Interview: Mgr Pier Giacomo Grampa, évêque de Lugano et prêtre depuis 50 ans
Lugano, 14 janvier 2010 (Apic) C’est en décembre 1959 que Pier Giacomo Grampa, aujourd’hui âgé de 73 ans, est ordonné prêtre à Lugano. Depuis janvier 2004, il est évêque du diocèse de Lugano. Au Tessin, il est perçu comme un berger proche du peuple, qui participe pleinement à la vie et aux soucis de ses ouailles. Certes la fréquentation de la messe a aussi diminué au Tessin, mais il y a de nombreuses autres possibilités de vivre sa foi, affirme Mgr Grampa dans l’interview qu’il a accordée à l’agence Apic. Il souligne: «Celui qui est aujourd’hui fidèle à la foi la vit et la pratique de manière plus consciente que par le passé.»
Apic: Monseigneur Grampa, l’année 2009 s’est terminée pour vous par un moment particulier: vous avez fêté vos 50 ans de prêtrise. Quels sentiments ont suscités en vous les solennités qui ont eu lieu à l’église de Lugano?
Mgr Pier Giacomo Grampa: Cela m’a avant tout fait prendre conscience de la vitesse avec laquelle passe le temps. Ces cinquante années ont passé très vite. Quand je regarde en arrière, c’est comme se ce n’avait été qu’un seul jour. Le cours des années est aussi le temps de notre vie et nous rappelle notre finitude, notre petitesse et notre existence en chemin vers un but. Je regarde l’avenir en me posant des questions: allons-vous vers le néant ou vers le Tout? Il n’y a pas de troisième possibilité.
Apic: Vous souvenez-vous du moment de votre appel à la vocation religieuse? Ou quelle raison vous a décidé de consacrer votre vie à Dieu et à l’Eglise catholique?
Mgr Grampa: Il n’y a pas eu en ce qui me concerne un événement concret comme celui de la conversion de Saül sur le chemin de Damas. Je ne peux pas parler d’une inspiration instantanée ni d’une illumination. Il s’agissait plutôt d’un désir profond et longuement mûri, auquel je suis resté fidèle. Qu’il m’ait semblé toujours digne et précieux de suivre l’appel du message du Christ et de servir l’Eglise, je le dois à mon environnement familial et à l’Eglise des années 40, les années d’après-guerre.
Apic: Si vous repensez à l’époque de votre ordination, pouvez-vous dire que le rôle de l’évêque et du prêtre dans la société suisse a changé au cours du temps?
Mgr Grampa: Les structures de la société ont changé et avec elles les modalités selon lesquelles les prêtres et les évêques exercent leur ministère. Deux changements me semblent majeurs: d’abord la société en général a changé, ensuite sa conception du rôle propre de l’Eglise et la perception qu’elle en a.
J’ai aussi vécu la manière dont le Concile Vatican II a modifié la structure interne de l’Eglise, la faisant passer d’un système pyramidal à une structure plus dialogale (ronde). L’Eglise en tant que peuple de Dieu poursuit aujourd’hui une unique mission fondamentale: elle veut faire connaître Dieu aux hommes, comme Jésus l’a enseigné. Elle veut amener les gens à Dieu, sans pour autant limiter leur liberté et leurs droits.
Apic: On dit toujours que la communauté quitte l’Eglise. Percevez-vous aussi ce développement dans un canton catholique comme le Tessin? Comment expliquez-vous cette évolution?
Mgr Grampa: Les chiffres absolus montrent exactement le contraire, car dans le monde – comme aussi au Tessin – la communauté des catholique est en augmentation. En comparaison des autres religions, il est vrai que leur proportion diminue. Au Tessin, il y a un siècle, 90% de la population était catholique; aujourd’hui ce chiffre est tombé à 75%. Mais en chiffres absolus, il y a deux fois plus de croyants aujourd’hui qu’il y a cent ans.
Si l’on tient compte uniquement de la conviction intime, il est difficile de trouver une explication à ce fait: seul Dieu peut sonder le cœur des hommes. De fait, la pratique religieuse, la fréquentation de la messe, ont perdu de leur signification dans la communauté. Mais il y a de nombreuses autres possibilités de vivre sa foi. Ce n’est peut-être pas très juste de mesurer la force de la conviction à la seule aune de la pratique religieuse. Certes, ils sont nombreux ceux qui choisissent une religion «à la carte». Mais celui qui est aujourd’hui fidèle à la foi la vit et la pratique de manière plus consciente que par le passé.
Apic: Et les jeunes? Quel rapport ont-il avec l’Eglise? Comme ancien recteur et directeur adjoint du Collège Papio à Ascona, vous avez pu observer leur relation à l’Eglise durant plusieurs années. Des jeunes optent-ils encore pour la prêtrise?
Mgr Grampa: Les élèves sont des jeunes de leur temps, bien, mais fragiles. Je les ai souvent comparés à des fleurs qui poussent à la surface, mais n’ont pas de racines profondes. Elles sont colorées et sentent bon, mais la moindre bourrasque suffit pour les emporter. La jeunesse s’est arrangée avec les problèmes de son temps: multiculturalisme, relativisme, globalisation, succès rapide, vie dans l’immédiat ici et maintenant, sans penser à l’avenir. Malgré tout, dans le monde entier, toujours plus de jeunes se décident pour une vie consacrée à Dieu et à la foi. Au Tessin aussi, la relève ne manque pas; il y a actuellement à peu près 10 candidats à la prêtrise. On doit en outre avoir à l’esprit qu’il y a aujourd’hui de nombreuses possibilités de servir l’Eglise, aussi pour les laïcs. Je ne suis pas du tout pessimiste à cet égard.
