Série Apic: Artistes dans les couvents en Suisse (5)
Profession et vocation marchent main dans la main
Barbara Ludwig, Apic / Traduction: Bernard Bovigny
Mariazell, 3 mai 2009 (Apic) Alors qu’elle était jeune, elle a abandonné la piste de glace où elle suivait un cours de patinage, et s’est introduite furtivement dans l’église du couvent d’Engelberg pour écouter le chant des moines. Plus tard, Marie-Cécile Jenny étudiera au Conservatoire de Lucerne et à l’Académie musicale de Zürich. Pendant plus de 40 ans, elle a enseigné la musique à l’Ecole normale des institutrices à Baldegg (Lucerne), elle est devenue cheffe de choeur, puis compositeur. En 1950, elle rejoint la communauté religieuse de Baldegg pour devenir Soeur Leonore. Profession et vocation marchent chez elle main dans la main. L’agence Apic a rencontré Sr Leonore Jenny à Mariazell.
La petite femme mince de 85 ans, dans son habit bleu, reçoit la visiteuse à l’entrée de la maison «Schule und Wohnen». Devant la chapelle, un escalier monte jusqu’à son minuscule royaume situé sous le fronton du toit. S’y trouvent un lit étroit, une petite table, beaucoup de CD, une installation stéréo.
A travers les lucarnes penchées on aperçoit la chapelle du lieu de pèlerinage de Mariazell. Sr Leonore est à la retraite depuis 1990 et réside à Mariazell dans une petite communauté des Soeurs de Baldegg. Elle est toujours demandée comme musicienne. Elle accompagne à l’orgue les chants d’église dans la chapelle baroque de Baldegg et dirige des ensembles d’instruments à cordes. Elle offre aussi à deux jeunes sopranos débutantes des occasions de se produire.
«Si je n’étais pas entrée au couvent, je serais probablement devenue enseignante, et ensuite peut-être femme au foyer», affirme Soeur Leonore, après avoir parlé d’un ami de jeunesse. Elle rit de bon coeur. Puis au cours de la discussion, l’ancienne professeur de musique devient très sérieuse et confirme que le couvent lui a donné la possibilité de faire de la musique son métier. «Je n’en étais pas consciente à l’époque. Je suis vraiment entrée au couvent du fait que j’avais le sentiment que c’était là ma vocation». Comme cheffe de choeur et compositeur, Soeur Leonore a empiété dans les années 1950 et 1960 dans un domaine réservé aux hommes. «A l’époque, aucune femme ne dirigeait, sauf dans les couvents justement».
Peur des professeurs de musique
Lors d’une visite à l’Ecole normale des enseignants à Lucerne, la Conférence suisse des professeurs de musique est passée à Baldegg. «Mon Dieu, que j’avais peur. Notre choeur devait interpréter quelque chose et je n’étais pas du tout formée. Nous avons chanté un choral et les invités ont été étonnés. J’ai enduré une telle peur car j’étais consciente que j’étais insuffisamment formée», raconte Soeur Leonore en riant à nouveau.
En réalité, il n’était pas tout à fait exact qu’elle n’avait aucune formation. Soeur Leonore a d’abord été formée à Baldegg comme institutrice. Puis elle a entrepris des études de violon à Lucerne, et a terminé son cursus de formation à l’Académie de musique à Zürich, avec un diplôme de chant scolaire. A partir de 1950, elle enseigne le chant à l’Ecole normale pour enseignantes à Baldegg, ce qui inclut la théorie musicale, et elle introduit les futures institutrices à la didactique du chant.
«Jusqu’aux années 1970, la musique avait une très haute valeur dans le parcours de formation des enseignantes primaires», souligne la religieuse. A côté de l’enseignement, elle dirigeait le choeur de l’école et celui des religieuses.
Mentionnée dans «Femmes compositeurs suisses actuelles»
Ce qui l’a amenée à composer a été le manque d’oeuvres adaptées à ses choeurs de femmes. Elle a suivi en 1966 les cours en vue de l’obtention d’un diplôme de contrepoint chez Robert Blum. «Il s’agit de musique polyphonique dans laquelle les différentes voix sont indépendantes», explique Soeur Leonore.
