Colombie: Levée de boucliers contre un nouveau mandat d’Uribe: même l’Eglise s’y oppose
Bogota, 18 septembre 2009 (Apic) La Colombie, avec, dans une moindre mesure, le Pérou, est aujourd’hui l’unique pays confronté à une rébellion armée. Avec son « tout à la répression », le président Alvaro Uribe est bien loin de son objectif: la paix. La volonté affichée du président Uribe de rempiler pour un nouveau mandat, anticonstitutionnel, est largement critiquée. La Conférence des évêques du pays même a demandé à Uribe de ne pas se présenter. Le cardinal Pedro Rubiano Saenz, qui s’est déclaré très proche du président, n’est pas davantage partisan d’un nouveau mandat.
Aujourd’hui comme hier, la population civile paie le prix fort de la violence au quotidien, prise entre l’armée régulière, les narco trafiquants, la guérilla et les Auc, les forces paramilitaires, souvent en lien avec le pouvoir. A ce jour, quelque 80 congressistes sont sous le coup d’une enquête pour leur acoquinement avec ces groupes armés, le scandale de la « parapolitique », comme le confirme dans une interview le sénateur colombien Jorge Enrique Robledo, âgé de 59 ans, élu du Mouvement « Polo Démocratico Alternativo », sur les bancs de l’opposition.
Sénateur Robledo: La Cour suprême de justice a effectivement entamé des procédures contre plus de 80 membres du Congrès pour leurs liens avec les paramilitaires. Certains sont détenus, d’autres font l’objet d’enquêtes pour leurs rapports avérés avec les Auc.
Sénateur Robledo: 85% de ces congressistes ont voté pour Uribe lors des élections de 2006. Pour répondre à ces enquêtes, le chef de l’Etat a choisi l’attitude scandaleuse de se prétendre persécuté par la Cour suprême, dans le but de faire pression sur cette dernière et tenter de l’empêcher de poursuivre ses investigations contre les congressistes acoquinés avec les paramilitaires.
Sénateur Robledo: Les liens des paramilitaires avec les différents secteurs de l’Etat colombien ont été démontrés de manière exhaustive par la justice, ainsi que par les journalistes. Comme a été démontré d’ailleurs que l’une des principales sources de financement et d’enrichissement des paramilitaires n’est autre que le narcotrafic.
Sénateur Robledo: Le gouvernement d’Alvaro Uribe ne sort pas grandi d’un examen en matière de droits humains. C’est ainsi depuis de nombreuses années. C’est du reste pour cette raison que le Congrès des Etats-Unis n’approuve par le TLC qui a pourtant déjà été négocié entre les deux pays. Le problème des violations barre également l’accord avec le Canada. Nous attendons de l’Union européenne qu’elle n’approuve pas ce TLC, qui ne sert qu’à ajouter de la richesse dans les poches des multinationales, pour exploiter plus encore les richesses colombiennes. Ce serait une honte que l’Europe absolve ainsi le gouvernement d’Uribe, péché dans lequel est d’ailleurs déjà tombée la Suisse.
Sénateur Robledo: Le président Uribe a été grandiloquent pour signaler qu’il entend être réélu afin de poursuivre sa politique de ces sept à huit dernières années, qu’il synthétise ainsi: sécurité démocratique; favoriser les investissements; cohésion sociale. Reste qu’en matière de sécurité démocratique, sa stratégie militaire contre la guérilla a été loin de se développer en accord avec le respect de la Constitution et des droits humains. Son appel aux investisseurs se définit quant à lui sur la base de critères du Fonds Monétaire International (FMI), pour le seul bénéfice du capital étranger et de ses représentants en Colombie. Le tout dans le cadre d’une politique néolibérale de libre commerce. Uribe appelle « cohésion sociale » les mesures de dépenses publiques qui s’apparentent à de l’assistance, convertie, le moment venu, en clientèle électorale.
