Fribourg: Rencontre avec Mgr Paul Ponen Kubi, évêque de Mymensingh, au Bangladesh

Dans ma région, personne ne s’occupe des gens, sauf l’Eglise

Fribourg, 13 octobre 2009 (Apic) « Dans ma région, personne ne s’occupe des gens, en majorité très pauvres, sauf l’Eglise, et les musulmans nous en sont très reconnaissants ». Mgr Paul Ponen Kubi, évêque de Mymensingh, salue ainsi la relative sérénité qui s’est installée depuis l’arrivée au pouvoir, en début d’année, de Cheikh Hasina Wajed (*), la fille du premier président du Bangladesh, Cheikh Mujibur Rahman, assassiné en 1975. En juin 1988, sous la dictature du général Ershad, l’islam avait été imposé comme religion d’Etat.

« Depuis le retour au pouvoir de Cheikh Hasina, nous nous sentons mieux et nous ne nous sentons plus menacés. Ce gouvernement cherche pour la première fois à donner de l’espace à tous les groupes de la population. Cheikh Hasina approuve ce que font les chrétiens et le ministre d’Etat des Affaires culturelles, Promode Mankin, est même un Mandi-Garo catholique, de mon ethnie. Cela aurait été impensable il y a encore une année! », explique, optimiste, Mgr Paul Ponen Kubi, un prélat âgé de 53 ans. Le pape Benoît XVI l’a nommé le 15 juillet 2006 second évêque de Mymensingh, un diocèse détaché du territoire de Dhaka en 1987 et dont le patron est Saint Patrick.

Son diocèse de quelque 16’500 km2 situé au nord de Dhaka, la capitale du Bangladesh, dont la frontière septentrionale est adossée aux montagnes de l’Etat indien du Meghalaya, comprend les districts de Mymensingh, Jamalpur, Kishorganj, Netrokona, Sherpur et Tangail. Sur une population de plus de 16 millions d’habitants, les catholiques ne sont que 75’000 dans le diocèse, en grande partie de l’ethnie des Mandis-Garos, dont Mgr Paul Ponen Kubi est lui-même issu. Dans son diocèse, la population parle la langue nationale, le bengali (bangla) et des langues tribales comme le Garo ou le Hajong.

Aujourd’hui, le Bangladesh compte 45 groupes ethniques (Adivasis et Jumma), des populations aborigènes et tribales, soit au maximum 3 millions (sur une population totale de 150 millions). Les peuples indigènes du Bangladesh sont parmi les groupes les plus marginalisés et exclus de la société, et leurs terres – qui n’ont jamais été cadastrées -, sont convoitées.

Invité en Suisse ces jours-ci par l’œuvre d’entraide catholique « Aide à l’Eglise en Détresse » (AED) basée à Lucerne, Mgr Paul Ponen Kubi, un missionnaire de la Congrégation de Sainte-Croix (CSC) (**), est très sensible à la dure situation que vivent les populations aborigènes de son diocèse. D’ailleurs, sur les quelque 300’000 catholiques du pays, plus de 50% appartiennent aux minorités ethniques.

Apic: Quelles sont les relations qu’entretient la petite minorité chrétienne du Bangladesh (0,4% de la population) avec la grande majorité musulmane ?

Mgr Paul Ponen Kubi: En réalité, les relations des 300’000 catholiques avec le reste de la population sont très bonnes, que ce soit avec la majorité musulmane (plus de 90% de la population), avec les hindous (moins de 10%) ou les bouddhistes. L’islam dans notre pays a été toujours très tolérant, même s’il existe une petite minorité extrémiste.

Nous sommes très appréciés comme catholiques, parce que nous sommes du côté des gens du peuple, nous ne sommes pas des princes de l’Eglise. Nous essayons de donner le bon exemple. Nous avons 11 paroisses et presque chacune a un petit dispensaire qui accueille tout le monde, chrétiens, musulmans, hindouistes… L’Eglise gère 154 écoles primaires, avec près de 15’000 élèves, et 8 écoles secondaires avec 4 ou 5’000 élèves. Le gouvernement est, dans ce domaine comme dans celui de la santé,… absent!

Personne d’autre que nous ne s’occupe de la population dans les campagnes, et les gens nous le rendent bien! On ne nous reproche pas de faire du prosélytisme, plutôt de ne pas en faire assez… On essaie d’aider tout le monde, et si une fois quelqu’un veut faire une démarche personnelle de conversion, évidemment nous l’accueillons, mais nous n’aidons pas les pauvres pour les convertir.

Apic: La situation des chrétiens du Bangladesh n’est tout de même pas idyllique!

