Politique d’information «catastrophique» de l’Eglise
Bernard Bovigny, agence Apic
Lausanne, 3 mai 2009 (Apic) Qu’avaient fait les quatre évêques de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X pour mériter une sanction d’excommunication ? Pourquoi cette mesure a-t-elle été levée ? De quelle façon les médias se sont-ils emparés de cette affaire ? Ces questions, et bien d’autres, ont été débattues mercredi 29 avril à Lausanne par une dizaine de journalistes catholiques de Suisse romande. Auparavant, le chanoine Claude Ducarroz a rappelé dans quel contexte s’est développé la rupture entre le Saint-Siège et la Fraternité lancée par Mgr Lefebvre.
Geste de miséricorde bien sympathique, signe d’une Eglise où peuvent cohabiter des sensibilités différentes, faute professionnelle de la part des conseillers du pape ou manoeuvre maladroite ? Les journalistes présents mercredi à Lausanne n’étaient pas unanimes dans leur analyse de la levée d’excommunication prononcée en janvier par Benoît XVI à l’égard des quatre évêques intégristes, et notamment de Mgr Williamson, qui s’est illustré en tenant des propos négationnistes. Ils ont cependant été unanimes à relever un manque flagrant de communication, à l’origine de nombreuses incompréhensions et même de plusieurs sorties d’Eglise dans les paroisses.
«Gérer l’information, de nos jours, est devenu impossible», a pourtant plaidé Christoph Büchi, correspondant romand pour la NZZ (Neue Zürcher Zeitung), tout en soulignant qu’au niveau des couacs, l’Eglise a fait fort depuis un certain temps (propos du pape sur le préservatif, excommunication liées à un avortement au Brésil, …). La mesure de levée d’excommunication, selon lui, peut être considérée comme sympathique. Mais, l’Eglise étant une cible privilégiée des médias, elle a fait preuve de beaucoup d’amateurisme. Le pape ne semblait pas au courant des propos négationnistes de l’évêque Williamson. Mais que font ses conseillers? Pourquoi ne l’ont-ils pas alerté?, s’est demandé Christoph Büchi. Selon lui, l’Eglise a tendu une «verge géante pour se faire battre» avec cette affaire. «Les positions extrêmes de l’évêque Williamson étaient déjà très connues. Les médias allaient régulièrement vers lui pour ’faire un coup’».
En Suisse alémanique, les réactions ont été encore plus virulentes qu’en Romandie, du fait que les positions « anti-hiérarchie » sont monnaie courante, autant dans les médias que dans l’opinion publique. «Il est devenu courant de parler du pape dans les discussions entre personnes. On évoque alors la figure du «pape gaffeur». Mais en le critiquant sans cesse, les gens réduisent finalement l’Eglise au pape», déplore le correspondant de la NZZ.
Débats à l’intérieur de l’Eglise
Les autres journalistes présents ont partagé le point de vue selon lequel la politique d’information du Saint-Siège a été catastrophique. Plusieurs ont cependant relevé certains points positifs de cette affaire de levées d’excommunication, et notamment les débats qu’elle a entraînés à l’intérieur de l’Eglise, et même parmi les évêques. Et par ailleurs, devant les réactions virulentes qui sont apparues, l’Eglise catholique romaine a ensuite dû se repositionner face à la Fraternité Saint Pie X. Et affirmer clairement qu’il n’y a pas de place dans l’Eglise pour les discours antisémites.
Auparavant, le chanoine Claude Ducarroz, prévôt de la Cathédrale Saint-Nicolas et doyen du décanat de Fribourg, a expliqué le contexte dans lequel ont été prononcées les excommunications des évêques lefebvristes. Il a d’abord rappelé qu’un concile constitue un moment crucial dans la vie de l’Eglise. Il intervient dans un temps de crise, d’épreuve et de preuve. Les paramètres sociaux, économiques et politiques sont toujours présents dans ces événements «fort complexes». Vatican II a constitué pour Claude Ducarroz un «événement théologal». Ce concile, qui a rassemblé des personnes en raison de leur autorité ou de leurs compétences, mais également des invités d’autres Eglises, a été porté par le Peuple de Dieu dans la prière et l’espérance.
