Apic série: artistes dans les couvents
L’expression de ce «mystère qui habite l’homme, image de Dieu»
Bernard Bovigny, Apic
Fribourg, 16 juin 2009 (Apic) Après une dizaine d’années de vie monastique comme étudiant puis tailleur à l’Abbaye d’Hauterive dans le canton de Fribourg, le Père Jean-Marie Lussi a ressenti l’envie d’exprimer quelque chose d’essentiel par une oeuvre visible. C’est alors qu’il rencontre un iconographe russe, le Père Chrysostome. Ses oeuvres l’ouvrent à une autre dimension, à une possibilité de lier l’intérieur et l’extérieur. Puis sur sa lancée, quatre autres confrères, dont le Père Abbé, entreront également dans une démarche d’expression artistique et spirituelle.
Le Père Jean-Marie le précise d’entrée: il aimait confectionner des habits. Pour lui, c’était plus qu’un simple travail. «L’esthétisme, la beauté du corps humain se manifeste aussi par un vêtement bien conçu», affirme-t-il. «Le vêtement exprime toujours quelque chose de l’être humain, de même que le vêtement liturgique manifeste la royauté, la beauté, la dignité, la sainteté de l’homme». Mais après 10 ans d’activité comme tailleur, il trouve dans l’art de l’icône cette unité qu’il recherchait en lui. Le Père Chrysostome l’initie techniquement, mais surtout spirituellement, à l’expression de ce «mystère qui habite l’homme, image de Dieu».
Car pour le Père Jean-Marie, l’art est par essence religieux. Tout comme le musicien cherche par les sons ce qui exprime le mieux «le réel», le peintre, lui, voit la lumière qui est en tout, et cherche à l’exprimer par les formes, les couleurs, par la beauté. L’artiste se confronte avec le «réel», dans une relation intense en vue de l’exprimer.
Le réel? Ce terme dans la bouche de l’artiste, ne désigne en rien ce qui est perceptible aux yeux du commun des mortels, au contraire. Il fait référence aux paroles de Dieu à Moïse: «Je suis celui qui est». Dieu est la réalité. Mais quelque chose s’est brisé dans le monde et l’être humain est à la recherche de cette réalité, de cette harmonie perdue entre lui, la communauté humaine et Dieu. «Depuis 2’000 ans, nous savons que ce chemin passe par le Christ. Dieu nous a ouvert cette fenêtre vers «le réel» avec le Christ», explique le Père Jean-Marie. Ajoutant: «Le Christ est en fait le seul artiste».
Recherche d’une unité entre corps, âme et esprit
Natif de Stans, dans le canton de Nidwald, Jean-Marie Lussi a eu très rapidement des contacts avec des artistes, surtout avec une femme peintre de son village. Sa famille – au sens large du terme – recèle également plusieurs artistes. A 18 ans, il vit l’expérience profonde d’une présence mystérieuse, celle du Christ, qui dépasse son existence. En pleine recherche, il termine sa formation de menuisier. Mais son travail est trop lié au commerce. Il a besoin de quelque chose de plus, en vue d’une unité entre corps, âme et esprit. Il se laisse séduire par la spiritualité cistercienne, dans laquelle la recherche de la beauté dans le chant et la musique prend une place importante.
A 23 ans, il entre chez les cisterciens au terme d’un cheminement entamé 5 ans plus tôt. Il découvre l’abbaye cistercienne d’Hauterive, après avoir visité d’autres lieux, et se laisse séduire par cet endroit. Il a eu besoin de temps pour choisir entre vivre l’amour avec une femme ou vivre sa vocation dans le célibat. Il a finalement senti que cette vie contemplative était faite pour lui. Dieu avait la première place. «Vivre pour Dieu, pour le Christ, cela prend toute sa vie», affirme-t-il. Il entre à Hauterive en novembre 1983, comme postulant. Puis, il suit la «filière classique»: noviciat, voeux temporaires, et profession solennelle en 1989.
C’est maintenant à travers l’art de l’icône que le Père Jean-Marie poursuit son cheminement intérieur. Mais il n’est pas question de conserver pour lui seul le joyau de ses découvertes spirituelles. «Dans une vie communautaire, si l’artiste ne peut pas entrer en dialogue avec les autres, cela devient dramatique», explique-t-il. «Il est important que son art reste au service de la communauté, pour lui faire toucher quelque chose de nouveau. Il faut pour cela chercher le pont entre l’artiste et la communauté».
