Suisse Visite de Mgr Macram Max Gassis, évêque des Monts Nouba, au Soudan Apic – Interview

On m’appelle ’l’évêque des rebelles’, même si je ne fais pas de politique

Jacques Berset, Apic
Berne, 14 août 2009 (Apic) Mgr Macram Max Gassis, le combatif évêque des Monts Nouba, au centre du Soudan, était de passage cette semaine dans les paroisses de Suisse alémanique à l’invitation de l’œuvre d’entraide catholique basée à Lucerne AED (Aide à l’Eglise en Détresse) (*). «Certains m’appellent ’l’évêque des rebelles’, mais je ne fais pas de politique, je suis là pour les gens!», lance-t-il en plaisantant. Evêque d’El Obeid, un immense diocèse de près de 889’000 km2, Mgr Gassis vit en fait depuis des années – à cause de la guerre – à Nairobi, au Kenya, et dans les Monts Nouba (*).

Appartenant à la congrégation des missionnaires comboniens du Coeur de Jésus (MCCI), l’évêque soudanais est venu plaider la cause de cette population quasiment abandonnée par le gouvernement central de Khartoum, les organisations internationales voire les autorités locales issues du «Comprehensive Peace Agreement», l’accord de paix du 9 janvier 2005 qui a mis fin à un conflit qui déchirait le Soudan depuis vingt et un ans. Si on pense toujours aux chrétiens du Sud-Soudan, on oublie ceux qui vivent au centre du pays, déplore Mgr Macram Max Gassis, dont nombre de projets sont financés par l’AED. Même les missionnaires, quand ils parlent d’aider les chrétiens, ne se réfèrent qu’au Sud. «Ils ne parlent jamais des Monts Nouba, et c’est une grave faute. Car si l’Eglise ne pense pas aux Monts Nouba et perd cette région clef, le Sud sera en danger».

Alors que la situation au Darfour est loin d’être stabilisée, une paix précaire s’est installée dans d’autres régions du Soudan depuis plus de quatre ans, après une cruelle guerre civile de 21 ans qui a causé la mort de 2 millions de personnes et fait deux fois plus de réfugiés et de déplacés.

Mais l’absence de combats dans les Monts Nouba – une région difficile d’accès – ne signifie pas que les problèmes sont désormais réglés: dans une région où les infrastructures ont été complètement dévastées par les bombardements aériens ou les obus d’artillerie lourde, tout est à reconstruire. Les personnels formés – médecins, professeurs, cadres, etc. – ont depuis longtemps abandonné leur région natale pour se réfugier à Khartoum, dans les pays voisins ou plus loin encore.

Les faire revenir, après tant d’années d’absence et alors qu’ils ont souvent une famille, n’est pas chose facile, tant qu’il n’y a pas d’écoles, d’hôpitaux ou de dispensaires, sans parler des places de travail. Dans cette région des Monts Nouba, l’Eglise est souvent la seule à s’engager dans le développement et le travail caritatif.

Apic: Vous allez chaque année en Europe et aux Etats-Unis plaider la cause des populations abandonnées des Monts Nouba ?

Mgr Macram Max Gassis: Effectivement, je visite chaque année des paroisses et des oeuvres d’entraide en Occident et je donne des interviews aux médias. Mon but est de faire connaître la situation du Soudan. Ce n’est plus seulement la question de la guerre ou de la paix qui est au centre, mais celle de la reconstruction: rassembler les pièces qui ont été brisées et dispersées par les combats. Détruire est très facile, reconstruire l’est moins, et le problème ne se situe pas uniquement au plan matériel et ne se réduit pas à reconstruire des murs.

Certes, les destructions matérielles sont immenses: nos écoles ont été bombardées, comme nos églises, nos hôpitaux, nos infrastructures… Mais il faut reconstruire la personne humains, nos gens ont été traumatisés par la guerre, mutilés, handicapés, vendus pour être réduits en esclavage…

Nous devons sans cesse entreprendre de nouveaux projets correspondant aux besoins de l’heure, répondre à de nouvelles initiatives, comme par exemple construire un nouveau centre de formation pour les enseignants et les catéchistes. Cela a été demandé par les autorités locales.

Apic: Pour le moment, vous faites venir les enseignants du Kenya, un pays voisin…

Mgr Macram Max Gassis: Cette solution est provisoire et n’est pas satisfaisante, du point de vue économique – cela nous coûte énormément, du point de vue salarial et des frais de transport, car il faut payer l’avion – et d’autre part, ces enseignants ont une toute autre culture que les habitants des Monts Nouba. Ils ne connaissent pas la situation politique de la région, ni les conditions sociales de sa population. Ils trouvent que la vie est dure et de même nos élèves ont de la difficulté à les comprendre.

