Interview: L’historien Urs Altermatt s’exprime sur les minarets et la crise de l’Eglise
Fribourg, 1er janvier 2010 (Apic) La votation sur les minarets a doublement touché les musulmans: ils ne sont pas chrétiens ni suisses. C’est ce que constate l’historien Urs Altermatt dans une interview à l’Apic. Il voit dans la démocratie directe de la Suisse un «thermomètre des ambiances en Europe». Pour lui, l’Eglise catholique se trouve à nouveau dans une difficile crise de modernisme. Le professeur de Fribourg a publié un ouvrage détaillé sur les changements qui ont marqué le catholicisme européen et suisse aux 19ème et 20ème siècles (»Konfession, Nation und Rom»).
Apic: La proportion de chrétiens est certes encore très élevée en Suisse, mais on assiste aujourd’hui à une véritable sécularisation. On serait en droit de s’attendre à ce qu’un tel pays soit plutôt tolérant sur le point de vue religieux. Et pourtant les Suisses ont adopté le 29 novembre l’initiative interdisant la construction de minarets. Comment expliquez-vous cela?
Urs Altermatt: Tout d’abord, il ne faut pas oublier que la Suisse est un pays d’immigration, ce qui a conduit à une pluralisation de la population tant du point de vue ethnique que du point de vue religieux. Ainsi, ce sont environ 400’000 musulmans qui vivent actuellement dans ce pays. N’oublions pas non plus que depuis cent ans on a de manière récurrente la discussion sur la surreprésentation des étrangers en Suisse. Dans les années 1960 et 1970, James Schwarzenbach a attisé ce type de discours, et au cours de ces trois dernières décennies l’UDC a repris ce thème comme leitmotiv. Il faut placer l’initiative sur l’interdiction de construire des minarets sous ce jour, sous cet aspect de la discussion de la «surreprésentation» des étrangers.
A première vue, la Suisse semble être un pays tolérant et sans véritable conflit religieux. Il n’y a pas de doute: ce pays est un Etat sécularisé, à l’occidentale, avec une tradition chrétienne, comme on peut le voir dans le patrimoine culturel. Mais son histoire séculaire montre toutefois – et cela est souvent masqué – une longue tradition d’intolérance religieuse. Du 16ème au 18ème siècle, le pays a vécu pas moins de quatre guerres de religion! «Cujus regio eius religio», peut-on lire dans la formule qui a permis à ce pays de constituer une Confédération: «A chaque région, sa religion».
La création de la Suisse moderne en 1848 a fait de ce pays, à la suite des Lumières et de la Révolution française, un Etat confessionnellement neutre. Néanmoins, comme je l’ai démontré dans mon livre, certains articles de la Constitution fédérale étaient teintés religieusement. Par exemple, l’article sur les jésuites et sur les monastères. Articles qui ont été perçu par les catholiques comme discriminatoires. Dans le même ordre d’idées, l’égalité des droits des juifs n’a été reconnue, par comparaison à l’ensemble de l’Europe de l’ouest, qu’en deux étapes de la Constitution, en 1866 et en 1874. En ce qui concerne l’abolition de l’article sur les jésuites et les monastères en 1973, les grands cantons réformés de Zurich, Berne et Bâle, s’y sont opposés. Pour l’islam, des peurs subconscientes se sont également manifestées ces dernières années. Tout cela façonne l’histoire de l’Europe chrétienne.
Apic: Aujourd’hui, quels effets ces peurs engendrent-elles?
Altermatt: Les peurs à l’égard de l’islam se manifestent encore par exemple aujourd’hui dans le fait que la Turquie est toujours «dans la salle d’attente» de l’Onu. Le fait de garder une distance à l’égard des Turcs provient d’une sorte d’islamophobie, qui a une longue tradition en Europe. Les craintes face à l’islam et à une islamisation font partie de l’histoire de l’Europe et à celle de la Suisse. Il semble qu’elles peuvent encore être mobilisées par une campagne populiste.
Apic: Cette vague a maintenant aussi un arrière-fond religieux…
Altermatt: On connaissait certes la peur de l’étranger, mais les élites politiques et intellectuelles de Suisse présupposaient que le pays était si tolérant du point de vue religieux qu’ils ont sous-estimé le potentiel de xénophobie de l’initiative anti-minarets. Pour les musulmans, le résultat du vote conduit à une double délimitation: ils ne sont pas chrétiens et ne sont pas non plus suisses. Ils deviennent ainsi doublement étrangers. Ici, ce sont l’intolérance religieuse et l’ignorance qui s’allient – et chacune joue son rôle! – aux peurs de l’étranger. Tous ces éléments ont fait un mélange surprenant qui a amené au résultat que l’on sait.