Sénateur Robledo: La loi qui lui permet d’accéder à un 3e mandat a été approuvée par la Chambre des représentants avec seulement 51% des votes. Une bonne partie de l’élite économique signale, y compris parmi les « uribistes », qu’elle ne veut pas de lui plus longtemps. C’est vrai qu’il a bénéficié jusqu’ici de l’appui populaire. Mais en utilisant la corruption, en s’appropriant des ressources publiques pour les distribuer aux quelque 30 millions de pauvres – sur 44 millions d’habitants – dans le seul but de s’assurer de leurs votes. Nonobstant, la Colombie est le septième pays au monde dans les tabelles des « pires déséquilibres sociaux », si l’on compare les deux extrêmes, entre richesse et pauvreté.
Sénateur Robledo: C’est tout dire. L’archevêque de Bogota, le cardinal Pedro Rubiano Saenz, qui porte au président Uribe une grande affection, s’est déclaré contre. Comme l’a fait la Conférence des évêques de Colombie.
Sénateur Robledo: Même si ces bases sont utilisées pour lutter contre le trafic de drogue, il ne fait aucun doute que le principal objectif sert d’autres intérêts pour Washington: le contrôle militaire de la région. Il ne fait pas de doute qu’elles visent le Venezuela et l’Equateur, dans le collimateur des Etats-Unis. Elles représentent une vraie menace pour le continent, et spécialement le Brésil, qui est sans doute le plus important concurrent économique des Etats-Unis. De plus, c’est sa souveraineté que la Colombie est en train de perdre, littéralement occupée par les 7 bases militaires US.
Sénateur Robledo: Il est évident qu’elle a souffert des coups qui lui ont été portés, tant militairement que politiquement. Mais personne ne prétend qu’elle est battue et que les Colombiens ont gagné la paix. Uribe en fait d’ailleurs un argument pour rester au pouvoir, en se présentant comme une nécessité pour vaincre la guérilla. Mais s’il n’a pas réussi à imposer la paix en huit ans, il est curieux qu’il se réclame de cet échec pour prétendre à quatre ans de plus. Voire plus. PR
« Nous ne voulons pas de marches pour les morts ni de manifestations du 1er mai », peut-on lire dans un extrait d’une menace de mort, citée par Amnesty International, envoyée par des paramilitaires colombiens à des syndicalistes, le 22 avril 2008.
D’année en année, depuis plus de 40 ans, la Colombie est devenue le creuset des atteintes les plus graves portées contre les syndicalistes, les journalistes un peu trop curieux et les civils, tous en butte à la violence et à l’oppression. Sous la présidence d’Alvaro Uribe, entre 2002 et 2006, la violence sociopolitique a coûté la vie à plus de 11’000 personnes, dont 6’200 civils. Depuis, l’hécatombe ne s’arrête pas. Le CICR recense pour sa part 300 exécutions sommaires en 2008. Le pays détient en outre le triste record mondial des victimes de mines antipersonnel: d’après des données fournies par la Colombie elle-même, entre 1990 et 2008, 7’541 personnes – dont 722 enfants – ont été tuées par les mines. La guerre civile a coûté la vie a plus de 200’000 personnes. Quant à l’Eglise, elle a elle aussi payé le prix fort, avec des missionnaires et des prêtres assassinés ces dernières années, y compris un évêque.
Le 17 avril 2008, le corps de Jesus Heberto Caballero Ariza, un responsable du Syndicat des fonctionnaires du service national de la formation professionnelle, était découvert à Sabanalarga. Il avait reçu des menaces de mort des paramilitaires. Il était en train de révéler les pratiques de corruption au sein du Service national de formation professionnelle (SENA). Il en est ainsi de plusieurs centaines d’autres syndicalistes. Les groupes paramilitaires qui agissent souvent en collusion avec les forces de sécurité ou avec leur accord, portent la responsabilité de la plupart de ces homicides.