Actuellement, nous employons 58 enseignants venus du Kenya, car nous n’avons pas de maîtres et de maîtresses d’école de la région qui sont formés. J’ai dû les faire venir de Nairobi pour desservi les Monts Nouba, le sud Kordofan et la région de Turalei, plus au sud. Ce n’est pas une bonne politique, mais nous n’avons pas d’autre choix pour le moment. En effet, la grande majorité des chrétiens que vous rencontrez à Khartoum viennent du Sud ou des Monts Nouba; ils avaient fui la guerre et cherchaient la sécurité. Après des années, ils ont refait leur vie là-bas et n’ont aucune envie de revenir s’installer sur leurs terres ancestrales alors qu’ici on manque de tout!

Apic: Il n’y a plus de cadres et de professionnels dans votre région ?

Mgr Macram Max Gassis: Nous n’avons plus personne de formé dans les Monts Nouba, ils sont tous partis. Nous n’avons pas un seul médecin local dans les régions anciennement libérées par le SPLA/M (Armée populaire de libération du Soudan/Mouvement populaire de libération du Soudan). Dans un hôpital que je viens de créer, l’hôpital «Mother of Mercy» (Mère de Miséricorde) à Gidel, nous n’avons aucun médecin du lieu, mais deux médecins volontaires venant des Etats-Unis et un autre venant d’Espagne.

On ne sait pas combien de centaines de milliers de personnes vivent dans cette région. Même le gouvernement est incapable de le dire, car il n’y a pas de vrai recensement en période de guerre… Des données circulent: un demi million, un million, un million et demi…, mais personne n’est en mesure de le dire précisément. Par contre, on peut dire que notre hôpital est le seul en fonction dans la région! J’ai fait construire un autre hôpital, dédié à Mère Teresa, à Turalei, parmi les populations Dinkas, au nord du Bahr el-Ghazal.

Apic: Depuis plus de 4 ans, l’accord de paix est en vigueur, il y a un partage effectif du pouvoir, et les ressources financières dues au pétrole certes existent… ?

Mgr Macram Max Gassis: … et pourtant, dans notre région, il n’y a pas d’investissements pour faire face aux besoins les plus urgents de la population. Rien n’a été fait! J’ai rencontré l’ancien gouverneur du Kordofan installé après le traité de paix. Il appartenait à l’opposition, le SPLM, avec un vice-gouverneur du parti de Khartoum. Après deux ans, ils doivent alterner, et le représentant du SPLM devient vice-gouverneur.

Je l’ai interpellé et il n’a pas pu vraiment me répondre quand je lui ai dit qu’il n’avait même pas fait construire un seul puits, une seule école, un seul dispensaire, ne parlons pas d’un hôpital! «Vous n’avez même pas construit cinq kilomètres de routes asphaltées, où est passé l’argent ?». lui ai-je lancé. Le représentant du SPLM n’a rien entrepris, disant qu’il n’a pas d’argent. Est-ce correct ? Je ne le sais pas! Que font-ils des revenus tirés des champs pétroliers ? Une partie de ces revenus arrive bel et bien au gouvernement en place dans les Monts Nouba…

Apic: On sent de votre part un certaine déception, après toutes ces années de lutte!

Mgr Macram Max Gassis: J’ai toujours combattu pour la dignité des populations, mais j’ai certainement été un peu naïf, comme beaucoup, à croire que quand la résistance arriverait au pouvoir, les choses allaient radicalement changer… Concrètement, très peu de choses ont été réalisées. A part cela, il faut reconnaître que l’accord de paix, le «Comprehensive Peace Agreement» du 9 janvier 2005, a apporté beaucoup de soulagement, car les gens ne meurent plus à cause des combats et des familles ont pu être réunies. C’est déjà beaucoup. Pourtant, cela ne suffit pas: il faut que les gens puissent avoir du travail, qu’ils bénéficient d’infrastructures: écoles, hôpitaux, etc. Et dans ce domaine, tout est à reconstruire!