Apic: Le résultat du 29 novembre conduit-il à une leçon pour ce pays?
Altermatt: A ce sujet, ma thèse est la suivante: la démocratie directe que nous expérimentons en Suisse est une sorte de biotope politique. Le fait que, dans notre pays, de telles demandes d’exclusion puissent être soumises à une votation populaire fait que la Suisse est devenu un indicateur en ce qui concerne de telles phobies: c’est un thermomètre pour les ambiances en Europe. C’est la raison pour laquelle la votation anti-minarets suscite un si grand intérêt en Europe.
Apic: Nous les Occidentaux reconnaissons que les musulmans ont une identité religieuse forte, alors que nous n’en avons à peine une. Quelles conséquences cela a-t-il?
Altermatt: Les chrétiens laïcs et déconcertés de l’Occident ont certes abandonné ou perdu un peu de leur identité chrétienne. Mais cela ne signifie cependant pas que les réflexes confessionnels acquis de longue date aient disparu.
La manière dont la campagne anti-minarets combinait les symboles religieux et les symboles nationaux – cf. par exemple, les affiches – a non seulement ravivé les réflexes xénophobes, mais a aussi peut-être réactivé les préjugés religieux que l’on pensait avoir disparu du contexte suisse. C’est d’ailleurs un paradoxe: les musulmans vivant en Suisse pratiquent un islam sécularisé.
Apic: Si nous n’avons pas d’identité claire, nous ne voudrions pas parmi nous des gens en ayant une?
Altermatt: Dans les discussions, nous constatons que même des personnes non attachées à une confession ou non chrétiennes défendent la tradition de «l’Occident chrétien». Les chrétiens fondamentalistes sont aussi convaincus qu’il faut exclure les musulmans du pays afin d’empêcher toute immigration. A l’origine de l’initiative sur les minarets, il y a ces chrétiens fondamentalistes, essentiellement de provenance évangéliste. C’est ce qu’on oublie un peu trop dans le débat actuel.
Apic: Avec de nombreux autres représentants des Eglises, la Conférence des évêques suisses s’était clairement exprimée pour le rejet de l’initiative. Comme presque toujours lors de votations de ces dernières années, leurs conseils n’ont pas été suivis. Comment expliquez-vous cela?
Altermatt: La récente votation a clairement montré que l’influence des évêques sur la manière de voter des Suisses est relativement petite. La hiérarchie de l’Eglise n’a pas réussi à faire comprendre à la base l’enjeu de cette votation. Il est probable que de nombreuses personnes ont voté en pensant politique, non en chrétiens.
Depuis la fin du Concile Vatican II en 1965, les prises de positions des évêques suisses sur les questions d’éthique sociale n’ont cessé d’augmenter. Cela a même conduit à accuser les Eglises de faire de la politique (entendons dans ce reproche: de la politique de gauche). Dans les années 1990, les discussions sur le mandat politique des Eglises se sont estompées. On a même assisté à une attitude variant de l’indifférence à l’apathie.
Pourquoi cette inefficacité continuelle? L’érosion du milieu catholique et le pluralisme de la société – que le Concile a reconnu! – ont entraîné le fait que les évêques ont perdu du public et le monopole de l’interprétation. La voix des évêques et des prêtres n’a plus la même portée auprès des fidèles que ce qu’elle était juste après 1945. Mais il y a un paradoxe: la voix des Eglises comme institutions éthiques est plus présente que jamais dans la société moderne.
Apic: Où constatez-vous ce fait?
Altermatt: Les grands journaux de Suisse font des interviews avec les évêques. Les Eglises sont souvent sur l’estrade. Il en va de même pour le pape qui est beaucoup plus présent aujourd’hui dans les médias, comme puissance symbolique qui défend les droits humains, la paix et les valeurs chrétiennes. Mais – et c’est le point décisif – ces voix qui clament la morale ne changent quasiment rien à la pratique quotidienne des gens.
Apic: Et où allons-nous?
Altermatt: Vivons-nous actuellement réellement une ère «postchrétienne»? Le résultat de la votation sur les minarets soulève à ce sujet des doutes. Si nous étions vraiment dans une société purement sécularisée – en France, on dirait laïque – nous aurions aussi la réponse à la question: la religion est une affaire privée. Comme je le montre dans mon dernier livre, nous assistons depuis la fin du 20ème siècle à un renforcement de la religion sur le plan mondial. La religiosité est donc toujours présente, mais elle se transforme. Vivons-nous alors une époque «postséculaire»?
