Berne: Justice et Paix fête 40 ans d’engagement en Suisse

Eh oui, l’Eglise catholique se mêle aussi de politique

Berne, 11 septembre 2009 (Apic) Réunir une vingtaine d’experts des domaines social, politique et ecclésial pour prendre position sur des sujets d’actualité ayant trait à la justice sociale. C’est le défi que relève depuis 40 ans la commission de la Conférence des évêques suisses «Justice et Paix». Mais être «bâtisseurs de ponts» ne signifie pas pour autant plaire à tous. Il arrive souvent que les prises de position de Justice et Paix aillent à contre-courant de la pensée politique dominante.

Effingerstrasse 11, à 5 minutes à pieds de la gare de Berne. C’est là, au centre de la capitale fédérale, que Justice et Paix a installé son secrétariat. Sans doute pour être davantage entendu par le monde politique en Suisse, mais aussi pour mieux sentir les enjeux sociaux des débats qui marquent la vie politique.

Lancée dans la foulée du Concile Vatican II, la commission Justice et Paix demeure la voix de l’Eglise catholique en Suisse sur les questions sociales, économiques, politiques et environnementales. Si la mission est restée la même, le terrain d’engagement n’a cessé de se transformer ces dernières décennies.

Le point sur les enjeux actuels du combat pour la justice avec Sr Nadja Bühlmann, présidente de Justice et Paix en Suisse, religieuse de Baldegg et juge à l’Officialité du diocèse de Bâle, Wolfgang Bürgstein, secrétaire général, et Maurice Page, collaborateur scientifique et «voix francophone» du secrétariat.

Apic: Justice et Paix a été lancée dans un contexte politique, social et ecclésial en plein bouleversement: Concile Vatican II, guerre froide est-ouest, vent de contestation sociale en Europe, décolonisation des pays du Sud, …

Sr Nadja Bühlmann: La fondation de Justice et Paix en Suisse est avant tout la réponse à un défi de Vatican II: le développement des peuples. Le Concile engageait l’Eglise à lutter pour la paix et la justice. Et la plupart des Eglises nationales ont donné suite à cette impulsion.

Wolfgang Bürgstein: Ce n’est pas la guerre froide qui a constitué l’élément déclencheur de l’engagement de l’Eglise pour le développement des peuples. Mais bien davantage l’interpellation face à la pauvreté dans le monde qui a suscité cet élan.

Maurice Page: En Suisse, une réflexion approfondie a été lancée à partir de l’encyclique «Populorum Progressio». C’est une coalition d’oeuvres d’entraide qui a permis le lancement de Justice et Paix dans notre pays. Les relations Nord – Sud et la volonté de l’Eglise de participer au développement des pays dans le monde ont été déterminantes dans la fondation de Justice et Paix.

W.B: La science était alors imprégnée d’un esprit d’optimisme. Des nouveaux projets sont apparus, de nouvelles expériences poussaient toujours plus loin les frontières du possible. Dans ce contexte, «Populorum Progressio» a affirmé que le progrès représentait bien davantage qu’un projet économique. Il implique l’être humain dans toutes ses dimensions: spirituelle, culturelle, sociale, … Ce principe continue d’ailleurs d’influencer la réflexion aujourd’hui.

Apic: Au départ, Justice et Paix a dû souvent entendre le reproche: L’Eglise n’a pas à se mêler de politique …

Sr N.B: Oui, tout à fait. Au départ, Justice et Paix a sollicité l’Action de Carême (AdC) pour son financement. Mais à terme, l’AdC ne voulait pas assurer seule notre financement. Justice et Paix s’est alors tournée vers la Commission centrale catholique romaine de Suisse (RKZ). Au sein de la RKZ, des voix ont reproché à Justice et Paix de mener des actions politiques proches de la gauche. Il a fallu plusieurs années pour que la Conférence centrale accepte de participer au financement de Justice et Paix.