Son style est difficile à classer. Elle sort de ses rayons un livre intitulé «Femmes compositeurs suisses actuelles» (1985), qui consacre quelques pages à elle et à son oeuvre. On pourrait qualifier son style de composition de «simplicité nouvelle». Ses consoeurs et ses élèves ont cependant constaté qu’il faut davantage s’entraîner lorsqu’il s’agit d’une de ses oeuvres. Sa musique résonne autrement, elle est plus contemporaine. «Impossible pour moi de composer dans le style post-romantique», affirme-t-elle avec fermeté. Soeur Leonore a surtout composé des oeuvres pour choeur, surtout des oeuvres liturgiques pour la prière des heures ainsi que de nombreux chants de messe en latin et en allemand. Mais elle a aussi produit de la musique pour instruments solo ou des petites formations.
Elle a ressenti des joies particulières dans l’élaboration de grands projets. Elle raconte avec passion l’aventure du «Collage scénique» sur le thème du temps, vécue en 1980 dans le cadre du 150e anniversaire du couvent de Baldegg, et auquel ont participé de façon créative de très nombreuses élèves. Le collage comprenait du texte, de la danse, des saynètes, ainsi que de la musique d’Eberhard Werdin et de Soeur Leonore. Ainsi, la religieuse a mis en musique un poème de sa consoeur Clarita Schmidt. Il s’agit d’une musique à résonances modernes et rythmées, mais également avec des parties célestes et méditatives.
La crise de 1968
A l’origine, Soeur Leonore voulait devenir bénédictine. Mais il n’y avait pas de couvent de bénédictines avec une grande école. C’est pourquoi elle s’est décidée pour le couvent de Baldegg, doté d’un grand centre de formation pour jeunes femmes. Elle a cependant conservé l’orientation vers la spiritualité de Saint Benoît. Elle a d’ailleurs souvent signé ses oeuvres du pseudonyme «Benedikt Lopwegen» (»des Lobes wegen» / à cause de la louange). Ce terme se rapporte aux paroles de Saint Benoît, selon lesquelles rien n’est à placer avant la louange à Dieu. Citant Saint Paul, Sr Leonore parle également des «grandes choses que Dieu a préparées pour ceux qui l’aiment»: «J’aimerais que les gens, lors des célébrations, puissent goûter, aussi par notre musique, à un peu de cette beauté, de cette grandeur et de cet amour».
Chez Soeur Leonore, la profession et la vocation marchent main dans la main. Cela devient clair lorsqu’elle parle de 1968. Elle devient très pensive. «Il y avait une crise que tout le monde n’a pas perçue. Mais je la sentais bien car lors des répétitions du choeur, je cherchais toujours à expliquer le contenu des chants religieux.» Alors, quelques-unes de ces jeunes filles se mettaient «simplement à sourire» lorsque l’enseignante donnait ses explications. Des discussions sérieuses sont apparues entre les religieuses afin de savoir si elles n’allaient pas fermer l’école étant donné que la religion était si peu acceptée.
Sous le fronton en face de la chambre de Soeur Leonore se trouve un ordinateur que la musicienne a utilisé autrefois lorsqu’elle composait. Aujourd’hui, elle ne s’en sert que pour retravailler des oeuvres, qu’elle fait exécuter avec son ensemble. Car elle a abandonné la composition depuis quelques années.
Elle s’intéresse beaucoup à la musique moderne, et a même reçu des commandes. Elle a ainsi composé une pièce pour un brass-band et une suite pour guitare. Le résultat de ces compositions et des interprétations ne lui avait pas totalement plu. Il lui manquait l’inspiration, et des appareils modernes pour faire de la musique électronique. «Je n’ai pas tout cela. Je ne suis pas satisfaite lorsque je compose. Aujourd’hui, à mon âge, cela ne va plus. Composer demande beaucoup de force».
Avis aux rédactions: Des photos relatives à ce reportage peuvent être commandées à:
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Encadré:
Ora et labora. Dans les couvents, on travaille et on prie. Mais pas seulement. Dans de nombreux monastères et communautés en Suisse, des religieux expriment leur recherche de Dieu de façon artistique. Travail ou vocation? L’agence de presse Apic a visité «les artistes qui se donnent à Dieu». Une série d’été en une douzaine de portraits.
(apic/bal/bb)
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