Apic: Vous passez au Tessin pour un évêque qui participe de tout son cœur et de toute son âme à la vie et aux problèmes quotidiens des gens. Par exemple, lorsque, en 2008, les employés de CFF Cargo craignaient pour leur emploi et se sont mis en grève, vous avez célébré une messe avec eux dans leurs ateliers. Que signifie pour vous cette proximité ?
Mgr Grampa: Un berger doit veiller sur ses moutons! Et un bon berger prend particulièrement soin de ses brebis qui sont hors de l’étable. Jésus, notre maître, passait de village en village auprès des gens pour leur annoncer le royaume des cieux. Il a dit à ses disciples: «Allez à eux!» Il ne demandait pas aux gens de venir à lui.
Apic: Croyez-vous que dans de tels moments, les gens ressentent un plus grand besoin de rejoindre l’Eglise?
Mgr Grampa: A propos des premiers chrétiens, qui vivaient dans un amour mutule et la solidarité, les païens disaient «Voyez comme ils s’aiment». Cela est encore valable aujourd’hui, alors que les plus grands soucis ne sont pas la personne humaine, mais les choses, l’argent et les voitures.
Apic: Vous avez une très bonne relation avec la communauté musulmane du Tessin, et vous êtes clairement exprimé l’automne passé contre l’initiative anti-minarets. Comment expliquez-vous que la campagne ait reçu un tel taux d’acceptation dans le Tessin catholique?
Mgr Grampa: Les raisons pour lesquelles nous, les évêques, n’avons apporté aucun soutien à cette initiative sont bien connues. De notre point de vue, c’était une campagne fausse, absurde et nuisible. Fausse, parce qu’un chrétien ne peut jamais faire à une personne quelque chose qu’il ne voudrait pas pour lui. Cette initiative était aussi absurde, parce qu’une telle campagne ne peut pas stopper l’immigration de musulmans dans notre pays, mais qu’elle ne fait que rendre plus difficiles le dialogue et l’intégration. Ce ne sont pas les minarets qui sont un problème, mais ce qui est parfois enseigné sans les mosquées.
Et finalement, la campagne était nuisible, parce qu’elle a fait de notre pays la cible des pressions et de représailles de la part des nations islamiques. Elle a aussi engendré des difficultés supplémentaires pour les chrétiens vivant dans des pays musulmans. De nombreux citoyens ont voté pour l’interdiction des minarets par crainte de la propagation de l’islam extrémiste et fondamentaliste. Mais la voie juste dans la cohabitation ne peut passer que par le dialogue et la solidité intérieure!
Apic: Au Tessin, les opposants aux minarets vous ont reproché durant la campagne de vouloir amener les musulmans à prier dans les églises. Qu’y a-t-il là-derrière et comment gérez-vous de telles violences verbales?
Mgr Grampa: Si j’avais vraiment fait cela, j’aurais été un imbécile naïf. Au lieu de cela, j’ai ouvert l’église à nos frères chrétiens orthodoxes. Les adversaires des minarets ont confondu ce geste avec une ouverture de l’église aux musulmans. Mais l’incident en dit long sur le sérieux de quelques «dignitaires» isolés de notre communauté chrétienne, dont le bien ne tient à coeur à personne comme à l’évêque. Je cautionnerais cependant toujours de mettre à disposition des fidèles d’autres communautés religieuses des lieux confessionnellement neutres pour qu’ils puissent prier. Prier est un droit fondamental qui revient à chacun!
Apic: Quelle est à l’heure actuelle la tâche principale de l’Eglise catholique en Suisse et au Tessin ? Quels sont vos souhaits pour l’avenir?
Mgr Grampa: Je ne puis que répéter que l’unique et fondamentale mission de l’Eglise est celle de notre fondateur Jésus Christ: révéler Dieu aux hommes et les conduire vers lui, tout en veillant à garantir la liberté des personnes. Les gens vivent, en fonction de leur âge, de leur culture et de leur contexte historique, dans des circonstances très différentes et sont confrontés à l’Eglise avec des problèmes bien différents, même si les besoins ou attentes sont souvent les mêmes. Il y a encore un long chemin à faire pour comprendre cette diversité.
De nos jours, nous ressentons un besoin particulier de plus de rationalité, car la foi chrétienne est très favorable à la personne. Il y a aussi un désir plus fort de participation à la prise de décision. L’Eglise doit pouvoir rendre compte de sa foi face à la raison, mais elle doit aussi toujours souligner que la foi est une sagesse, non une science naturelle. La foi est attitude et expérience de vie, par une doctrine idéologique fondée sur une base scientifique.
Apic: Vous avez choisi comme devise «Patiens in adversis» (»Patience dans l’adversité»). Quand ces termes ont-ils une validité particulière?
Mgr Grampa: Lorsque les gens ne se comprennent pas mutuellement et que les préjugés conduisent à des différends. La devise est aussi valable en relation à la complexité de notre monde globalisé, au relativisme, à la peur et à la fixation sur le passé. Il faut beaucoup de patience pour comprendre que l’Eglise se renouvelle constamment.
Il faut ôter les peurs de ceux qui voient dans la croissance et les changements au sein de l’Eglise une rupture avec le passé. Egalement celles de ceux qui ne reconnaissant aucun changement, qui oublient que le scribe sage a écrit, tiré du trésor de la Révélation, «nova et vetera», sait indiquer qu’il faut l’ancien et le nouveau. Le changement dans la continuité ou la continuité dans le changement. (apic/ab/job/js)
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