M.P: Le reproche de se mêler de politique existe encore aujourd’hui. Nous l’avons entendu par exemple à propos de notre prise de position sur la prévoyance vieillesse.

W.B: Il faut relever que beaucoup les questions économiques actuelles touchent tous les domaines de la vie. Avant de prendre position, nous nous demandons: quelles conséquences telle mesure économique aura-t-elle sur la vie de la société? Touche-t-elle l’être humain au niveau de sa dignité?

Si nos positions semblent constituer un frein à une certaine forme de développement économique, nous aurons la réputation d’être de gauche. Mais même s’il est vrai que certaines de nos positions plaisent aux partis de gauche, nous restons hors de toute politique partisane.

Apic: Quels critères avez-vous pour décider de prendre position ou non sur un sujet politique?

Sr N.B: Le critère principal est une implication au niveau de l’éthique sociale. La Doctrine sociale de l’Eglise reste notre principale base. Mais il est vrai qu’il s’agit là d’un domaine assez extensible et difficile à cerner.

Je tiens à relever que nous sommes une commission parmi d’autres de la Conférence des évêques suisses. Nous n’allons pas marcher dans les platebandes des autres commissions, comme «migratio», «bioéthique», «islam», … En général, nous ne prenons pas position sur des sujets qui relèvent principalement des autres commissions.

Il arrive aussi que les évêques suisses ou même des instances politiques interpellent directement Justice et Paix pour une prise de position ou un point de vue.

W.B: Nous sommes intéressés à travailler les thèmes sociaux de façon œcuménique car ils touchent toutes les Eglises. Mais la Fédération des Eglises protestantes de Suisse (FEPS) n’a plus de pendant véritable à Justice et Paix. L’Institut d’éthique sociale n’existe plus. Il a été remplacé par un Institut de théologie et d’éthique, qui n’est plus habilité à prendre position de manière indépendante sur des sujets sociaux. Cette responsabilité relève du Conseil de la FEPS. Et celui-ci, en tant que plus haute instance ecclésiale protestante en Suisse, entend discuter directement avec la Conférence des évêques suisses et non pas avec la commission Justice et Paix. Ce qui ne facilite pas le travail œcuménique.

Apic: Les prises de position de Justice et Paix sont-elles automatiquement celles des évêques suisses, et par conséquent celles de l’Eglise catholique en Suisse?

Sr N.B: Pas forcément. Nous pouvons décider de prendre position de notre propre initiative. Et cette prise de position ne sera pas celle des évêques suisses, mais celle de la commission Justice et Paix.

M.P: Cette différenciation entre Justice et Paix et la Conférence des évêques suisses n’est pas toujours perçue clairement dans la presse. Lorsque nous avons diffusé notre analyse sur la prévoyance vieillesse, par exemple, des articles de presse ont mentionné comme auteur du message «les évêques», puis «l’Eglise catholique en Suisse», alors que le texte provenait de Justice et Paix.

Sr N.B: Il arrive aussi parfois que les évêques ne veuillent pas se prononcer eux-mêmes sur un sujet, mais que Justice et Paix le fasse.

W.B: Justice et Paix est une commission formée de laïcs, fondée sur la lancée du Concile Vatican II, selon le principe de la «juste autonomie des réalités terrestres».

Justice et Paix reçoit aussi des mandats de prestation de la part de la Conférence des évêques suisses. C’est le cas notamment sur la question du changement climatique. Nous intervenons alors en tant qu’experts.

Sr N.B: Pour ma part, j’apprécie beaucoup ce que je qualifie de «tension positive» entre la Conférence des évêques suisses et la commission Justice et Paix. La collaboration entre les évêques et nous se passe bien.

W.B: Un autre élément est aussi important à souligner: les membres de notre commission sont de véritables experts dans plusieurs domaines en lien avec la justice et la paix. Ils sont très motivés par leur engagement et oeuvrent bénévolement. Le travail de collaboration au sein de la commission est remarquable. Des discussions sur des sujets controversés sont parfois vives et intenses. Nous ne partageons pas toujours le même point de vue. Mais tout se passe dans un climat de respect mutuel.