Selon AI, entre 2000 et 2006, plus de 750 syndicalistes ont été tués et au moins une centaine d’autres ont « disparu ». Les syndicalistes tombent comme des mouches. Du 1er janvier au 30 août 2008, dans la seule ville de Buga, dans le Département du Valle, le nombre de syndicalistes que la violence a fauchés s’élevait à 38, soit 34 hommes et 4 femmes, selon des chiffres de l’ »Escuela Nacional Sindical ». Les journalistes paient également leur tribut: 31 ont été assassinés depuis 2002. 3 ont trouvé la mort depuis janvier.
Plus de 40 ans de conflit armé en Colombie ont eu un effet catastrophique sur la population civile du pays. Prises en tenailles entre les forces de sécurité, qui ont toujours collaboré avec les groupes paramilitaires et les ont soutenus, et les groupes d’opposition armés, les Farc notamment, des dizaines de personnes civiles ont été tuées, ont « disparu », ont été torturées ou enlevées, tandis que des millions d’autres se sont retrouvées déplacées de force. En exil dans leur propre pays, au nom des intérêts des multinationales, des groupes de narco trafiquants, de la volonté de « seigneurs de la guerre », de la guérilla.
Durant la seule année 2008, quelque 380’000 civils ont rejoint la liste des personnes déplacées par la guerre, soit une augmentation de 27% par rapport à 2007. Un chiffre qui met en lumière l’échec de la politique du « tout à la répression » du président Uribe. Selon l’Organisation colombienne de défense des droits de la personne, cette population, déplacée sur son propre sol, « invisible », est estimée entre trois et quatre millions de personnes, protagonistes, malgré elle, de la seconde crise humanitaire la plus grave du monde, d’après l’ONU, derrière celle du Soudan. 60% des déplacés sont des Afrocolombiens qui possèdent des titres de propriétés, forcés de quitter leurs maisons sous la menace.
La « guerre sale » y est une politique d’Etat. En mai 2008, le gouvernement colombien extradait 14 anciens chefs de groupes paramilitaires aux Etats-Unis. Tous s’étaient « démobilisés » en 2005 – en compagnie de 31’000 de leurs combattants – et furent détenus dans le cadre de la loi « Justice et Paix ». En échange de leur collaboration pour « l’établissement de la vérité », écrira le « Monde diplomatique », sur les centaines de massacres et les milliers d’assassinats du paramilitarisme, cette loi leur assurait des peines dérisoires, huit ans maximum. Parmi ces anciens paramilitaires, certains mirent en cause des membres de l’exécutif, à commencer par Juan Manuel Santos, ministre de la Défense, Francisco Santos, vice-président de la République, Alvaro Uribe en personne ainsi que son cousin, Mario Uribe. Ce dernier étant incarcéré. L’extradition vers les Etats-Unis des chefs des paramilitaires met un terme aux révélations de ces derniers en Colombie sur leurs crimes et, surtout, leurs liens avec la classe politique colombienne, jusqu’au plus haut niveau de l’Etat. PR
Encadré:
L’ONU dénonce les « faux positifs »
Le rapporteur spécial de l’ONU sur les exécutions extrajudiciaires en Colombie, Philip Alston, relevait cet été, après une enquête dans ce pays, que l’expression « faux positifs », employée par le gouvernement pour désigner les massacres d’innocents, dissimulait en réalité « des assassinats de sang froid, prémédités, de civils innocents pour en tirer des bénéfices ». Ces dernières années en effet, la politique du gouvernement a consisté à récompenser les militaires qui contribuent à renforcer la lutte contre la guérilla: une politique qui a donné lieu à des massacres d’un nombre encore indéterminé d’innocents déguisés par la suite en « dangereux rebelles », affirmait dans son rapport Philip Alston. Selon les chiffres de l’ONG de la Commission colombienne des juristes, au moins 1’205 cas de « faux positifs » ont été répertoriés en Colombie de 2002 à 2008. PR
Note: Des photos du sénateur Robledo peuvent être obtenues à l’Apic: apic@kipa-apic.ch
(apic/pr)
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