Malgré de sombres pronostics, l’espérance vaincra la peur
Neuchâtel, 12 novembre 2009 (Apic) A l’occasion de sa venue en Suisse pour recevoir le titre de docteur honoris causa de la Faculté de théologie protestante de l’Université de Neuchâtel, remis samedi lors du Dies academicus, le théologien de la libération brésilien Leonardo Boff s’est dit modérément optimiste à l’approche de la Conférence sur le climat, qui se tiendra en décembre 2009 à Copenhague.
Cette année, marquant le centième anniversaire de l’UniNE, le Dies academicus revêtu une solennité toute particulière avec l’octroi de doctorats honoris causa à Robert Badinter, Leonardo Boff, Mikhaïl Leonidovitch Gromov, Jean-Pierre Roth et Michael Screech.
«Malgré de sombres pronostics, j’ai la confiance que l’espérance vaincra la peur et que la vie est plus forte que la mort», a-t-il déclaré dans une interview accordée au journaliste Sergio Ferrari. La crise de l’environnement est largement médiatisée à l’approche de la Conférence sur le climat, qui se tiendra en décembre 2009 à Copenhague, au Danemark. Faute de consensus préalable sur un accord définitif, les prévisions ne sont pas optimistes.
Le théologien brésilien Leonardo Boff, l’un des pères fondateurs de la théologie de la libération, a reçu le 7 novembre le doctorat honoris causa de l’UniNE. Auparavant, durant cette même semaine, il a animé un débat public organisé par les ONG de coopération solidaire E-CHANGER et Mission Bethléem Immensee, à la Maison de solidarité Romero (Romerohaus) de Lucerne, à laquelle ont participé 200 personnes.
Sergio Ferrari (SF): Tout le monde parle aujourd’hui de la problématique écologique planétaire. Dans les années 1980, vous étiez un précurseur pour sonner l’alarme sur ce thème. Comment analysez-vous la situation actuelle de l’environnement ?
Leonardo Boff (LB): De nombreuses indications scientifiques signalent l’arrivée d’une tragédie écologique et humanitaire. Rien d’essentiel n’a changé depuis la rédaction de la «Charte de la Terre» élaborée en 2003 par un groupe de personnalités en provenance du monde entier. Nous disions dans ce document: «Nous vivons un moment critique pour la Terre, où l’humanité doit choisir son futur. Le choix est le suivant: ou l’on promeut une alliance globale pour veiller sur les autres et sur la Terre, ou nous risquons notre destruction et la dévastation de la diversité de la vie». On consomme plus que la Terre supporte.
SF: Comment justifiez-vous une affirmation si tranchante ?
LB: Par la convergence actuelle de trois crises structurelles: la crise due au manque de durabilité de la Terre, la crise sociale mondiale et la crise du réchauffement climatique.
SF: Pouvez-vous nous donner des exemples ?
LB: Socialement, la moitié de l’humanité vit au-dessous du niveau de misère. Les chiffres sont terrifiants: 20 % des plus riches consomment 82,49 % de toutes les richesses de la Terre, les 20 % les plus pauvres doivent se contenter d’un minuscule 1,6 %.
En ce qui concerne la crise de la durabilité, un exemple éloquent: l’humanité consomme aujourd’hui 30 % de plus de ce qu’elle est capable de reproduire, c’est-à-dire 30 % de plus que les capacités de la Terre.
Quant au réchauffement climatique, la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation) a prévenu que, dans les prochaines années, il y aura 150-200 millions de réfugiés climatiques. Les prévisions les plus dramatiques parlent d’une augmentation de 4°C d’ici 2035. Pour la fin du 21e siècle, on prévoit une augmentation de 7° C. Si cela devait réellement se produire, aucun type de vie connu aujourd’hui ne pourrait survivre.
SF: Pourtant, cette tendance à consommer la planète n’est pas nouvelle…
LB: Non. La nouveauté, ce sont les niveaux rapides de cette détérioration. Selon des études crédibles, en 1961 nous avions besoin de la moitié de la Terre pour répondre aux demandes humaines. En 1981, nous avions besoin de la Terre entière. En 1995, nous avons dépassé de 10 % la capacité de reproduction, bien que ce soit supportable. En 2008, nous en sommes à 30 % : la Terre donne des signes sans équivoque qu’elle ne le supporte plus. Dans quelques années, il faudrait deux Terres.
Si le produit intérieur brut (PIB) poursuit sa croissance de 2-3 % par année, comme prévu, en 2050 nous aurions besoin de deux planètes Terre pour répondre à la demande de consommation: c’est impossible, parce que nous n’en avons qu’une.
SF: Cela oblige à penser à un autre paradigme de civilisation ?
LB: Effectivement. Nous ne pouvons plus produire, comme nous l’avons fait jusqu’ici. L’actuel modèle de production, capitaliste, part du faux présupposé que la terre est une grande malle, d’où on peut tirer des ressources indéfiniment pour faire des bénéfices avec l’investissement le plus minime dans le temps le plus court.