Beaucoup de nos membres, surtout des personnalités politiques, disent apprécier de mener une discussion sans tenir compte des lobbies économiques ou politiques, avec pour référence ferme le fondement biblique et ecclésial. Nous devons rester attentifs au fait que nous n’engageons pas seulement notre point de vue personnel, mais également celui de l’Eglise catholique en Suisse. Et notre position doit être comprise à la base, par les fidèles et par les paroisses.

Apic: Vous êtes une commission des évêques suisses. Mais vous arrive-t-il d’adopter des positions différentes de la leur sur des sujets sociaux délicats, comme le PACS, la lutte contre le SIDA ou l’avortement?

W.B: Au vu de la composition de notre commission, il est clair que les positions de certains membres peuvent différer de celles de l’Eglise officielle. En règle générale, nous ne nous prononçons pas sur des questions de morale individuelle. Elles concernent davantage les commissions théologique et de bioéthique de la CES. Nous abordons plutôt des thèmes de société. En outre, lorsque le Saint-Siège se prononce clairement sur un sujet, nous n’avons pas besoin de le répéter.

Un conflit a eu lieu à propos du partenariat enregistré pour les couples homosexuels. Après réflexion et discussion, Justice et Paix avait décidé de soutenir le PACS. Nous avons communiqué cette prise de position à la CES. Celle-ci a répondu qu’il était difficilement envisageable qu’une de ses commissions adopte un point de vue différent du sien. Que faire? Fallait-il adopter oui ou non une prise de position qui n’engage que «Justice et Paix»? La commission a finalement renoncé à diffuser sa prise de position.

Il est clair que nous ne remettions pas en question le principe de la famille fondée sur un couple formé d’une femme et d’un homme comme cellule de base de la société. Nous avions plutôt pris en compte le fait que les couples homosexuels existent et nous nous sommes demandés comment soutenir au mieux les personnes qui vivent cette situation. Nous devons aussi savoir exercer la politique de «l’art du possible».

M.P: Justice et Paix a en outre pour principe de ne pas aborder des questions liées à la discipline interne de l’Eglise. Par exemple, elle n’est pas intervenue dans les querelles autour de la nomination de Mgr Haas dans le diocèse de Coire. Justice et Paix n’interviendra pas non plus sur le célibat des prêtres. Nous sommes résolument tournés vers les problèmes de société.

W.B: Nous ne devons pas non plus perdre de vue la dimension universelle de l’Eglise. Nos solutions, en Suisse, ne sont pas forcément celles des autres pays. En outre, je considère que Justice et Paix ne doit pas forcément se profiler sur toutes les questions. Il n’est pas nécessaire que nous figurions chaque jour dans la presse. Nous souhaitons simplement que notre voix soit entendue par les diverses instances, aux niveaux politique, social ou ecclésial.

Apic: Prendre la défense des plus pauvres est un appel qui a fortement marqué l’Eglise catholique dès les années 1970. Ressentez-vous toujours cet élan? Y a-t-il aujourd’hui des successeurs à des prophètes comme Helder Camara ou Raoul Follereau?

W.B: Il est vrai que l’euphorie des années 1970 est retombée. Mais en Suisse, notre commission continue à œuvrer en vue de la justice. L’option pour les pauvres reste entière. Nous luttons surtout dans notre pays en faveur de la dignité humaine, dans les domaines économique, social et politique. Cela dit, nous ne sommes pas une œuvre d’entraide. Nous laissons ce terrain à Caritas et à l’Action de Carême.

Les autres commissions Justice et Paix font de même dans les autres pays, avec d’autres moyens.

Sr N.B: Depuis 40 ans, Justice et Paix est restée fidèle au principe selon lequel il ne peut y avoir de paix durable sans justice. Nous ne cessons de nous engager dans ce sens.

