Frère Jakob Thür, jésuite et photographe à la Maison Lassalle de Bad Schönbrunn à Edlibach ZG – Plus que quelques clics rapides – communiquer quelque chose de l’éternel
Ora et labora. Dans les couvents, on travaille et on prie. Mais pas seulement. Dans de nombreux monastères en Suisse, des religieux expriment leur recherche de Dieu de façon artistique. Travail ou vocation? L’agence de presse Apic/Kipa a visité «les artistes qui se donnent à Dieu» et a déjà diffusé six portraits au cours de l’année 2009. Elle complète maintenant la série avec la présentation de cinq autres religieuses ou religieux.
Edlibach ZG, 28 février 2010 (Apic) En tant que jardinier, Jakob Thür a appris à observer la nature. «Et c’est ainsi justement que j’ai trouvé les sujets à voir et à photographier», relève ce ressortissant de Suisse orientale entré dans la Compagnie de Jésus en 1952. Frère Jakob a effectivement deux métiers – mais une seule vocation : la découverte infiniment patiente et aimante de la beauté, qu’il découvre souvent dans les choses de prime abord insignifiantes et ordinaires. L’agence de presse Apic a rencontré ce jardinier-photographe de 82 ans à Edlibach, dans le canton de Zoug, où les jésuites dirigent un Centre pour la spiritualité, le dialogue et la responsabilité.
Un grand parc où s’épanouissent des arbustes et des grands arbres en fleurs, un étang où nagent des carpes, entouré par des iris envahissants, des roseaux et des grandes fougères. Au milieu de cette nature, un bâtiment à la construction peu anodine – la Maison Lassalle Bad Schönbrunn. Beaucoup de vert et plein de lumière. C’est le monde de Frère Jakob Thür, jardinier et photographe.
Des yeux bleus brillent sur le visage hâlé du religieux jésuite, qui vit ici depuis quatre décennies. Le dos de cet homme de petite taille s’est un peu voûté. Jakob Thür en effet n’a pas manié le stylo et la machine à écrire, mais les outils de jardinage – et un Nikon F1, quand, au milieu des années 1960, il a pu finalement réaliser son rêve et acquérir ce précieux matériel.
Guetter les variations du beau
Frère Thür – c’est ainsi qu’on l’a appelé alors dans la communauté jésuite – est un homme qui a succombé au charme de la beauté. «J’ai toujours été follement fasciné par ce qui est beau.» Que ce soit les fleurs ou les hommes. Lui, qui ne parle pas vraiment volontiers, devient soudainement très volubile. «Je voulais faire voir aux gens ce qui est beau de manière presque encore plus belle qu’en réalité. Et le plus possible conduire à Dieu en faisant voir la beauté.»
Il a récemment trouvé un aphorisme dans le Livre de la Sagesse : Si on ne peut découvrir Dieu dans la grandeur et la beauté de la création, c’est de notre propre faute, lâche-t-il en riant.
Lui-même guette la beauté avec une infinie patience. Pendant des années, il s’est toujours rendu dans le Val Verzasca, au Tessin. Toujours à la même place, où il a traqué le beau dans des variations sans fin, l’a fixé sur la pellicule avec son Nikon. Selon les variations de lumière, les saisons, le niveau d’eau de la rivière, il pouvait prendre toujours d’autres clichés. C’est ainsi qu’est né un cycle d’images de pierres et d’eau.
Et Jakob Thür, qui n’est pas un homme de grandes envolées déclamatoires, a écrit des textes accompagnant ses photos. Il a contemplé un «souffle d’éternité» dans l’eau qui se meut, dans les pierres immobiles, «qui sont comme si elles avaient toujours été là», «dures et persistantes.»
La découverte de la goutte d’eau
Comme maître en art photographique, Frère Jakob Thür rend visibles des choses que l’on ne voit pas à l’oeil nu. Sa spécialité est la photo macro, les prises de vue rapprochées. C’est ainsi qu’il a fait ses premiers pas de photographe, et c’est aussi ce qui l’a rendu célèbre. Fameuse est sa photo de marguerites publiée il y a près de 30 ans dans la revue «Photographie»: une toile d’araignée avec de fines et minuscules gouttes d’eau reflétant dans chacune d’elles des vraies marguerites.
Pour de telles prises de vue macro de très petites surfaces – certain objets ont moins d’un centimètre carré – Jakob Thür utilise un soufflet, c’est-à-dire un tube extensible qui se place entre l’objectif et le boîtier. «Oui, en ce qui concerne la technique, j’en sais quelque chose !»