Par le fait que les valeurs chrétiennes ne sont plus transmises par l’éducation et le monde quotidien, elles ont tendance à disparaître. Elles peuvent totalement disparaître en l’espace de deux générations, comme nous l’ont montré les exemples de l’ex-RDA et de la Tchéquie. Après deux générations de communisme et de protestantisme sécularisé, conçu comme religion dominante, l’initiation des jeunes au socialisme et le baptême chrétien ont eu la même valeur : l’un choisit la première voie et l’autre la deuxième.
Apic: Les confessions seraient donc, en un certain sens, un modèle qui se perd ?
Altermatt: Il semble en aller ainsi pour la majorité des chrétiens de l’Europe de l’Ouest. La loyauté envers l’institution d’église dans laquelle on est né est en bonne part rompue, l’identité confessionnelle tend aussi à disparaître, et la pratique religieuse est à la baisse. Mais lorsque l’islam est stylisé comme ce fut le cas dans la campagne anti-minarets, on assiste à un sursaut soudain de pseudo identité chrétienne.
Apic: Le cas de la Fraternité Saint Pie X le montre: pour Benoît XVI l’unité de l’Eglise est un bien si précieux qu’il est disposé à transformer l’exigence posée par le Concile Vatican II demandant de dialoguer avec la pluralité du monde contemporain en distances prises par rapport à ce monde et à ce dialogue. Quelles en sont les conséquences pour l’Eglise ici et dans le monde?
Altermatt: Nous vivons une nouvelle crise du modernisme de l’Eglise. Rome tente une sorte de restauration, qui ressemble à un retour à une «communauté ecclésiale» qui semble minoritaire et fermée sur l’extérieur. Je ne tiens pas cela pour une alternative. De telles Eglises inclinent en effet vers le milieu sectaire et ont vite tendance à devenir fondamentalistes et intolérantes à l’égard des autres.
Dans la société occidentale actuelle, il ne peut qu’y avoir une Eglise ouverte et plurielle. Un Eglise qui tente de s’adapter aux valeurs du monde occidental comme la liberté et la pluralité, les droits humains, en un mot à la démocratie – et non une Eglise qui voudrait bloquer le monde sécularisé et pluraliste dans un univers ecclésial antimoderne. L’Eglise, telle que je la conçois, doit par exemple se poser la question du statut des femmes en son sein ou les questions relatives à la sexualité. Elle doit en parler avec les gens. Il s’agit de trouver grâce au dialogue des solutions, et non pas de prendre ses distances et de vivre dans la séparation.
Rome, ici, semble adopter une autre stratégie. Cela se manifeste entre autres par des décisions concernant les personnes, comme par exemple la nomination du nouvel évêque auxiliaire de Coire. De telles décisions concernant des personnes mettent en cause la crédibilité et l’autorité de l’Eglise, qui serait importante lors de votations populaires.
Apic: Mais il y a peu de risque de se retrouver dans l’effervescence qui a marqué l’affaire Haas…
Altermatt: Non, tout simplement parce que les fidèles s’en sont allés et se sont résignés à la situation. Mais cela ne peut être l’objectif de l’Eglise! Si c’était le modèle de l’Eglise, cela aurait des conséquences énormes jusque dans les finances et l’administration des Eglises en Suisse. Il faudrait alors débattre de tout le système des impôts ecclésiastiques.
La Suisse n’est pas encore prête pour un «marché» des confessions sur le mode des Etats-Unis. C’est ce qu’a révélé le vote sur les minarets. Dans une société de «marché» religieux, on ne s’en prend pas aux minarets. C’est un autre exemple démontrant qu’en Europe nous avons encore de profondes racines chrétiennes, mais celles-ci ne devraient pas être prétexte pour un fondamentalisme chrétien et encore moins pour l’intolérance religieuse.
Dans son dernier livre, Urs Altermatt, Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Fribourg (Suisse) depuis 1980, analyse de manière détaillée les changements par lesquels le catholicisme européen et suisse sont passés entre aux 19ème et 20ème siècles. Il décrit plus particulièrement l’érosion simultanée de la nation et de la communauté chrétienne au cours du 20ème siècle.
Né en 1942 à Biberist, dans le canton de Soleure en Suisse, Urs Altermatt a été recteur de l’Université de Fribourg de 2003 à 2007. Il est professeur invité de nombreuses universités à l’étranger et fait partie depuis 2008 du Conseil de l’Université de Graz en Autriche.
Références: Urs Altermatt: Konfession, Nation und Rom. Metamorphosen im schweizerischen und europäischen Katholizismus des 19. und 20. Jahrhunderts. Verlag Huber, 448 pages, Fr. 58.-.
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