«Il ne faut pas communautariser la vie politique française»

Paris: Inquiétude musulmane devant les dérapages du débat sur l’identité nationale

Paris, 17 décembre 2009 (Apic) Le président en exercice du Conseil français du culte musulman (CFCM) s’inquiète des dérapages du débat actuel sur l’identité nationale, devenu débat sur la présence de l’islam en France. Devant les membres de l’Association française des journalistes d’information religieuse (AJIR), Mohammed Moussaoui a également exprimé son désaccord quant au projet de légiférer pour empêcher le port du voile intégral dans la rue.

L’interdiction du port du voile, si elle aboutissait, serait totalement contre-productive, estime-t-il. Concernant l’affaire de l’interdiction de la construction des minarets inscrite dans la Constitution suisse, il a rappelé qu’elle avait meurtri les musulmans de France. Et qu’elle manifestait la crainte diffuse des populations face à l’installation pérenne de l’islam en Europe.

L’interdiction des minarets en Suisse a meurtri les musulmans de France

Pour apaiser cette peur irrationnelle, il importe de tout faire pour empêcher la stigmatisation des musulmans. En redisant inlassablement que la grande majorité d’entre eux a une pratique paisible de la religion. Et en faisant valoir que l’impératif d’être un citoyen responsable et fraternel l’emporte sur des considérations religieuses de second ordre.

Né au Maroc, agrégé de mathématiques, Mohammed Moussaoui est le co-fondateur de la mosquée d’Avignon. Il a été élu président du CFCM en juin 2008. Son mandat devrait s’achever en 2011. Bien que contestée sur le mode de désignation de ses membres (par vote des grands électeurs), et donc sur sa représentativité, ainsi que sur son champ d’action, cette instance, assure-t-il, a trouvé sa place dans le paysage français. Et elle ne devrait plus être remise en cause. Même si, de fait, elle doit régler ces points en suspens.

D’ici fin janvier 2010, toutes les grandes fédérations regroupant les musulmans de France seront consultées et elles feront leurs propositions. Pas question pour autant de s’inspirer du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), comme évoqué par certains, car, souligne Mohammed Moussaoui, il ne convient pas de transposer aujourd’hui à l’islam de France un modèle propre au contexte juif et créé dans des conditions bien particulières (*). « Il ne faut pas communautariser la vie politique française. Pas question de créer par exemple une entité politique se revendiquant d’une identité religieuse particulière », insiste-t-il. Tout en nuançant qu’il convient que les partis, syndicats et organisations patronales reflètent la diversité culturelle et religieuse de la France. Et donc, que les musulmans y trouvent leur place.

Face débat sur l’identité nationale, refus de la stigmatisation des musulmans

Ce refus de la stigmatisation de ses co-religionnaires, – dont il dit et redit que la grande majorité d’entre eux a une pratique modérée de la religion – est un motif récurrent dans le discours du nouveau patron du CFCM. Ainsi du débat sur l’identité nationale, à l’initiative du Ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire.

Etait-il opportun de l’ouvrir maintenant ? Outre que l’homme exprime ses doutes, il ne cache pas ses réserves sur ce qui est insidieusement devenu le débat sur la présence de l’islam en France. Et d’évoquer les dérapages inadmissibles de certains membres du gouvernement. Certes, la tribune du président de la République, dans le quotidien « Le Monde », a contribué à remettre un peu d’ordre mais cela reste insuffisant, estime-t-il. De là à conclure que cette opération a été organisée en vue d’affaiblir le vote du Front National aux prochaines élections régionales, il n’y a qu’un pas qu’il ne franchit pas, fonction oblige. Tout en laissant entendre que cette opinion est largement répandue autour de lui.

