Bethléem: Une famille palestinienne tente de bâtir des ponts
Bethléem, 16 décembre 2009 (Apic) «Nous refusons d’être des ennemis». Ce message clair, en trois langues, est peint sur un bloc de rocher à l’entrée de la maison. Il accueille les visiteurs du vignoble de la famille Nassar, dans les environs de Bethléem. Récemment, explique Daher Nassar, des soldats israéliens ont arraché la porte d’entrée en sa présence. Il a dû la réparer et, obstiné, a déplacé son message de paix un peu plus loin sur le chemin. Regard sur la vie au quotidien de chrétiens arabes en Terre sainte, dans cette région où, dans quelques jours, sera célébrée avec fastes la fête de la Nativité du Christ.
Il n’y a que quelques kilomètres entre Bethléem et les terrains en possession de la famille Nassar, près de la colonie juive de Neve Daniel. Mais le barrage routier des militaires israéliens s’avère un véritable test de patience pour le conducteur. Le véhicule est à l’arrêt durant plus d’une demi-heure, pendant que les autos portant plaque israélienne de couleur jaune passent le barrage sans attente. «Chicaneries» dira plus tard Daoud, le frère de Daher. Le dernier tronçon se fera à pieds. Un rocher empêche le passage. Ce sont des colons juifs qui l’ont poussé sur le chemin lors d’une de leurs tentatives de construire une route à travers les terres de cette famille palestinienne.
La misère rend ingénieux. Ce vieux proverbe se vérifie dans la parcelle de 42 hectares des Nassar. Le règlement de construction édité par les Israéliens ne permet pas à la famille d’ériger de nouveaux bâtiments. Elle a donc aménagé différentes grottes sur son terrain, qui servent d’espaces d’habitation ou de rencontre. On y trouve même une grotte chapelle. En été, des tentes servent de chambres pour les hôtes. Le gouvernement israélien a également refusé l’accès à l’eau et à l’électricité. Les Nassar ont dû poser de nombreuses citernes dans les vignes pour récolter l’eau de pluie. Une génératrice diesel procure l’électricité, et depuis quelques mois elle est complétée par des panneaux solaires. Les quelques bâtiments qui émergent de la terre sont décorés de mosaïques à partir de débris de verre. «Nous pouvons produire quelque chose à partir de rien, si nous le voulons», affirment Daher et Daoud.
Ils auraient suffisamment de raisons de devenir frustrés ou résignés. Depuis 19 ans, les Nassar se battent pour leurs terres, qui appartiennent pourtant à leur famille depuis près de 100 ans mais qu’Israël a déclarées possession de l’état. Et pourtant, Daoud continue de parler d’entente, de ponts et d’espoirs de paix. Foi, amour, espérance, dit-il, constituent les fondements de son action. «Nous ne devons pas jouer le rôle de la victime. Nous pouvons faire quelque chose, y compris lorsque la situation est difficile», affirme-t-il.
Il ne faudrait surtout pas réagir avec la violence. «Nous devons penser autrement. La situation actuelle provoque ou de la violence, ou de la résignation, ou l’exil. La violence est la réaction la plus simple. Mais elle ne représente pas une solution.» Un pays sans population ne vaut rien, tout comme une population sans pays est sans valeur: telle est la devise de Daoud. C’est pourquoi il veut défendre son pays: sans violence, mais pas de façon passive. «Nous ne devons pas rester dans le cercle vicieux de la violence et de la résignation. Nous voulons exprimer positivement notre frustration.»
Le projet «Tente des Nations», fondé en 2000, est destiné à bâtir des ponts entre les personnes, mais aussi entre la population et le pays. Le vignoble est devenu un lieu de rencontre et un exemple pour les autres Palestiniens. Rien que cette année, plus de 4’000 visiteurs y sont venus de différents pays. Le programme mis en place par Daoud Nassar part d’action de plantation d’arbres à des travaux de récolte d’amandes en passant par des camps d’été pour enfants de Bethléem. Sa famille organise aussi un programme d’échange avec l’Europe et des cours d’anglais et d’informatique pour des femmes arabes.
«Pas à nos dépens»
La formation n’est qu’un aspect du projet, explique Daoud. Il s’agit aussi et surtout de motiver les personnes à s’engager activement pour leur avenir. Il veut en outre favoriser les rencontres, avec des cercles de paix auxquels participent, en plus de militants pour la paix israéliens et palestiniens, de nombreux visiteurs étrangers. «Beaucoup d’Israéliens nous considèrent comme des ennemis et ne savent pas comment nous vivons, nous autres Palestiniens. Nous ne cessons de percevoir mutuellement ce qui est le moins reluisant. Nous pourrions vivre ensemble, mais pas à nos dépens.»
