une chance pour elle. Et surtout pour les Eglises locales. C’est ce qu’affirme la théologienne allemande Judith Könemann, directrice jusqu’à fin avril de l’Institut suisse de sociologie pastorale (SPI) à St-Gall, interviewée par l’Apic.

Judith Könemann dirige le SPI depuis 2005 et reprend dès le 1er mai la chaire de théologie pratique à la Faculté de théologie catholique de l’Université de Münster, en Allemagne. Sa succession sera assurée dès août 2009 par Arnd Bünker, de Münster. Ce théologien allemand sera également responsable de la Commission de planification pastorale (PPK) de la Conférence des évêques suisses.

Judith Könemann fait le point sur la situation de l’Eglise catholique dans la société, et sur la crise déclenchée notamment par la levée d’excommunication des quatre évêques intégristes.

Apic: L’Eglise catholique fait actuellement face à une remise en question interne, comme elle ne l’a plus vécue depuis longtemps. Y voyez-vous aussi une chance?

Judith Könemann: Oui. Les Eglises locales ont l’occasion de renforcer le sentiment de leur propre valeur. Que voulons-nous en fait, et qui sommes-nous? La crise actuelle mène à ces questions. Et elle peut ainsi contribuer à mieux se profiler. Les responsables de l’Eglise catholique en Suisse ou en Allemagne, mais aussi en Europe et ailleurs, se sont exprimés de façon claire et inhabituelle à propos de la levée d’excommunication de quatre évêques de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X et la négation de l’holocauste par l’évêque intégriste Richard Williamson. Et cette poussée unanime des Eglises locales a amené le pape à s’exprimer sur ces questions dans une lettre personnelle.

Naturellement, une chance réside maintenant dans le fait que les conclusions du Concile Vatican II se libèrent de la patine historique et sont éclairées de façon nouvelle. Après plus de 40 ans, elles courent déjà le danger de revêtir un certain caractère historique, et ainsi d’être mystifiées par ceux qui ont encore vécu le Concile, alors que les plus jeunes ne savent absolument pas ce qu’il en est. Dans le cadre du dialogue interreligieux, la question de la liberté religieuse est hautement actuelle et revêt ainsi une nouvelle force explosive.

Apic: Les Eglises devraient trouver «leur propre place dans la société post-moderne», afin d’être capables d’évoluer, disiez-vous il y a trois ans et demi dans une interview à l’Apic. Y réussissent-elles?

J.K: Prenez la prise de position des Eglises en Suisse au sujet du durcissement de la loi sur l’asile en 2006, ou leur message au sujet de l’initiative anti-minarets. Lorsque elles abordent des questions éthiques ou de politique sociale, les Eglises sont prises très au sérieux, et même de façon positive.

Il est intéressant de souligner – et nos projets de recherche l’ont démontré – à quel point les responsables d’Eglise adoptent dans leurs prises de position des arguments hors cadre religieux. Dans les questions sociales, ou encore pour ce qui est de leur engagement diaconal, les Eglises sont très appréciées. Mais cela devient plus problématique lorsqu’elles abordent des questions de morale ou de façon de vivre. Il y a alors un fossé béant entre l’Eglise et la société, et qui s’agrandit sans cesse.

Apic: Comment l’Eglise pourrait-elle diminuer ce fossé?

J.K: Elle prend toujours comme point de départ un principe fondamental. Et du fait que le principe est ainsi ou ainsi, il doit se passer ça ou ça. Une autre question est naturellement comment apparaissent les conditions de vie contextuelles des gens. On constate alors qu’elles sont tout autres que ce qu’elles devraient être. Peut-être l’Eglise doit-elle trouver une voie médiane. Prendre en compte les conditions liées aux contextes, sans pourtant abandonner totalement les principes.

D’autre part, l’Eglise a naturellement sa tâche classique d’»aiguillon prophétique» dans la société en vue de proposer une critique constructive. Mais il faut l’admettre: lorsque les conditions de vie contextuelles ne sont pas prises en compte, l’Eglise s’éloigne très fortement des gens et, avec le temps, elle devient simplement attachée aux principes.

Apic: Que pourrait faire actuellement l’Eglise, de façon concrète?

J.K: Davantage s’adapter aux Eglises locales pour ce qui est des questions structurelles, et leur laisser davantage d’autonomie dans leurs décisions. Par exemple dans le domaine de l’ordination à la prêtrise d’hommes mariés qui ont fait leurs preuves (»viri probati») et pour ce qui touche le sacerdoce des femmes. Car les conditions contextuelles sont très différentes, actuellement, selon les pays. Ce qui peut fonctionner au niveau des conditions de vie dans une société moderne et pluraliste comme en Europe occidentale ne sera pas adapté à l’Afrique – et inversement. Sans abandonner le «noyau» du message de l’Eglise, des solutions diversifiées devraient être trouvées pour des contextes différents.

Apic: Et pourquoi cela ne se passe-t-il pas ainsi? A-t-on peur, à Rome, pour l’unité de l’Eglise?

J.K: Sans aucun doute. Car le principe de l’unité est porté en très haute estime, et l’Eglise s’y investit beaucoup. Il convient de relever qu’il comporte beaucoup d’aspects positifs: en tant que catholique, je me sens partout comme chez moi. Que je me rende à une célébration aux Etats-Unis, en Suisse ou au Japon, l’effet de reconnaissance est très élevé.

Apic: Vous êtes en même temps sociologue pastorale et théologienne pastorale. Comment jugez-vous la pratique actuelle de l’Eglise, laquelle adopte une théologie pastorale qui, selon ses dires, se veut proche des gens?

