Fribourg: Visite du religieux dominicain Frei Betto à l’occasion des 50 ans d’E-Changer

Soutien à une ONG qui prône le développement solidaire

Fribourg, 16 septembre 2009 (Apic) Le religieux dominicain Frei Betto – qui fut pendant deux ans conseiller du président brésilien Luis Inacio Lula da Silva lors du lancement de son Plan «Faim Zéro» en 2003 – est ces jours-ci à Fribourg. Il est venu «pour dire merci» à l’ONG romande E-Changer, qui fête samedi 19 septembre à l’Ecole d’Ingénieurs de Fribourg un demi-siècle de «pont» entre le Nord et le Sud.

Le fameux théologien de la libération de Sao Paulo soutient depuis longtemps le mouvement E-Changer, notamment grâce à son actuel secrétaire général Beat Tuto Wehrle, qui a passé plus de vingt ans au Brésil. Aux yeux du dominicain brésilien, l’ONG basée à Fribourg, qui prône le développement solidaire, se distingue de beaucoup d’autres organisations européennes qui viennent au Brésil avec une vision «colonialiste».

«Ces ONG, parce qu’elles ont de l’argent, pensent qu’elles peuvent nous diriger et imposer leurs vues. Elles investissent dans les bâtiments plutôt que dans les gens, tandis qu’E-Changer investit dans les mouvements populaires, afin que les gens puissent s’organiser, lutter de manière autonome. C’est une coopération qui respecte notre identité, nos propositions», souligne le religieux dominicain. E-Changer a choisi de se ranger aux côtés des mouvements populaires comme le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST), car ils ne sont pas assujettis au «système» dominé par une oligarchie composée notamment de grands propriétaires terriens.

Lula déçoit

En effet, remarque Frei Betto, c’est une constante dans l’histoire brésilienne: le gouvernement essaie toujours d’»acheter» ce type de mouvements, pour les contrôler et en faire un réservoir électoral. Paradoxalement, le président Lula, qui est issu de la lutte syndicale combative, a changé de bord. Les centrales syndicales sont cooptées par le gouvernement. L’Union nationale des étudiants (UNE), qui était en pointe dans la lutte contre la dictature militaire dans les années 60-70, est désormais «acritique».

L’élection du président Lula, issu des rangs du Parti des Travailleurs (PT), avait soulevé de grandes espérances et correspondait à un profond désir de transformation d’une société brésilienne très inégalitaire: en 2003, le pays comptait 11 millions de familles dans une misère profonde, soit plus de 41 millions de personnes. Avec son programme «Faim Zéro», qui se voulait au départ émancipateur – les personnes aidées devaient finalement sortir du cercle de la pauvreté – Lula avait gagné une grande popularité au Brésil. Il promettait un changement de cap pour le pays, un nouveau projet national de développement.

Mais un groupe à l’intérieur de la «Casa civil», un organisme du gouvernement qui chapeaute tous les ministères, a décidé de changer ce programme libérateur et de le remplacer par le programme Bolsa Familia (BFP), affirme Frei Betto. Pour lui, qui a quitté après deux ans son poste de conseiller pour le Plan «Faim Zéro», «Bolsa Familia» est de nature «assistentialiste», et non «émancipatrice», et sert de réservoir électoral pour le pouvoir en place à Brasilia.

«La réforme agraire est au point mort…»

Malgré ses défauts, notamment le fait que le gouvernement de Lula n’a pas pu s’affranchir des pouvoirs oligarchiques qui dominent le pays, Frei Betto estime que le régime actuel est bien meilleur que les gouvernements précédents. Ainsi, note-t-il, il n’y a plus de criminalisation des mouvements populaires comme c’était le cas sous le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso. Le MST n’est plus la cible de la répression, bien qu’il lui soit difficile de dialoguer avec le gouvernement.

«La protection de l’environnement n’est pas sur l’agenda de Lula»

«La réforme agraire est au point mort, et il y a toujours 4 millions de familles sans terre… Il n’y a pas d’expropriations malgré les dispositions de la Constitution, qui prévoit dans son article 187 que le gouvernement peut exproprier directement et sans aucun dédommagement les terres dites ’improductives’». Au contraire, selon Frei Betto, on assiste actuellement au Brésil à une extension de la grande propriété «latifundiste» dans la partie méridionale du pays: au Parana, à Santa Catarina, à Rio Grande do Sul. «Il n’y avait pas de latifundia dans ces Etats il y a 40 ans!».