W.B: Je définirais Justice et Paix comme un bâtisseur de ponts entre l’Eglise d’un côté, la société, la politique et le grand public de l’autre. Nous demeurons des prophètes, avec une représentation de la justice, du développement et de la paix, qui est celle de l’Eglise. C’est ainsi que nous cherchons également à provoquer des réactions.

M.P: Par exemple, dans le débat sur «l’expulsion des criminels étrangers», Justice et Paix soutient un point de vue qui n’est pas celui de la plupart des partis politiques. Nous allons à contre-courant, lorsque la dignité humaine – y compris celle de personnes coupables de crimes – est atteinte. Les solutions simples – pour ne pas dire simplistes –sont rarement justes.

W.B: Nous avons des racines, des fondements, sans être des fondamentalistes. Justice et Paix se retrouve parfaitement dans l’exigence selon laquelle la foi chrétienne n’est pas une affaire privée, mais doit trouver une résonance dans la société, comme le réaffirme le pape Benoît XVI dans son encyclique Caritas in veritate.

Encadré 1:

Les festivités du 40e anniversaire

Justice et Paix fêtera ses 40 ans le 26 septembre à Berne lors d’une journée ouverte à tous les intéressés. La manifestation débutera à 10h30 par une messe à l’église de la Trinité (Taubenstrasse) animée par les membres de la Commission Justice et Paix et par la chorale africaine de Berne, en présence de Mgr Gérard Defois, président de Justice et Paix Europe, Mgr Kurt Koch, président de la Conférence des évêques suisses et de Mgr Peter Henrici, évêque responsable de Justice et paix. Un apéritif et une collation suivront dans les locaux de la paroisse de la Trinité. L’occasion d’une brève partie officielle mais surtout de rencontres et d’échanges. A 13h15, Mgr Defois présentera un exposé sur «La solidarité en temps de crise». La rencontre se terminera à 13h45.

Une brochure sera publiée en vue des festivités. Un dépliant présentant Justice et Paix en trois langues (f/d/i) est également envoyé aux paroisses et communautés religieuses de Suisse.

Encadré 2:

Membres de la commission Justice et Paix

Sr. Nadja Bühlmann, présidente, Alberto Achermann, Josef Bieger, Markus Brun, Olivier Dinichert, Evelyne Gard, Georg Goetz, Norbert Hochreutener, Rudolf Hofer, Modeste Kisambu-Muteba, Carlo Knöpfel, Henri Roduit, Ruben Rossello, Marc Savary, Regula Schmitt, Eva Segmüller, Robert Unteregger, Thomas Wallimann, Rosmarie Zapfl-Helbling.

La Conférence des évêques suisses y est représentée par Mgr Peter Henrici et par son secrétaire général, l’abbé Félix Gmür.

Son secrétariat est formé de Wolfgang Bürgstein, secrétaire général, Chantal Brun, collaboratrice administrative, Béatrice Bowald, collaboratrice scientifique, et Maurice Page, collaborateur scientifique.

Encadré 3:

Justice et Paix : le nom est le programme

En tant que commission de la Conférence des évêques suisses, Justice et Paix est la voix de l’Eglise catholique en Suisse sur les questions sociales, économiques et écologiques

21 spécialistes de divers domaines préparent des analyses, des prises de positions et des propositions basées sur une vision chrétienne de la personne humaine.

Justice et Paix est au service de l’Eglise et de la société. Elle est une voix qui défend dans le monde politique et l’Eglise le bien de la personne et le bien commun.

Justice et Paix défend des valeurs ancrées dans la dignité de la personne, le bien commun et la sauvegarde de la création.

L’action de Justice rappelle l’espérance chrétienne d’un monde plus humain, plus juste et pacifique. (Extraits de son carnet de présentation)

Des photos de cette interview peuvent être commandées à l’Apic: apic@kipa-apic.ch

(apic/bb)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/eh-oui-l-eglise-catholique-se-mele-aussi-de-politique/