Mgr Paul Ponen Kubi: Il faut reconnaître qu’à l’époque des attaques visant les chrétiens – lors de l’invasion de l’Irak ou les bombardements en Afghanistan – le gouvernement était aux mains de fondamentalistes. Ce n’est plus le cas depuis cette année. Nous sommes acceptés, mais c’est vrai que quand il se passe quelque chose dans le monde musulman, nous sommes vite pris comme boucs émissaires. Si la situation s’est notablement améliorée depuis l’an dernier, le pays reste instable et tout pourrait soudainement basculer.

Apic: Dans votre diocèse, le problème de la propriété de la terre est lancinant…

Mgr Paul Ponen Kubi: C’est le plus grand problème: dans ces régions, les aborigènes n’ont jamais eu de titres de propriété. Les Mandis-Garos pensaient que les forêts et les collines, où ils ont toujours vécu, étaient leur propriété ancestrale. Comme ces terres ne sont pas enregistrées, le gouvernement dit qu’elles appartiennent à l’Etat. Mais pour la première fois, il faut le souligner, le gouvernement a promis d’aider à enregistrer les titres de propriété des terres… Pourvu que cela n’en reste pas au stade des promesses! Les musulmans, qui ont une démographie galopante, s’introduisent dans les villages, commencent à s’approprier les terres de diverses manières, de façon insidieuse.

De toute façon, le pays est surpeuplé, et la menace se fait encore plus pressante avec les changements climatiques: une bonne partie de la population vit sous le niveau de la mer, et les raz de marée font des ravages. Près de la frontière indienne, des hordes d’éléphants sauvages à la recherche de nourriture viennent ravager les champs et sèment la mort dans les villages déjà très pauvres. Dans la campagne, il n’y a pas de travail, alors les gens partent vers la ville, vers Dhaka, qui compte déjà dix millions d’habitants. Nous avons à faire à un grave problème de surpopulation.

Apic: Quelle est la solution face à une telle surpopulation ?

Mgr Paul Ponen Kubi: Certes, les chrétiens sont très peu nombreux. Mais malgré tout, nous avons introduit le planning familial naturel dans tous les diocèses depuis vingt ans. Il faut avouer que cela fonctionne mieux en ville, auprès des gens éduqués. Notons qu’avec plus de 1’000 habitants au km², le Bangladesh est le pays le plus densément peuplé du monde, à part quelques villes-Etats. Sur une superficie seulement 3,5 fois plus grande que la Suisse vivent 150 millions d’habitants. Géographiquement, l’essentiel du Bangladesh est occupé par le delta du Gange et du Brahmapoutre. C’est une plaine fertile mais sujette aux cyclones et inondations des moussons. JB

Encadré

L’Eglise catholique au Bangladesh – après l’arrivée de missionnaires jésuites, dominicains et augustiniens aux 16e et 17 e siècles, atteignit sa pleine maturité lors de l’érection du diocèse de Dhaka en 1886. Les Mandis-Garos, un groupe aborigène du Bangladesh, ont été évangélisés seulement à partir de 1909, quand cinq leaders tribaux ont fait le long voyage de Dhaka pour demander que l’Eglise leur envoie un prêtre. En 1910, Mgr Lineborn, un évêque missionnaire de la Congrégation de Sainte-Croix, envoie deux missionnaires dans la région, le Père Fleury et le Frère Eugène, pour étudier la situation. C’est alors que la mission a vraiment débuté. La première église a été bâtie en 1912. Jusqu’en 1918, il n’y avait qu’un seul prêtre qui couvrait toute la région: le Père Adolphe Francis. Le territoire du diocèse de Mymensingh, érigé en 1987, a été détaché de celui de Dhaka. Il compte désormais 11 paroisses et près de 75’000 fidèles. JB

(*) Cheikh Hasina, à la tête de la Ligue Awami, d’obédience séculariste, a remporté une victoire écrasante lors des élections générales du 29 décembre dernier et est devenue pour la deuxième fois Premier ministre du Bangladesh. Elle a battu le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP) dirigé par l’ex-Premier ministre, Mme Khaleda Zia.

(*) Congrégation catholique de frères et de pères spécialisés dans l’enseignement fondée au Mans (département français de la Sarthe) en 1837 par le Père Basile Moreau.

Des photos de Mgr Paul Ponen Kubi peuvent être obtenues à l’apic: jacques.berset@kipa-apic ou apic@kipa-apic.ch, tél. 026 426 48 01 (apic/be)

webmaster@kath.ch

Portail catholique suisse

https://www.cath.ch/newsf/dans-ma-region-personne-ne-s-occupe-des-gens-sauf-l-eglise/