D’abord amener de l’eau potable, creuser des puits. Nous en avons fait creuser 300. Nous demandons – même pas au gouvernement, mais aux ONG: combien de puits, combien d’écoles avez-vous construits ? On a rapidement la réponse, et ce n’est pas grand-chose. Les ONG sont avant tout présentes en nombre dans le Sud Soudan, de même que les organisations de l’ONU, qui prétendent que l’aérodrome de Turalei est impraticable alors que je peux y atterrir. Pourquoi oublient-elles les Monts Nouba et ses populations ? Où est la Caritas, où sont les nombreuses ONG que l’on trouve à Juba, au Sud ?

De fait, si rien de tangible n’est entrepris rapidement, les affrontements armés pourraient recommencer, et les frustrations risquent de provoquer une explosion. Le développement est un autre nom pour la paix, il ne faut pas l’oublier! JB

Encadré

Le diocèse d’El Obeid est 21 fois plus grand que la Suisse

(*) Mgr Macram Max Gassis, évêque d’El Obeid, dans le Nord-Kordofan – une zone arabophone -, vit entre Nairobi, au Kenya, et les Monts Nouba, une région qui échappe au contrôle du régime islamiste au pouvoir à Khartoum. Agé de 71 ans, originaire de Khartoum, Mgr Macram Max Gassis appartient à la congrégation des missionnaires comboniens du Coeur de Jésus (MCCI). Il est de jure effectivement l’évêque d’El Obeid, une ville de plus de 400’000 habitants située au centre du Soudan. Mais sur place, dans la zone contrôlée par les forces gouvernementales, c’est Mgr Antonio Menegazzo, 78 ans, un administrateur apostolique originaire du diocèse de Padoue, en Italie, qui a été nommé à ce poste «sur une base temporaire».

D’une surface de près de 889’000 km2 (plus de 21 fois la superficie de la Suisse!), ce diocèse de près de 10 millions d’habitants est le plus grand du Soudan. Il fait frontière avec la Libye, au nord-ouest, en descendant au sud, avec le Tchad, puis avec la République centrafricaine. La moitié environ des habitants du diocèse sont musulmans, le reste est divisé entre catholiques (200 à 300’000), protestants, religions africaines traditionnelles.

Mgr Macram Max Gassis, originaire de Khartoum, avait quitté El Obeid en 1990 pour se soigner en Europe et aux Etats-Unis d’un cancer du canal biliaire. Alors qu’il voulait rentrer dans son diocèse, il fut averti qu’il allait être arrêté pour avoir témoigné des atrocités du régime islamiste de Khartoum – les massacres, l’esclavage, les viols, les persécutions – devant le Congrès des Etats-Unis. Il décida ainsi de ne pas rentrer dans la zone gouvernementale.

Alors qu’il n’avait jamais pris un fusil pour combattre le régime, Khartoum le considérait comme un ennemi. «Eux-mêmes ont d’ailleurs serré la main du chef du SPLA, qui était à la tête d’une armée. Moi, je n’ai jamais utilisé des armes, j’ai seulement défendu les droits de l’Homme, le droit des gens, leur dignité, leur droit de vivre en paix, d’avoir une famille, de conserver leur religion», lance-t-il.

Aujourd’hui, les fidèles sur place attendent leur pasteur. Mais il espère depuis longtemps que son diocèse, trop vaste pour un seul évêque, soit divisé dans le futur entre trois nouveaux diocèses: El Obeid-Nord-Kordofan, le Darfour et les Monts Nouba. «La guerre a séparé les Monts Nouba du reste du pays, et nous avons nos propres priorités. Les Noubas eux-mêmes n’aiment pas le nom El Obeid, cela sonne trop arabe. Nos fidèles ne veulent pas appartenir à El Obeid et ils estiment avoir le droit d’être indépendants. Nos écoles – comme toutes celles dans les zones contrôlées par le SPLA -, utilisent l’anglais, la zone gouvernementale utilisant l’arabe. Il y a une partition de facto».

Durant la guerre, Khartoum avait essayé de tout arabiser, imposant tous les signes extérieurs en arabe, même à Juba. Avec l’accord de paix, tout a changé, et dans ces zones, l’anglais sera la langue de l’instruction publique. Quant à la circonscription de notre diocèse, la balle est dans le camp des instances romaines au Vatican. JB

(*) AED Aide à l’Eglise en Détresse, Cysatstrasse 6 6004 Lucerne tél. 041 410 46 70 Courriel: lw@kirche-in-not.ch www.kirche-in-not.ch

Un portrait de Mgr Macram Max Gassis peut être commandé à l’agence apic Courriel: jacques.berset@kipa-apic.ch ou tél. 026 426 48 01 (apic/be)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/on-m-appelle-l-eveque-des-rebelles-meme-si-je-ne-fais-pas-de-politique/