Dès le moment où la communauté a compris que la création artistique n’était pas une activité à option, mais quelque chose d’essentiel au même titre que la cuisine ou les autres fonctions qui la font vivre, l’engagement du Père Jean-Marie a été davantage accepté, et surtout intégré. Tellement intégré, d’ailleurs, que quatre autres confrères se sont mis à la création artistique. Le frère Nicolas-Marie, d’abord, avec son passé d’instituteur, avait déjà appris les rudiments de l’aquarelle. Il a transmis son savoir au Père Abbé, Don Mauro Giuseppe Lepori. Puis les frères Pierre-Yves et Claude se sont mis à s’exprimer par la sculpture. Les oeuvres des cinq artistes ont été présentées dans une exposition qui a connu un immense succès en octobre 2007 à l’Institut agricole de Grangeneuve, à un jet de pierre d’Hauterive.
Peu à l’aise avec la logique commerciale
En faisant visiter son minuscule atelier, de la taille d’une cellule monastique, le Père Jean-Marie est tout désolé de ne pouvoir présenter que quelques oeuvres, car la plupart ont déjà trouvé preneur. Mais au fait, que deviennent ces icônes? Sont-elles vendues au profit de la communauté? Le Père Jean-Marie secoue la tête. Il est visiblement peu à l’aise avec cette logique commerciale, qu’il a justement quittée pour trouver autre chose dans sa vie. «L’art devient vite commercialisé de nos jours. Ca me fait mal de voir à quel point l’exposition Van Gogh à Bâle fait l’objet d’une telle campagne publicitaire. Je suis sûr que ça ne lui plairait pas non plus». Et bien oui, lâche-t-il, ses icônes sont aussi mises en vente. Mais surtout pas dans le magasin de la communauté, à côté des cartes postales, des biscuits et des liqueurs! «Ce n’est pas de la marchandise», lance-t-il. Il les vent uniquement par d’autres canaux, comme les expositions. Le Père Jean-Marie finit par admettre qu’une oeuvre qui tombe dans les mains d’un acheteur est aussi une bonne expérience. Il a remarqué que ces gens sont touchés quand l’icône a exprimé quelque chose de son auteur. Et l’acheter, c’est aussi une façon d’entrer dans une amitié et un dialogue. «L’essentiel est de rester authentique. De ne pas peindre une oeuvre d’une façon qui ne corresponde pas à sa sensibilité», affirme-t-il.
Aussi des oeuvres «expérimentales»
Le Père Jean-Marie ne s’adonne qu’à l’iconographie, car il n’aime pas trop «mélanger les techniques», explique-t-il. Il reste dans la tradition de ces images sacrées, mais en expérimentant de nouvelles formes, en cherchant à faire une synthèse des approches orthodoxe et catholique. Il réalise donc des icônes «classiques» (à partir de thèmes et de schémas définis), pour lesquelles un canon de départ définit de façon assez stricte comment peindre l’icône, du fait que ces tableaux sont des objets de culte dans la tradition orthodoxe. Et depuis 2 ou 3 ans, il s’adonne également à la peinture d’oeuvres «expérimentales». Il donne des formes aux bois et fait apparaître certains détails d’image.
Le Père Jean-Marie connaît parfois des phases de vide créatif et sa production est très variable. Il travaille en général plusieurs semaines dans la réalisation d’une icône. Cela nécessite une certaine tranquillité. «Le Père Chrysostome est capable de voir dans l’icône l’état intérieur de celui qui l’a peinte. Certaines sont belles esthétiquement, mais vides. Il faut une atmosphère d’écoute et de prière, sans quoi l’icône ne sera pas habitée», affirme-t-il.
Avis aux rédactions: Des photos relatives à ce reportage peuvent être commandées à:
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Encadré 2:
Ora et labora. Dans les couvents, on travaille et on prie. Mais pas seulement. Dans de nombreux monastères et communautés en Suisse des religieux expriment leur recherche de Dieu de façon artistique. Travail ou vocation? L’agence de presse Apic a visité «les artistes qui se donnent à Dieu». Une série d’été en une douzaine de portraits.
(apic/bb)
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