Berne: Lancement de la campagne de carême 2010 « Misons sur un commerce juste »
Berne, 18 février 2010 (Apic) Lunettes noires, costard cravate, l’air affairé, les responsables des oeuvres d’entraide catholique et protestante suisses Action de Carême (AdC) et Pain pour le Prochain (PPP), ont lancé jeudi à Berne la campagne de carême 2010 sur le thème « Misons sur un commerce juste ». Ils avaient choisi un décor suggestif pour évoquer le commerce spéculatif des denrées alimentaires, sous la lumière tamisée de la cave voûtée du Bar Ono, à la Kramgasse 6, dans la vieille ville.
Si la mise en scène était ludique et reprenait l’affiche et le spot publicitaire de la campagne de carême 2010 sur le « World Trade Poker Tour » (cf. www.droitalimentation.ch), le propos était plutôt sérieux: « Dans le monde, plus d’un milliard d’êtres humains souffrent de la faim… En Suisse et dans d’autres pays riches, on peut acheter des produits importés bon marché sans se demander dans quelles conditions ils sont produits. On ne doit pas jouer avec l’avenir de l’humanité, on ne doit pas jouer avec la nourriture », a laissé entendre Antonio Hautle, directeur de l’Action de Carême. La campagne de carême 2010 (du 17 février au 4 avril) met le doigt sur les règles injustes du commerce international, qui mettent en péril le droit à l’alimentation des populations défavorisées des pays du Sud.
Dénonçant le désordre économique international – caricaturé par la table de poker – qui a créé les crises alimentaires des années 2007 et 2008, Beat Diestchy, secrétaire central de Pain pour le Prochain, a rappelé que les courtiers de la bourse des matières premières de Chicago parient sur l’évolution du cours des produits agricoles, comme le riz ou le blé. « Alors que l’on pourrait produire suffisamment de nourriture pour alimenter toute la population mondiale, les paris boursiers en dénaturent la production réelle et entraînent souvent une pénurie ou un renchérissement des denrées ».
Ainsi le cours mondial du riz a doublé durant les trois premiers mois de 2008. Et de relever que les petits paysans n’ont tiré aucun profit de ce poker alimentaire. « Ce sont d’autres qui empochent les bénéfices, au détriment de populations entières du Sud qui ne peuvent plus se payer leur nourriture de base… La bourse ne joue plus avec des marchandises, mais bien avec la vie de millions d’êtres humains! »
Le secrétaire central de PPP relève que ces règles injustes font perdre chaque année aux pays les plus pauvres l’équivalent de 700 milliards de dollars, en se référant aux rapports des Nations Unies. Un montant qui dépasse allègrement ceux qui sont alloués à l’aide au développement… « Les coûts sociaux en sont immenses! ».
Beat Dietschy signale par ailleurs que les pays industrialisés subventionnent leur agriculture, ce qui permet d’inonder les marchés du Sud de produits bradés, au détriment de la production locale. C’est le cas pour les importations de riz à Haïti, qui ont bondi de 150% entre 1992 et 2003, « ce qui a pratiquement anéanti la production locale… »
Ainsi les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) claironnés à l’ONU par les dirigeants du monde – diminuer de moitié le nombre de victimes de la faim d’ici 2015 – « ne seront pas atteints, tant s’en faut ». Une petite lueur d’espoir dans ces froids constats: l’agronome sénégalais Souleymane Bassoum, coordinateur du programme d’Action de Carême au Sénégal, tout en relevant que 300 millions de personnes souffrent de la faim en Afrique sub-saharienne, reconnaît que la lutte pour la souveraineté alimentaire peut avoir des résultats.