Aujourd’hui, il est clair que la Terre est une planète petite, vieille et limitée qui ne supporte pas une exploitation illimitée. Nous devons nous orienter vers une autre forme de production et adopter d’autres types de consommation. Produire pour répondre aux besoins humains en harmonie avec la Terre, en respectant ses limites, dans un esprit d’égalité et de solidarité avec les générations futures: voilà le nouveau paradigme de civilisation.
SF: Pour revenir à l’actualité… Dans quelques semaines, se tient à Copenhague la Conférence sur le climat. Peut-on envisager un accord ?
LB: Il y a une prémisse claire. Nous devons faire tout ce qui est possible pour stabiliser le climat, en évitant le réchauffement de la Terre de 2 ou 3 degrés supplémentaires, afin que la vie puisse continuer. En comprenant que ce réchauffement impliquerait une dévastation de la biodiversité et l’holocauste de millions de personnes, dont les territoires ne seront plus habitables, particulièrement en Afrique et dans le Sud-est asiatique.
Dans ce scénario, je suis préoccupé par l’irresponsabilité de nombreux gouvernements, notamment ceux des pays riches, qui ne veulent pas prendre des mesures consistantes pour réduire les émissions de gaz à effets de serre et sauver le climat. Une véritable éco-myopie !
SF: Peut-on parler d’un manque de volonté politique pour parvenir à des accords ?
LB: Surtout d’un conflit d’intérêts. Les grandes entreprises – notamment celles du pétrole – ne veulent pas de changement parce qu’elles perdraient leurs bénéfices actuels. Il faut comprendre l’interdépendance des pouvoirs politique et économique. Le grand pouvoir, c’est le pouvoir économique. Le politique en dérive. Dans de nombreux cas, les Etats ne représentent pas les intérêts populaires, mais plutôt ceux des grandes acteurs économiques.
SF: En cas d’échec à Copenhague, quel serait le scénario postérieur par rapport à la (déjà) grave situation climatique ?
LB: A mon avis, la frustration politique peut signifier un défi énorme pour la société civile, pour qu’elle se mobilise, fasse pression et promeuve des changements venus d’en bas. Je crois que la raison, la prudence et la sagesse viendront de la société civile. Cette dernière sera, aussi pour le climat, le principal sujet historique. Aucun changement réel ne vient d’en haut, il viendra d’en bas. Et malgré ce présent difficile, je crois qu’il ne s’agit pas d’une tragédie qui finira mal, mais d’une crise purificatrice, qui nous permette de faire un saut en direction d’un futur meilleur.
SF: Avec un programme commun pour sauver la Terre ?
LB: Une nouvelle bio-civilisation devrait reposer sur quatre axes essentiels: l’usage durable, responsable et solidaire des ressources et des services limités de la nature. Le contrôle démocratique des rapports sociaux, spécialement celui des marchés et des capitaux spéculatifs; un ethos minimum mondial qui doit naître de l’échange mutuel multiculturel, basé sur la compassion, la coopération et la responsabilité universelles; la spiritualité comme dimension anthropologique et non comme un monopole des religions. Elle doit se développer comme expression d’une conscience qui se sent partie d’un Tout majeur, qui perçoit une énergie puissante et qui représente le sens suprême de tout. SF/JB
(*) E-Changer, dont le siège est à Fribourg, est une ONG au service des populations défavorisées des pays du Sud. Ses volontaires actifs dans 5 pays en Afrique et en Amérique latine luttent pour d’avantage de justice sociale et économique.
Encadré
Leonardo Boff: une vie d’engagement
Leonardo Boff est né à Concordia, dans l’Etat brésilien de Santa Catarina, le 14 décembre 1938. Il a été honoré pour son travail pastoral et d’accompagnement des mouvements populaires et sociaux d’Amérique latine et pour sa production littéraire: 82 livres, dont beaucoup traduits dans des dizaines de langues. Un livre intitulé «Leonardo Boff, avocat des pauvres» est paru l’an passé en Suisse (Leonardo Boff: Anwalt der Armen Interview Angelika Boesch, Sergio Ferrari. Nachwort Walter Ludin. Wegwarte-Verlag, 2008). Dans les années 1970, Leonardo Boff fut l’un des «pères» fondateurs de la Théologie de la libération.
Hormis le doctorat honoris causa décerné cette année par l’Université de Neuchâtel, il a reçu le même titre de la part, notamment, des Universités de Lund (Suède), Londres (Grande-Bretagne), Turin (Italie) et Sao Leopoldo (Brésil). En décembre 2001, il a reçu le prix Nobel alternatif de la paix pour ses apports à la lutte pour la défense du climat et son engagement social. Actuellement, il poursuit sa réflexion théologique, avec un accent particulier sur la thématique écologique. Il est conseiller du Mouvement des travailleurs ruraux sans-terre (MST) et des communautés ecclésiales de base (CEBs) du Brésil. (SFI). (apic/sf/be)
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