«Les conciles ont toujours résolu des crises tout en en créant d’autres, que ce soit sur des thèmes théologiques ou disciplinaires. Il est par ailleurs rare que les conciles n’aient eu que des conséquences positives». Ils ont souvent été suivis de ruptures et de schismes (Concile de Trente: Réforme; Vatican I : Vieux catholiques), rappelle l’abbé Ducarroz. Peu après son élection comme pape, Jean XXIII annonce en 1959 son intention de convoquer un concile. Et pourtant, l’Eglise n’était pas en crise et le pape, grâce aux précédents conciles, avait acquis pratiquement tout le pouvoir et toutes les sécurités. «Il a voulu changer l’Eglise. Il a été attentif au changement d’époque», affirme le conférencier, rappelant que le mouvement oecuménique avait été vraiment lancé en 1910, et le COE créé en 1948. «Taizé est venu planter en territoire catholique un printemps qui a fait réfléchir l’Eglise catholique», lance Claude Ducarroz.
Les années 1960 sont alors animées d’un sentiment d’euphorie. Après la guerre, la société, encore marquée par la nazisme et le communisme, cherchait à passer de l’affrontement au dialogue. Des opportunités étaient à saisir et Jean XXII a su les saisir. Il a qualifié le concile de «aggiornamento»: une mise à jour interne et externe pour rééquilibrer l’Eglise, et pour saisir le mouvement oecuménique. Il a invité les délégués des autres Eglises «et les résultats ne se sont pas faits attendre», selon le chanoine Ducarroz.
Fort mouvement de résistance
Corollaire de cette poussée oecuménique, des résistances sont alors apparues. Dans la curie romaine d’abord, par des stratégies ouvertes ou cachées, pour fermer le concile ou pour tenter ensuite de rattraper certaines décisions. Un fort mouvement a rassemblé certains «nostalgiques» de tendance «anti-siècle des Lumières et anti-valeurs de la Révolution française». Ces oppositions se sont alors concentrées sur la personne de Mgr Lefebvre. Certains de ses adeptes considèrent le concile comme un «événement à effacer». L’abbé Benoît de Jorna, directeur du Séminaire d’Ecône, a d’ailleurs récemment qualifié Vatican II de «égout collecteur de toutes les hérésies».
La Fraternité sacerdotale Saint Pie X a été fondée en 1970 à Fribourg, avec l’aide de l’évêque, Mgr François Charrière. Elle se distingue par un «mélange d’hyper-fidélité religieuse et de projets politiques avec des relents anti-sémites», affirme Claude Ducarroz. Mgr Lefebvre est suspendu en 1976 et ses évêques sont excommuniés en 1988. «A force d’être hyper-romains, ils sont devenus en quelque sorte anti-romains», a lancé le conférencier.
Seule la vérité a des droits
La Fraternité rejette l’oecuménisme, du fait qu’elle considère l’Eglise catholique comme une société déjà parfaite (corps mystique du Christ). Elle n’entre pas non plus dans une démarche de dialogue interreligieux, lequel contredirait son élan missionnaire du fait qu’il reconnaît une place aux autres religions. Enfin, elle ne reconnaît pas la valeur de «liberté religieuse» prônée par Vatican II. «Seule la vérité a des droits et c’est l’Eglise catholique qui définit ces droits et les transmet à l’Etat», selon la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X. Celle-ci estime que l’Eglise se trompe en mettant en évidence les valeurs de la conscience personnelle et de la dignité de la personne.
Claude Ducarroz a ensuite porté son regard sur les papes qui ont mis en application le concile. Influencé par certains membres de la Curie, Paul VI a réinterprété certaines affirmations pour aboutir à certains compromis. Certains thèmes «tabous» ont été biffés, comme la participation du Peuple de Dieu à la nomination des évêques, les mariages mixtes, la régulation des naissances, l’obligation du célibat pour les prêtres de rite latin, etc..
Quant à Jean Paul II, selon l’abbé Ducarroz, il s’est illustré par des gestes symboliques et des présences au monde prophétiques (demande de pardon, présence au Mur des Lamentations, rencontre interreligieuse d’Assise, …). Mais il a également fait preuve de beaucoup de replis. Il n’a rien cédé et même remis les pendules à l’heure, dans le domaine oecuménique notamment, avec la publication de «Dominus Iesus» en 2000. Le chanoine Ducarroz relève la grande influence exercée durant ce pontificat par le cardinal Ratzinger. Ce dernier se distingue par une sensibilité liturgique très pointue. Devenu pape sous le nom de Benoît XVI, il a rétabli la messe de Saint Pie V, en interprétant ses décisions comme une «herméneutique de la continuité».
Et maintenant, face à cette Eglise plutôt éclatée, où les diverses tendances peinent à cohabiter, où elle apparaît pour beaucoup en profond décalage avec cette société qui a évolué si rapidement, comment rétablir la situation ? «Seul un concile peut y parvenir», lance en guise de conclusion Claude Ducarroz. Sans craindre de nouvelles ruptures? (apic/bb)
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