«La question des femmes est instrumentalisée à des fins politiques»

Berne: L’islamologue Rifa’at Lenzin commente la votation anti-minarets

Berne, 30 octobre 2009 (Apic) «En tant que musulmane, je me bats contre la diffamation et la réduction de ma religion comme étant ennemie de la femme et oppressive. Je me bats contre une instrumentalisation de la question de la femme à des fins politiques», affirme l’islamologue Rifa’at Lenzin (*), de Zürich.

L’agence Apic s’est entretenue à Berne avec cette scientifique musulmane à l’occasion d’une conférence de presse d’organisations opposées à l’initiative visant à interdire les minarets en Suisse.

Apic: En tant que musulmane, arrivez-vous à percevoir des signes positifs pour votre communauté durant cette campagne virulente des adversaires des minarets? Ou n’y voyez-vous que de la discrimination et des attaques blessantes?

Rifa’at Lenzin: Cela dépendra un peu du résultat de la votation. Si l’initiative contre les minarets devait vraiment aboutir le 29 novembre, alors les aspects négatifs en lien avec cette campagne virulente auront pris le dessus. Beaucoup de musulmans sont simplement blessés et ne parviennent pas à comprendre ce qui se passe.

Je pourrais percevoir des éléments positifs dans cette campagne si l’initiative était massivement rejetée. Mais franchement, je ne compte plus là-dessus. Mais si au moins elle était rejetée, cela constituerait un signe pour les musulmans montrant qu’une majorité des Suisses n’approuve pas une telle restriction. Un tel résultat serait un signal et pourrait relativiser un peu la virulence de la campagne.

Pourtant, à moyen ou long terme, des mesures sociales doivent être entreprises. La société suisse, au fond d’elle-même, n’est pas encore préparée à cela. Elle vit pourtant depuis des décennies avec les musulmans, mais n’a pas encore vraiment pris conscience de leur présence en Suisse.

Apic: Vous voulez dire que les Suisses savent qu’il y en a dans leur pays, sans plus …

R.L: … Oui, et cela n’intéresse personne. Car les musulmans ne posent pas vraiment de problèmes. Ainsi, on peut ignorer leur présence. C’est seulement maintenant, avec l’apparition de ce sujet politique, qu’il faut débattre de cette question. J’aurais préféré une telle discussion dans un cadre un peu plus réjouissant, mais c’est peut-être une illusion.

Regardez ce qui se passe dans les pays étrangers. En Grande-Bretagne par exemple, pour des raisons historiques on est davantage avancé dans ce processus d’intégration. Pour un sikh, il n’y a plus de problèmes pour servir dans la police britannique avec un turban. Mais il a d’abord fallu se battre! Ce n’est pas comme si on avait dit: ce sont d’aimables anciens sujets de l’époque coloniale, et nous allons les accueillir. Non, il a fallu se battre. Cela est aussi valable pour les musulmans, je pense. Rien n’est offert. Ainsi, je pourrais finalement voir un nouvel aspect positif de la campagne actuelle.

Apic: La section francophone de l’UDC valaisanne a présenté une nouvelle affiche pour l’initiative anti-minarets. Avec le slogan «Stop à la soumission» l’image montre les yeux d’une femme voilée derrière un grillage. Le minaret est présenté comme le symbole d’un «patriarcat renforcé», a commenté le conseiller national UDC Oskar Freysinger. Connaissez-vous cette affiche?

R.L: Non, mais elle correspond tout à fait à une imagerie usuelle. Pour ma part, je me représente la libération de la femme un peu autrement. Et je trouve surtout très suspect en voyant d’où cela provient. Ce ne sont pas des milieux qui s’engagent à fond en faveur des droits de la femme.

La libération de la femme ne fonctionne pas de cette façon! On l’a aussi constaté avec les Américains en Afghanistan, qui sont soi-disant entrés en guerre afin de libérer les femmes de la burqa. Et pourtant la cause des femmes n’a pas avancé, et la société en Afghanistan a accompli de grands pas en arrière. Les femmes ont perdu le peu de sécurité qu’elles avaient auparavant. Il n’a donc pas été question de libération de la femme.

La libération de la femme doit provenir de la société elle-même. Pas des Suisses. De la société musulmane.

Apic: Selon vous, ce processus est-il en route?

R.L: Oui, il est en route. Mais des campagnes comme celle qui représente une femme voilée derrière des barreaux empêchent ce processus de discussion. Elles contribuent davantage à une forme de polarisation. Lorsqu’il y a polarisation, les gens sont contraints de rallier une position. Tout à coup, on n’est plus que des adeptes ou des opposants au voile.

A l’intérieur de la communauté musulmane, un autre processus doit encore se réaliser. Celui qui consiste à définir: Qu’est-ce qui appartient à notre propre identité? Qui sommes-nous? Que voulons-nous? Car des thèmes comme l’intégration doivent être emplis d’un certain contenu.

Apic: Au fond, cela concerne le droit à la définition de sa propre identité.

R.L: Oui, il s’agit là d’une question de fond. Mais dans cette problématique de l’identité, il convient naturellement d’associer la société suisse. La question est la suivante: Qui sommes-nous dans un monde globalisé? Les processus de transformation engendre toujours des peurs, pas seulement de la part de la population majoritaire, mais dans le cas présent aussi chez les musulmans. Il faut tenir compte de ces peurs. Si on se contente de les instrumentaliser, cela ne sera utile ni pour la société, ni pour les individus eux-mêmes.

(*) Rifa’at Lenzin représente la communauté musulmane à la direction de la «Lehrhaus» de Zürich, maison qui se définit comme un forum de dialogue interculturel dans le domaine du christianisme, du judaïsme et de l’islam.

Note aux rédactions: Des photos en lien avec cette interview peuvent être commandées à kipa@kipa-apic.ch. Prix: 80 frs la première, 60 frs les suivantes. (apic/job/bb)

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