La situation est encore pire en Amazonie, «le poumon de la planète», où rien ou presque n’est fait pour freiner la déforestation, «car la protection de l’environnement n’est pas sur l’agenda de Lula». Un espoir cependant: Marina Silva, l’ancienne ministre de l’Environnement du président Lula, a rejoint le Parti vert après avoir rompu avec le PT dont elle était l’un des piliers. Fervente défenseur de la forêt amazonienne – cible des multinationales de l’agrobusiness, qui veulent développer le soja, ainsi que la canne à sucre pour en faire du «biocarburant»-, Marina Silva pourrait être une candidate de poids à l’élection présidentielle d’octobre 2010. JB

Encadré

Frère dominicain, Frei Betto – Carlos Alberto Libânio Christo dans la vie civile – est né le 25 août 1944 à Belo Horizonte, dans l’Etat brésilien de Minas Gerais. Il est entré dans l’ordre des Dominicains en 1964, alors qu’il étudiait le journalisme à l’Université et qu’il militait dans les rangs de la JEC (Jeunesse étudiante catholique). On était alors en pleine dictature militaire. Son militantisme le conduira dans les geôles du régime, la première fois – pour 15 jours – après le coup d’Etat civilo-militaire de 1964 soutenu en sous-main par Washington et qui renversa le gouvernement du président Joao Goulart. Il participait aux activités de résistance au sein de l’Union nationale des étudiants (UNE). En 1969, Frei Betto est arrêté, torturé et emprisonné durant quatre ans, notamment en raison de ses liens avec Carlos Marighella, le meneur de la guérilla urbaine contre la dictature et fondateur de l’Action de libération nationale (ALN) du Brésil. Frei Betto n’avait cependant pas porté les armes. Un de ses amis dominicains, le FrèreTito de Alencar Lima, cadre de la JEC, fut lui aussi arrêté. Sauvagement torturé par les agents du DOPS (Departamento de Orden Política Social), incapable de guérir psychologiquement, il se suicidera par la suite au couvent de l’Abresle, près de Lyon, où il avait trouvé refuge après sa libération. Frei Betto raconte cet épisode de sa vie dans son livre «Baptême de sang». Le livre a été porté à l’écran et un film du même nom est sorti au Brésil en 2006. Frei Betto a écrit plus de cinquante livres de divers genres littéraires, traitant notamment de religion. En 1979, il s’installe dans une favela de Sao Paulo. C’est là qu’il fait la connaissance du dirigeant ouvrier Lula, le président actuel du Brésil, alors qu’il était l’un des principaux leaders syndicaux dans la région de l’ABC, le Grand Sao Paulo.

Frei Betto vit dans le couvent dominicain de Perdizes, à Sao Paulo. JB

Encadré

L’Eglise du Brésil a perdu beaucoup de son prophétisme

L’Eglise du Brésil a perdu beaucoup de son «prophétisme» des années 60-80 du fait de la «vaticanisation» de son épiscopat, affirme Frei Betto. Pour lui, la politique de nomination d’évêques conservateurs par le pape Jean Paul II, qui craignait par dessus tout l’émergence d’une Eglise progressiste et engagée, a eu des effets. L’Eglise est devenue plus conservatrice avec des prélats issus souvent du néo-catéchuménat ou de l’Opus Dei. Mais la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB) «maintient cependant un agenda positif» avec sa campagne de carême, la Campagne de Fraternité, ou la Semaine sociale qui est organisée dans presque tous les diocèses du pays. Le 7 septembre, qui est la fête nationale du Brésil, l’Eglise mène également la campagne «Le cri des exclus» pour la lutte contre la misère. Actuellement, l’Eglise mène encore une campagne pour empêcher que des candidats qui ont un passé judiciaire puissent se présenter aux élections et bénéficier ainsi de l’immunité parlementaire. JB

Des photos de Frei Betto peuvent être commandées à l’agence Apic: jacques.berset@kipa-apic.ch ou apic@kipa-apic.ch, tél ++41 (0)26 426 48 01 (apic/com/be)

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