Des années voire un siècle de discussions?
Rome, 23 octobre 2009 (Apic) Pour la première fois depuis la séparation intervenue en juin 1988, l’Eglise catholique va entamer le 26 octobre prochain des discussions doctrinales et théologiques avec la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X.
Les experts des 2 parties vont ainsi se rencontrer pour régler, comme l’a souhaité Benoît XVI en juillet dernier, les problèmes «de nature essentiellement doctrinale» avant toute réintégration des évêques lefebvristes et de leurs fidèles dans le giron de l’Eglise catholique.
A huis clos, dans une salle de l’imposant Palais du Saint-Office, sur la gauche des colonnades de la Place Saint-Pierre, les 3 théologiens experts désignés par la Commission pontificale ›Ecclesia Dei’ et les 3 experts nommés par la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X vont ainsi se rencontrer une première fois pour fixer les règles de ces discussions voulues par Benoît XVI.
Des discussions qui porteront essentiellement sur le contenu et l’application du Concile Vatican II (1962-1965). Des sources proches du dossier confient que Rome attend de savoir quelle est, sur ce point, «la position officielle de la Fraternité Saint-Pie X». La position de la fraternité traditionaliste, répondent déjà certains responsables, est «celle de l’Eglise de toujours».
Un communiqué conjoint devrait conclure, le 26 octobre, cette première matinée de dialogue où les parties en présence feront avant tout connaissance et fixeront les points essentiels à débattre ainsi que le calendrier de ces discussions.
A Rome, on assure que le discours de Benoît XVI devant la curie romaine, en décembre 2005, sur «l’herméneutique du renouvellement dans la continuité», sera le fil conducteur de ces échanges. Elu 8 mois plus tôt, le pape avait alors évoqué les «fruits» et la «réception» du Concile Vatican II, rejetant clairement «l’herméneutique de la discontinuité et de la rupture». Il avait alors mis en garde contre le risque de créer «une fracture entre l’Eglise préconciliaire et l’Eglise postconciliaire».
Ces discussions, souligne-t-on à Rome, sont inédites depuis la séparation entre Rome et la fraternité en 1988. Les derniers échanges doctrinaux avec les traditionalistes remontent ainsi aux discussions du printemps 1988 entre Mgr Marcel Lefebvre (1905-1991) et un certain cardinal Joseph Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi. A la demande de Jean Paul II, c’est en effet le futur pape qui avait traité avec Mgr Lefebvre afin d’éviter la séparation cependant intervenue fin juin 1988 avec la consécration de 4 nouveaux évêques de la fraternité sans l’accord de Rome. Auparavant, il était pourtant parvenu à un ›protocole d’accord’ dans lequel l’évêque français promettait fidélité au pape et à l’Eglise, acceptait la doctrine conciliaire et reconnaissait la validité du rite liturgique postconciliaire.
Les 3 experts chargés par Rome de ce dialogue, tous consulteurs de la Congrégation pour la doctrine de la foi, sont le dominicain suisse Charles Morerod, secrétaire de la Commission théologique internationale, l’Espagnol Mgr Fernando Ocáriz, ›numéro deux’ de la Prélature de l’Opus Dei, et le jésuite allemand Karl Becker. Côté romain participeront également le secrétaire de la Commission ›Ecclesia Dei’, Mgr Guido Pozzo, et le secrétaire de la Congrégation pour la doctrine de la foi, le jésuite Mgr Luis Ladaria Ferrer.
De son côté, la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X envoie 3 experts à Rome, tous français : l’abbé Benoît de Jorna, directeur du Séminaire d’Ecône (Suisse), l’abbé Jean-Michel Gleize, professeur d’ecclésiologie à Ecône, et l’abbé Patrick de La Rocque, prieur du Prieuré Saint-Louis à Nantes (France). Ils seront conduits par l’Espagnol Mgr Alfonso de Galarreta. Depuis plusieurs mois, le directeur du séminaire de la fraternité en Argentine avait été chargé de préparer ces discussions.
Mgr Alfonso de Galarreta – l’un des 4 évêques dont Benoît XVI avait levé l’excommunication en janvier 2009 – a d’ores et déjà déclaré qu’il s’attendait à «plusieurs années de discussions» avec Rome. Quant à son supérieur, Mgr Bernard Fellay, il a récemment encore jugé que «la sainte Eglise» était «en train de se transformer en un amas de ruines spirituelles», dont il attribue la responsabilité au Concile Vatican II. Il reste convaincu que sa fraternité est l’expression des «problèmes» de l’Eglise. Mgr Fellay, qui juge que les discussions doctrinales pourraient durer «un siècle», est cependant vu à Rome comme l’homme avec lequel un dialogue est encore possible. Le nom de Mgr Richard Williamson, en revanche, n’est pas mentionné, sauf pour dire que «son cas sera jugé plus tard».
Pour Rome, il est encore trop tôt pour évoquer la structure canonique susceptible d’accueillir un jour les évêques et les fidèles de la Fraternité Saint-Pie X. Cette dernière évoque la possibilité d’être élevée au rang de Prélature personnelle du pape, comme c’est le cas de l’Opus Dei. A Rome, cette hypothèse semble moins vraisemblable et d’aucuns n’excluent pas la possibilité de s’inspirer des ›ordinariats’ que l’Eglise catholique s’apprête à créer à travers le monde afin d’accueillir des fidèles anglicans en rupture avec leur Eglise.
Au sein de la curie romaine, l’optimisme n’est pas de mise et beaucoup pensent que ces discussions s’apparentent à un dialogue de sourds. Des sources proches du dossier, plus optimistes, affirment que l’on peut arriver à une solution sur les questions doctrinales en une année.
Quant au cardinal Tarcisio Bertone, secrétaire d’Etat du Saint-Siège, il confie pour sa part que Benoît XVI est poussé par «la nécessité de reconstruire l’unité au sein même de l’Eglise catholique». Dans un entretien accordé à la chaîne de télévision catholique KTO, il soutient ainsi que «la préoccupation de l’unité, en commençant par le premier cercle, à l’intérieur de l’Eglise catholique, doit être une préoccupation fondamentale du pape qui, par définition, est le constructeur et le garant de l’unité et de la communion dans l’Eglise». Il justifie la main tendue du pape aux traditionalistes par sa volonté de «ne pas rompre avec la tradition de l’Eglise, avec un patrimoine qu’il faut connaître, valoriser, qu’il ne faut pas jeter et ne pas laisser dans les bibliothèques».
Le 8 juillet 2009, Benoît XVI avait publié le Motu Proprio Ecclesiae Unitatem visant à entamer une nouvelle étape dans le dialogue avec la Fraternité Saint-Pie X après la levée de l’excommunication des 4 évêques de la fraternité 6 mois plus tôt et la libéralisation de la messe selon les livres liturgiques préconciliaires, avec le Motu Proprio Summorum Pontificum de juillet 2007. Avec Ecclesiae Unitatem, le pape avait placé la Commission pontificale ›Ecclesia Dei’ sous la responsabilité directe du préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi en confiant qu’il souhaitait régler les problèmes «de nature essentiellement doctrinale» avant toute réintégration des évêques. Tant que les questions doctrinales «ne seront pas éclaircies, la fraternité n’a pas de statut canonique dans l’Eglise et ses ministres ne peuvent exercer aucun ministère de manière légitime», avait alors précisé le pape. (apic/imedia/ami/pr)
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