Les pas de rapprochement sont petits, affirme Daoud Nassar, mais il considère les premiers fruits de son engagement comme un signe d’espoir. Ainsi en est-il des 250 oliviers sponsorisés et plantés par des juifs européens.
Site internet: www.tentofnations.org
Encadré 1:
Willi accomplit depuis quatre mois son service civil à la «Tente des Nations», en compagnie d’un autre civiliste. La dénomination exacte de son engagement devrait être: «Autre service à l’étranger», affirme-t-il. Pour lui, il ne s’agit pas d’un service «civil» à proprement parler. «Ici, je me trouve au plein centre des enjeux politiques actuels, là où l’Orient et l’Occident ont échoué de la même manière», affirme cet Allemand du Nord pour expliquer son engagement en Terre sainte.
Au moins une fois par mois, des soldats israéliens débarquent alors que les Nassar sont présents. Lorsque, récemment, ils ont violemment arraché une porte d’entrée, Willi a été interrogé durant vingt minutes «avec l’arme devant le visage». Cela ne le fait pas renoncer à sa décision, au contraire: «Je ne peux que recommander à chacun de venir constater ça de ses propres yeux!» Il voulait devenir journaliste, mais le fossé entre la réalité sur place et ce qui est relaté dans les médias occidentaux le fait douter.
Encadré 2:
«Nous avons de la chance d’avoir les documents prouvant que nous possédons ces terres depuis 1916. La plupart des Palestiniens n’ont jamais enregistré leur possession et n’ont donc jamais pu présenter de documents», affirme Daoud Nassar. Pour les habitants d’origine, la situation n’a cessé de se détériorer depuis l’occupation israélienne de 1967. Lorsque Israël a décrété l’ensemble de la région comme territoire d’Etat en 1991, beaucoup de Palestiniens ont perdu leurs parcelles. Le principal problème, selon Daoud, c’est ce que ce sont les Palestiniens eux-mêmes qui ont dû prouver que leur terre leur appartenait. «Notre famille a dû se défendre devant un tribunal. Les autorités militaires ont été sous le choc en constatant que nous avons pu présenter les papiers prouvant que nous possédons nos terres.»
Mais ces papiers seuls ne suffisent pas pour les autorités israéliennes, poursuit-il. Elles exigent toujours d’autres éléments comme les mesures du terrain ou des témoins oculaires. «On nous place le plus de pierres possible sur le chemin pour nous faire abandonner.» Le cas de la famille Nassar est actuellement traité à la Cour suprême à Jérusalem. Les coûts de ce combat juridique sont estimés à plus de 145’000 francs pour la famille Nassar.
Pendant ce temps, le village arabe dans la vallée est entouré de colonies juives. La parcelle de sa famille est la seule colline encore en possession des Palestiniens, explique Daoud. Le contact avec les colons juifs est très problématique. «Les colons radicaux nous rencontrent avec l’arme dans une main et la Bible dans l’autre. Ils revendiquent le pays que Dieu leur a offert. En tant que chrétiens, nous ne pouvons pas accepter une telle idéologie.»
A plusieurs reprises, les colons ont tenté de construire une route à travers les vignes. En 2002, raconte Daoud, ils sont venus avec des bulldozers et autres machines de chantier et sont restés trois jours, avant que la famille ne puisse les stopper. 250 oliviers ont été détruits sans que la police n’intervienne. Mais cela n’a pas suffi à décourager Daoud. «L’organisation ’Juifs européens pour une paix juste’ a apporté de nouveaux oliviers et les a même plantés. C’est pour nous un magnifique signe de solidarité!»
Encadré 3:
La famille Nassar est également soutenue en Suisse, par le biais de l’initiative «Schweizer Freundeskreis Zelt der Völker» (Cercle d’amis suisse Tente des Nations), par le cercle d’amis de Givat Haviva, par les Eglises réformées Berne-Jura-Soleure, qui vont consacrer une part de leur quête de Noël à ce projet, par plusieurs paroisses, ainsi que par des bienfaiteurs à titre personnel.
Le «Schweizer Freundeskreis Zelt der Völker» est basé à Berne. En plus du soutien des activités de la Tente des Nations à Bethléem, il organise des conférences données par Daoud Nassar en Suisse. Un autre cercle d’amis a été formé à Trèves en Allemagne.
Site internet: www.zeltdervoelker.ch
Indications aux rédactions: Des photos de reportage peuvent être commandées à kipa@kipa-apic.ch. Prix: 80 frs la première, 60 frs les suivantes.
(apic/ak/bb)
webmaster@kath.ch
Portail catholique suisse
https://www.cath.ch/newsf/nous-pouvons-produire-quelque-chose-a-partir-de-rien/