J.K: La pastorale individuelle classique jouit aujourd’hui d’une signification importante. Lorsque l’on regarde le modèle de l’église urbaine – comme la chapelle de la gare à Zürich – on remarque clairement que les gens cherchent une telle pastorale de proximité. Mais en même temps que les ressources en personnel de l’Eglise sont en recul, les espaces pour vivre la pastorale deviennent toujours plus vastes. Ce qui augmente la difficulté de l’Eglise à demeurer proche des gens.

Apic: Il y a donc toujours moins d’agents pastoraux, pour faire face à des besoins pastoraux toujours plus individualisés.

J.K: On peut naturellement souligner que les croyants sont aussi moins nombreux … Mais l’Eglise se comprend elle-même comme étant issue de l’Evangile et veut être présente auprès de tous. C’est pourquoi il n’est pas possible de considérer comme simplement exclus la moitié des croyants et de dire: ils n’en veulent de toute façon plus!

En même temps, l’idéal communautaire qui, depuis le Concile, s’appuie très fortement sur la participation, n’est plus adapté aux besoins individualistes de notre temps. «Passer d’une paroisse pourvoyeuse à une paroisse qui prenne en compte les besoins». De tels principes sont vraiment importants et justes. Mais ce concept s’appuie très fortement sur ce qu’on appelle «des rapports étroits». Mais tous ne sont pas prêts à participer sans autres àal vie paroissiale.

L’attachement à une paroisse n’est nettement plus aussi évident que dans les années 1960 ou 1970. Beaucoup de personnes voudraient simplement être servies, sans participation active. Et d’autre part, le nombre de bénévoles dans les paroisses est en recul, c’est pourquoi de nouvelles forces sont vraiment les bienvenues.

Apic: Où voyez-vous des signes d’espérance dans l’Eglise catholique en Suisse?

J.K: Dans les églises urbaines, par exemple. C’est impressionnant de constater l’ampleur de la demande et l’importante fréquentation de ces églises. Egalement étonnant est aussi le fait que ces églises urbaines n’ont absolument aucune difficulté à trouver des aides bénévoles. Il y a même parfois des listes d’attente! Ce type de proposition semble donc très attractif. Par contre, dans la majorité des paroisses on cherche des bénévoles avec beaucoup de difficultés.

Le succès de ce modèle d’église urbaine démontre encore autre chose. Beaucoup de personnes ont besoin de discuter dans un contexte religieux explicite. La chapelle de la gare principale de Zürich ne s’appelle pas «espace de silence» ou «espace de méditation». Elle n’est pas non plus un espace interreligieux, mais un espace ecclésial classique – et ceci jusqu’à l’aménagement des vitraux en couleurs. Avec une hospitalité à l’égard des autres religions, il est vrai, mais avec une identité explicitement chrétienne.

Apic: Et sinon, où voyez-vous encore des chances pour une plus forte présence de l’Eglise?

J.K: Au vu de la crise financière et économique actuelle, l’engagement diaconal de l’Eglise répondra toujours plus à un besoin. Je souhaite pour ma part des paroles encore plus claires que jusqu’à maintenant de la part des responsables de l’Eglise au sujet de cette crise. Sur la question du durcissement de la loi sur l’asile, par exemple, ils ne se sont pas limités à des déclarations internes. Il y a encore beaucoup de place pour permettre à l’Eglise d’avoir voix au chapitre dans la société.

Apic: Mais?

J.K: La religion, quelle qu’elle soit, est fortement perçue, à l’heure actuelle, comme porteuse de conflits. Et ça, nous le constatons aussi dans nos projets de recherche. En même temps, l’Eglise est poussée par des intellectuels à s’engager avec confiance sur la scène publique en y amenant ses convictions, car c’est important pour la société. Celle-ci est animée d’une véritable disposition pour cela. C’est ce qu’affirme le philosophe et sociologue Jürgen Habermas. Mais pour cela, l’Eglise doit suivre les règles de la société civile.

Apic: Mais actuellement, la dimension doctrinale de l’Eglise est difficilement négociable?

J.K: Exactement. Dans l’idéal, les convictions peuvent passer dans la société civile. Mais on ne peut pas aller plus loin avec l’endoctrinement, l’instruction ou la promulgation. Les religions doivent encore apprendre à s’appuyer sur des convictions. Et ce n’est possible que dans un cadre argumentaire-discursif.

Encadré

Des éloges pour le «système dual» en vigueur en Suisse

La sociologue des religions et théologienne pastorale allemande Judith Könemann ne trouve que des termes élogieux pour qualifier le «système dual» de l’Eglise catholique en Suisse, avec ses communautés ecclésiales et corporations ecclésiastiques en même temps distinctes et unies. Ce système pourrait sans autres servir de modèle à d’autres pays, estime-t-elle. Car il offre l’occasion «pour différentes personnes de s’asseoir autour d’une table, de discuter et de devoir négocier». Dialogue, échanges, discussions: cela peut effectivement s’avérer pénible et peut faire durer les processus de décision. Mais c’est une façon convaincante de rassembler le plus de compétences possibles.

Les inconvénients, selon Judith Könemann, sont plutôt à chercher dans le système de milice avec ses bénévoles. Une explication claire est nécessaire, afin vue de déterminer qui détient les véritables compétences pour décider. Les conflits avec la hiérarchie de l’Eglise sont dans la plupart des cas liés à ça – lorsque par exemple une paroisse veut absolument engager une personne déterminée comme laïc responsable, alors que celle-ci n’est pas assez solide théologiquement du point de vue de l’évêque local.

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