Ce ne sont pas les minarets qui font problème, mais la présence de l’islam

Quid de la votation suisse sur les minarets ? Mohammed Moussaoui ne cache pas que cette affaire a meurtri la communauté musulmane française. Le refus suisse, analyse-t-il, ne porte d’ailleurs pas tant sur la construction à proprement parler des minarets, affaire fort marginale, que sur la présence durable et visible des musulmans en Europe. Ces derniers sont bien conscients que leur présence inquiète, maintenant qu’elle se pérennise.

Mais comment faire ? Sinon travailler sur le long terme à renverser les peurs diffuses et irrationnelles, alimentées certes par l’activisme d’extrémistes fort minoritaires au demeurant. A ce sujet, il rappelle qu’il est intéressant de voir que les cantons suisses ayant le plus voté « non » sont ceux où les musulmans sont les moins nombreux. Preuve que le vote des citoyens suisses est en grande partie non fondée. Et de souligner avec humour qu’il est bien loin le temps où la République française, pour remercier les soldats musulmans qui avaient fait la guerre à ses côtés, fit construire (ndlr : en 1920) avec des fonds publics la grande mosquée de Paris.

Le fils de Khadafi et les dérapages verbaux d’imams irresponsables

En Suisse, toutefois, les dérapages verbaux d’imams irresponsables et l’affaire liée aux démêlées du fils de Khadafi dans ce pays, ont contribué à jeter le trouble, admet néanmoins le patron du CFCM. Et de rappeler que peu de jours avant cette fameuse votation, l’ambassadeur de Suisse en France lui avait confié sa certitude que le résultat serait positif (oui à la construction au cas par cas de minarets). Comme quoi ….

Le refus de la stigmatisation s’applique encore à la réflexion en cours, via une enquête parlementaire, sur un projet de loi interdisant le port du voile intégral non seulement dans les lieux publics, mais aussi dans la rue. Mohammed Moussaoui exprime ses doutes quant à la recevabilité juridique d’un tel projet et quant à ses modalités d’application. Il est encore plus dubitatif quant à sa pertinence.

Doute sur la pertinence d’une loi interdisant le port du voile intégral

Outre que les femmes concernées sont peu nombreuses (le comptage du ministère français de l’Intérieur oscille entre quelque centaines et deux milliers), une telle mesure risque fort, souligne-t-il, d’aggraver le sentiment de victimisation de la communauté musulmane. Et, à coup sûr, il fera le lit des intégristes car ils auront beau jeu de dénoncer une justice à deux vitesses.

Pour autant, le CFCM a exprimé publiquement son désaccord sur le port ostentatoire de la burqa. Celui-ci, a fait valoir son président devant les journalistes, n’a pas de fondement scripturaire. Il est en outre un frein à l’intégration de ces femmes. Enfin, il blesse l’obligation faite à chaque citoyen musulman, comme à tous les citoyens de la République, de rechercher prioritairement – par-delà les seules obligations légales – les conditions du bien vivre ensemble et de la fraternité.

Désaccord sur le port ostentatoire de la burqa

Or, convient Mohammed Moussaoui, le port du voile intégral choque nos concitoyens. Dont acte. De même en ce qui concerne la possibilité pour les enfants musulmans de consommer de la viande hallal dans les cantines scolaires ou pour les femmes musulmanes de bénéficier d’horaires aménagés dans les piscines. Dans ces deux cas, nuance le président du CFCM, la décision appartient aux élus locaux, en fonction de la situation propre à leur commune.

A défaut de nourriture hallal, on peut toujours proposer aux enfants du poisson ou une nourriture végétarienne. Et si la fréquentation de la piscine municipale ne permet pas des horaires aménagés, eh bien soit, cela ne mérite pas une polémique, fait valoir Mohammed Moussaoui. Confirmant ainsi sa réputation d’homme modéré sinon sage. Une qualité qu’il s’efforcera de mettre en avant lorsqu’il rencontrera Nicolas Sarkozy le 23 décembre. Non sans lui demander de faire tout ce qui en son pouvoir de président de la République pour empêcher la stigmatisation des musulmans de France. (apic/jcn/be)

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