Un évêque engagé dans l’une des régions les plus contaminées du monde

Pérou: Mgr Barreto prône le «dialogue pour lutter contre la pollution» dans la zone minière de La Oroya

Jean-Claude Gerez, Apic Reportage II

La Oroya, août 2009 (Apic) Située au coeur des Andes péruviennes, La Oroya (voir Apic N° 218 du jeudi 6 août 2009) est un enfer de pollution. Cette cité minière du département de Junin, à 185 km de Lima, fait partie des sites les plus empoisonnés de la planète.

L’un des défenseurs de cette population menacée par une pollution insoutenable est un religieux jésuite, Mgr Pedro Ricardo Barreto Jimeno, archevêque de Huancayo, qui a initié en 2004 la «Table de dialogue environnemental». Objectif ? Tenter d’apporter une réponse collégiale aux graves problèmes environnementaux causés par les exploitations minières de la région. Interview.

Apic: Le diocèse dont vous avez la responsabilité est l’une des régions les plus polluées du monde. A quoi cela est-il dû ?

Mgr Barreto: La pollution est essentiellement due aux nombreuses exploitations minières qui se trouvent dans cette région, en particulier autour de la vallée de la rivière Mantaro. Ce cours d’eau prend sa source à 4’100 mètres d’altitude dans le lac de Junin qui s’étend sur 53’000 hectares.

Classé «réserve nationale», ce lac est déjà contaminé par les eaux acides des mines alentours. Une pollution qui ne fait que s’aggraver tout au long des 177 km de son cours, avant de se jeter dans une rivière qui finira elle-même sa course dans le fleuve Amazone. L’exemple le plus effrayant vient du tunnel de Kingsmill, un cours d’eau qui depuis 1936 déverse dans le Mantaro quelques 125’000 m3 cubes d’eaux acides par jour.

A cela, il faut rajouter la pollution des villes riveraines qui jettent leurs déchets dans le lit de la rivière, les eaux usées non traitées de Huancayo, une ville de 500’000 habitants, et les agriculteurs utilisant des pesticides interdits et en quantités inadéquates. Le tout fait que le problème environnemental est gravissime.

Apic: Il y a aussi la pollution de l’air et du sol…

Mgr Barreto: Oui, l’air aussi est très pollué. En particulier à La Oroya, une ville de quelque 30’000 habitants, située à 3’800 mètres d’altitude. Depuis 1922, une fonderie rejette quotidiennement dans l’air l’équivalent de 1’600 tonnes métriques de fumées toxiques par jour. Particules de plomb, d’arsenic, de cuivre, de zinc, de mercure … Ces fumées se répandent à des dizaines de kilomètres et provoquent des pluies acides qui contaminent le sol.

Apic: Peu de temps après votre prise de fonction un évènement a marqué les esprits…

Mgr Barreto: En octobre 2004, le patron de la fonderie de La Oroya a mobilisé ses employés pour paralyser la ville. Son objectif était d’obtenir du gouvernement un allongement des délais pour effectuer les travaux que l’entreprise s’était pourtant engagée à réaliser afin de faire baisser les niveaux de contamination de l’environnement.

Cette action a duré deux jours et a été très violente puisqu’elle a entraîné la mort de deux hommes lors d’affrontements entre les ouvriers de l’usine, «réquisitionnés» de force par l’employeur, et les personnes qui étaient dans l’obligation d’emprunter la route qui passe par le centre de la ville et qui constitue le seul accès vers Lima. Résultat, le gouvernement a fini par céder aux exigences de l’entreprise.

Apic: Quelle a été votre réaction ?

Mgr Barreto: En tant qu’archevêque, j’ai observé que, outre les vies humaines perdues, l’Etat péruvien avait cédé au chantage. Mais surtout que la violence n’était pas retombée. J’ai donc proposé de créer une table de dialogue regroupant l’Etat, les entreprises et les représentants de la société civile pour pouvoir échanger autour de deux objectifs concrets : trouver une solution globale et concertée au problème environnemental à La Oroya et travailler au nettoyage et à la récupération de la rivière Mantaro.

Apic: Concrètement, comment est né cet espace de dialogue ?

Mgr Barreto: Sentant qu’il y aurait toujours des réticences à créer cette instance à La Oroya, j’ai parlé avec les autorités de Huancayo, une ville située à 125 km de là. Nous avons convenu de l’organisation le 22 mars 2005 d’un forum environnemental sur la région, au cours duquel serait signé l’acte fondateur de la table de dialogue environnemental. Pour moi, cela a été une grande joie de voir qu’une proposition émanant de l’Eglise catholique soit reprise par la société civile. D’autant qu’à force de dialogue, les entreprises minières de la région ont fini par accepter de participer à cette structure.