Mais ce n’est pas là l’essentiel, souligne ce vrai professionnel. «D’abord on doit trouver le bon sujet et avoir un œil pour les choses belles.» Jakob Thür avait déjà appris à observer la nature dans son premier métier. En effet, après avoir fréquenté l’école secondaire catholique «Flade» à St-Gall, il a fait un apprentissage de jardinier d’une durée de trois ans. Et c’est ainsi qu’il a soudainement découvert, après un orage, que la maison se reflétait dans les gouttes d’eau suspendues à des brins d’herbe. «C’était ma première découverte.» A partir de là, il a commencé à créer toute une série de photos de gouttes d’eau qui furent publiées par la revue de spiritualité «ferment.»
Des photos qui mènent à Dieu
«Comme jardinier, il a une toute autre approche des plantes. Il les voit comme des êtres vivants», constate Andreas Baumeister, rédacteur responsable de «ferment.» Le jardinier photographe «a une manière de regarder qui nous intéresse.»
Jakob Thür lui-même dit de son art, la photographie: «Je ne voulais pas en rester à ce qui était tout à fait naturel et visible.» Pour lui, l’art est plus que cela. Raison pour laquelle il a aussi fait des prises de vue abstraites de plantes. On doit en quelque sorte pressentir ce qu’il y a derrière le visible. «En photographiant, je peux transmettre quelque chose de l’éternel. Quelque chose qui plaît aux gens et qui impressionne… qui devrait aussi mener au Créateur», lance aimablement l’homme, qui entre alors dans un long silence méditatif.
Le fruit du hasard
Jakob Thür n’essaye pas d’analyser rétroactivement sa vie et de chercher les motivations derrière certaines décisions qu’il a prises, comme par exemple entrer chez les jésuites. Il a longtemps cherché et pas immédiatement su où aller – «wo düre» – , comme il l’exprime si bien dans son pur dialecte de Suisse orientale. En fait, précise-t-il, c’est une discussion avec le provincial des jésuites suisses qui a été déterminante. Le jeune jardinier apprit qu’il y avait, chez les jésuites, aussi de la place pour des Frères et pas seulement pour des prêtres. «Dès cet instant, j’ai su où mon chemin me menait.» Alors pourquoi chez les jésuites? «C’était tout simplement le fruit du hasard. Parce que justement je ne savais pas du tout où aller», lâche-t-il un brin irrité.
Un maître avec des disciples
Chez les jésuites, il a pu s’épanouir comme jardinier, et avec le temps toujours plus s’affirmer comme photographe. Dans les années 1960, comme débutant et autodidacte, il a suivi un cours par correspondance de plusieurs années auprès de la «Famous Photographers School», que finançait la communauté. «J’avais là un supérieur très généreux et très compréhensif.» Et de relever que ce qu’il y a de positif, c’est que tout un chacun chez les jésuites peut entreprendre quelque chose selon ses capacités.
Jakob Thür a fait par la suite des reportages sur les sessions du Centre et a illustré le journal de la Maison. En 1981, il a commencé à donner au centre de formation des jésuites des cours intitulés «Photographier de façon créative.» Il a renoncé à cette activité vingt ans plus tard ! Encore aujourd’hui, Jakob Thür a un «Fan’s club» de ce temps-là, confie Andreas Baumeister.
Un appareil photographique contre des coupons pour la nourriture
Qu’il en arriverait là, l’apprenti jardinier n’en avait aucune idée au début des années 1940. «Je devais déjà avoir montré à l’époque un certain intérêt à photographier», admet Jakob Thür. Il avait en effet échangé avec un collègue un appareil photographique contre vingt coupons de nourriture et une pièce de cinq francs. C’était son premier appareil. Acheté à une époque où pour le petit déjeuner, il y avait en alternance de l»Habermues», à savoir de la bouillie d’avoine, et du maïs ou des rösti. Une époque où Jakob Thür pouvait de temps en temps gagner 20 centimes de bonne-main quand il livrait des «Stöcken», c’est-à-dire des fleurs en pots, ou des fleurs coupées.
Encadré
Un souffle d’éternité
Tout se meut
Seules les pierres sont immobiles
Comme si elles avaient toujours été là
Dures et persistantes:
Un souffle d’éternité.
Douce et transparente
Coule l’eau
Sur les pierres
Entre les pierres
Jour et Nuit.
Toujours à nouveau nourrie par les sources
Et toujours conduite au loin vers les fleuves,
Les lacs et les mers
Mue dans la brume
De la terre au ciel
Un cycle sans commencement ni fin
Pendant des millions d’années:
Un souffle d’éternité.
Ce poème est le texte d’accompagnement des photos illustrant l’ouvrage «Verzasca. Pierres et eau – un souffle d’éternité», de Jakob Thür, paru en 2001 aux éditions Triner Verlag à Schwyz. Adaptation: J. Berset.
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