« Nous avons eu un petit succès cette année; le gouvernement sénégalais a pris exemple sur les programmes de l’Action de Carême. Nous essayons d’influencer la politique gouvernementale, car il doit y avoir une volonté locale de changer les choses. Le commerce équitable local, que nous tentons d’organiser en mettant sur pied des bourses pour échanger nos produits dans les huit régions où l’AdC travaille avec des partenaires locaux, permet d’exercer un contrôle citoyen. Quand on a goûté à la liberté, cela ne s’arrête plus, et on ose demander des comptes à l’Etat, pour savoir ce qu’il fait de notre argent… Il faut commencer là où nous sommes! »
En effet, les orientations de la politique agricole au Sénégal se sont révélées dangereuses et aléatoires: le coton ne se vend plus avec la concurrence américaine subventionnée, les arachides – dont la culture occupe pratiquement le 45% des paysans du pays – se vendent de moins en moins, avec l’arrivée de l’huile de soja ou de tournesol sur le marché international. « Nous naviguons de produits en produits, et les paysans s’endettent de plus en plus. Des producteurs de coton vont jusqu’à vendre leur bétail pour payer leurs dettes. Ils doivent faire face à des prêts usuriers atteignant 150%… » Une des solutions, pour l’agronome sénégalais, est le développement du commerce équitable local.
Une enquête internationale réalisée il y a un an a montré que les Suisses sont les « champions du monde du commerce équitable », a relevé pour sa part Simonetta Sommaruga, conseillère aux Etats socialiste bernoise. Présidente de la Fondation pour la protection des consommateurs, elle s’est réjouie que les consommateurs helvétiques se distinguent par un degré de conscience élevé dans ce domaine. Mais pour elle, pour que le commerce équitable continue à progresser, l’engagement des individus ne suffit pas. Il faut que les entreprises, les administrations publiques et les Eglises réorientent leurs politiques d’achat en fonction de critères écologiques et sociaux. « Nous pouvons changer quelque chose, nous devons nous-mêmes donner l’exemple », a-t-elle lancé, en déclarant qu’elle allait prochainement demander qu’au Palais fédéral à Berne, notamment à la cafétéria, l’on dispose de produits issus du commerce équitable. JB
Sans nourriture, impossible de survivre: le droit à l’alimentation est fondamental pour chaque être humain. Pourtant, dans le monde, plus d’un milliard de personnes meurent de faim, relèvent les œuvres d’entraide. Depuis 2007 et jusqu’en 2012, Pain pour le Prochain et Action de Carême, en collaboration avec « Etre partenaires », l’œuvre d’entraide de l’Eglise catholique chrétienne de Suisse, mènent campagne sur le thème du droit à l’alimentation afin d’informer le public, lui donner un éclairage politique, économique ou spirituel sur les dysfonctionnements de cette époque qui compromettent ce droit fondamental et plongent les populations des pays du Sud dans la famine. JB
Dans le cadre de leur campagne « Misons sur un commerce juste! », Action de Carême et Pain pour le Prochain ont commandé une étude pour voir dans quelle mesure les administrations publiques cantonales et communales appliquaient des critères de commerce équitable dans les achats publics.
50 services ont été contactés, tant au niveau des cantons que des communes. Un service fédéral a été questionné. 15 cantons, 6 communes et un service fédéral ont répondu au questionnaire. Grâce à des entretiens téléphoniques supplémentaires, PPP et AdC ont pu recueillir les données de 29 services cantonaux, de 9 communes et d’un service fédéral. La majorité d’entre eux a indiqué appliquer des critères sociaux et éthiques pour leurs achats. Sept ont répondu « pas vraiment » et trois seulement « pas du tout ».
Mais, note Simonetta Sommaruga, de grandes différences apparaissent. Plusieurs cantons ont mis des dispositions légales en consultation ou adopté une loi sur les marchés publics avec de tels critères, à l’image de Bâle-Ville. Les villes de Zurich et de Winterthour montrent l’exemple dans l’acquisition de produits issus du commerce équitable, ainsi que le canton de Berne. D’autres sont plus réticents: « en Suisse centrale, en Valais, en Thurgovie et en Appenzell Rhodes-Intérieures, les critères durables suscitent des réserves, pour ne pas dire le rejet dans certains cas », déplore Simonetta Sommaruga. « Certains estiment que la politique d’achats des collectivités publiques n’a rien à se mêler de politique sociale, d’autres que les critères régionaux suffisent. La crainte d’une surréglementation est perceptible dans plusieurs cas ». (apic/be)
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