Apic: Comment et pourquoi les entreprises ont-elles changé d’avis ?

Mgr Barreto: Au début, les entreprises ne pensaient pas que cette proposition puisse déboucher sur des choses concrètes. Mais très vite, elles ont constaté que le mouvement était parvenu à cristalliser les efforts, passant de 60 à 200 organisations. Second atout, la crédibilité de l’opération, notamment financée par le Fonds Italo-Péruvien sur la dette extérieure qui a investi dans ce programme sur trois axes : contrôle de l’eau, de l’air et du sol avec l’appui de l’Université Saint-Louis du Missouri (là où est basée l’entreprise américaine Doe Run Company, dont la compagnie Doe Run Peru est une filiale, ndr); santé et nutrition des enfants directement affectés par les émanations de plomb; enfin consolidation de la table de dialogue pour savoir comment être plus efficace dans les objectif de revitalisation du Mantaro.

Apic: Vous parlez de l’Etat, des entreprises, de la société civile. Et l’Eglise ?

Mgr Barreto: Si j’ai fait cette proposition de table de dialogue, c’est que je crois qu’elle répondait aux principes de la doctrine sociale de l’Eglise et aux principes et aux valeurs de l’Evangile. Par exemple, lors de sa constitution, la table de dialogue a assumé quelques principes fondateurs qui orientent la doctrine sociale de l’Eglise comme la défense de la vie, la dignité de la personne humaine, la recherche du bien commun ou la coresponsabilité. Par ailleurs, dès 1990 Jean Paul II nous avait alertés sur notre responsabilité à contribuer à la défense de la vie et à la protection de l’environnement, arguant que la destruction de l’environnement n’était pas seulement un problème scientifique ou technique, mais un problème éthique et moral.

Apic: Après un peu plus de 4 ans, quels sont les résultats de la table de dialogue ?

Mgr Barreto: On peut déjà se féliciter de la prise de conscience collective pour la défense de l’environnement et de la vie. D’autant que des études ont montré que les fumées toxiques ou la contamination de l’eau étaient un problème régional et non isolé. Quant on évoque la pollution du Mantaro, on s’aperçoit que rien ne peut être fait sans une solution pour le traitement des déchets et des eaux usées.

Bref si tout le monde fait partie du problème, tout le monde fait partie aussi de la solution. Le second résultat important, c’est l’implication de scientifiques et de techniciens qui ont décidé de mettre – gracieusement – à disposition leur expertise et donner ainsi à la table de dialogue une autorité incontestable. Dernier point enfin, le processus est lent. Très lent. Trop lent. Parce que c’est complexe et qu’il court sur une période de 20 à 25 ans. Mais il est irréversible.

Apic: Pourtant depuis quelques jours, Doe Run Peru, le propriétaire américano-péruvien de la fonderie de La Oroya, menace de mettre la clé sous la porte…

Mgr Barreto: Effectivement, fin juillet, l’entreprise a mis ses 3’500 salariés en chômage technique pour une période de trois mois. Ces derniers sont payés à 63% de leur salaire. Mais l’entreprise menace surtout de fermer ses portes définitivement, prétextant que les banques ne lui accordent plus de crédit pour fonctionner normalement. Ce qu’elle omet de signaler, c’est que les banques, avec l’appui de l’Etat, conditionnent l’octroi de nouveaux crédits au respect des engagements pris par l’entreprise de mener à bien le Programme d’Adéquation et de Gestion Environnementale (PAMA). Ce programme consiste notamment à réaliser des aménagements destinés à réduire de 40% les émissions d’acide sulfurique dans l’air. Le PAMA devait être bouclé fin octobre. Or, rien ou presque n’a été fait.

Apic: Quelle sera, selon vous, l’issue de cette fermeture temporaire ?

Mgr Barreto: Il s’agit clairement d’un chantage, car l’entreprise souhaite négocier une nouvelle fois avec l’Etat un nouveau report de trois ans pour la réalisation de ces travaux. Mais nous estimons que le PAMA doit être absolument réalisé dans les délais. Car c’est la santé et la vie de milliers d’êtres humains qui est en jeu. JCG/JB

Des photos de ce reportage peuvent être commandées à l’agence apic: tél. ++41 (0)26 426 48 01 ou jacques.berset@kipa-apic.ch (apic/jcg/be)

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