Cri d’alarme de Bernard Collignon, Frère des Ecoles chrétiennes à Port-au-Prince
Port-au-Prince/Neuchâtel, 15 janvier 2009 (Apic) «L’Etat haïtien a totalement disparu, qu’il s’agisse du ramassage des cadavres ou pour donner à manger aux gens qui ont tout perdu. L’ONU n’est pas plus présente, on a l’impression qu’elle a mis toutes ses forces pour retrouver pour retrouver des survivants dans son quartier général qui s’est effondré». C’est empreint d’un sentiment d’urgence et de désespoir que le Français Bernard Collignon, Frère des Ecoles chrétiennes (FEC) à Port-au-Prince, est parvenu vendredi à faire passer ce message à son confrère Othmar Würth à Neuchâtel, responsable des Frère des Ecoles Chrétiennes en Suisse.
Le Champenois Bernard Collignon est directeur du Noviciat des FEC de Port-au-Prince. Au retour d’une visite de reconnaissance au centre ville de Port-au-Prince, il qualifie ce qu’il a vu d’»inimaginable» et d’»insupportable», alors que la terre continue à trembler, ajoutant à la panique.
Des foules, des milliers de personnes, errent dans les rues allant on ne sait où avec un petit baluchon, témoigne-t-il dans sa lettre. «Des cadavres en décomposition partout, isolés ou en tas. Maintenant, ils sont recouverts mais on en a encore vu dans les décombres juste au bord de la route».
Il règne dans de nombreux quartiers une odeur de décomposition très forte, poursuit-il, avec des bennes à ordures remplie de cadavres en décomposition. Les épidémies vont arriver, craint le religieux. «Les gens ont transformé toutes les places publiques en terrain de camping, certains ont une petite toile pour les abriter, d’autres n’ont rien».
Le personnel de l’ONU est absent des rues. Des hommes avec des pics, des pelles essaient de percer des passages sous les dalles. «Il y a beaucoup d’entraide, beaucoup de calme mais les gens sont seuls, livrés à eux-mêmes». Tous ceux qui le peuvent regagnent leur province d’origine. Les autobus habituellement surchargés sont pris d’assaut. «Si vous avez 70 personnes à l’intérieur, vous en avez autant dehors. Tous les marchés sont fermés, des pénuries sont à craindre assez rapidement. On parle de secours étrangers, on les attend, mais ils ne sont pas encore là (….) C’est apocalyptique !»
Tous les symboles de l’Etat et de l’Eglise sont par terre, poursuit-il. «Le Palais national s’est affaissé, la DGI (direction générale des impôts) qui joue ici un rôle capital n’est plus qu’un amas de gravas. Le Palais de Justice, le Ministère de l’Intérieur, le Ministère de l’Education nationale, des Affaires étrangères, de la Condition féminine, de l’environnement, la Mairie de Port au Prince, le Palais législatif. Seul a tenu le siège du Premier ministre, sa cour est devenu un camp de réfugiés, de sinistrés. Pour l’Eglise ce n’est pas mieux. Son archevêque a été tué dans l’effondrement de l’évêché, il ne reste pratiquement rien de la cathédrale».
L’église du Sacré-Cœur et St-Louis roi de France sont en ruines. La Villa Manrèse, bien connue de tous les visiteurs en Haïti, est inutilisable. «Quatre personnes y ont trouvé la mort dont Mme Cécile, une française qui travaillait pour l’éducation catholique. Le Collège Canado-Haïtien, St-Jean l’Evangéliste, St-Louis de Gonzague, rue du Centre, sont en ruines, avec une centaine d’enfants ensevelis. La cathédrale épiscopalienne est dans le même état que sa jumelle catholique. Mariani, où se trouvent les Filles de la Sagesse, est en ruines, six sœurs ont été tuées. Le séminaire et le CIFOR (Centre inter-instituts de formation religieuse) sont en ruines. Le Collège des sœurs de St-Paul de Chartres, Delmas 33, s’est effondré, leur maison provinciale est inhabitable. Elles craignent les pillages qui ont déjà commencé».
«Plus près de chez nous à Pétion-Ville, ce sont les Frères de l’Instruction chrétienne qui ont le plus souffert: leur maison provinciale s’est effondrée sur les trois frères qui s’y trouvaient: l’un d’entre eux n’a pas encore été retrouvé, l’autre a pu être retiré après une nuit de souffrances, il est décédé peu après (F. Joseph), le troisième est très gravement blessé, mais il n’y pas un hôpital qui fonctionne. Si rien n’est fait pour son pied écrasé, il aura du mal à survivre. Leurs voisines, les Sœurs de la Charité de Ste-Hyacinthe sont totalement sinistrées».
Les gens semblent hagards, perdus, constate le directeur du Noviciat des FEC de Port-au-Prince. «On les sent même passifs. Demain quand la colère grondera, ce ne sera pas facile à gérer. Mais pour moi tout ce que je vous ai raconté est littéralement insoutenable. On est désarmé. Bientôt nous allons manquer de tout. Comme tous les magasins, les banques sont fermés, viendra un jour où on n’aura plus rien. Pour le moment, on essaie de partager le peu que l’on a. Mais quand nous n’aurons plus rien à partager, quand nous n’aurons plus de carburant pour notre groupe électrogène… que ferons-nous ?», conclut le religieux français,»et la terre continue à trembler». (apic/com/fec/bc/be)
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