Rencontre avec Mgr Marian Eleganti, nouvel évêque auxiliaire de Coire

J’agis toujours en pensant à la dimension pastorale

Zurich, 2 mars 2010 (Apic) « Je suis du genre à prendre le taureau par les cornes », lance Mgr Marian Eleganti, nouvel évêque auxiliaire de Coire. Depuis le 1er février 2010, Mgr Eleganti, en tant que vicaire épiscopal, co-dirige le vicariat général à Zurich avec le vicaire général régional Josef Annen. Ce dont il peut s’acquitter, il le fait « de façon très directe et offensive », mais dans toute activité qu’il est amené à exercer de par sa fonction, il le fait toujours « à la manière d’un pasteur », tient-il à rassurer.

A l’occasion d’une interview accordée à l’agence Apic, Mgr Eleganti, âgé de 55 ans, est revenu sur son appartenance durant des années, dans sa jeunesse, à une communauté interdite par l’Eglise. Cette affaire avait été évoquée la semaine dernière par un quotidien zurichois.

Apic: Mgr Eleganti, vous avez vécu durant douze ans – de fin 1977 jusqu’au milieu de 1990 – dans une communauté qui s’appelle aujourd’hui « la Famille de Marie ». A l’époque, elle était interdite par l’Eglise catholique, avant d’être reconnue bien plus tard…

Mgr Eleganti: Pour moi, cela a été une grande école de vie. Le monde religieux peut effectivement devenir une jungle. Qui n’a pas combattu lui-même dans la jungle pour sa survie ne peut pas non plus assumer le rôle d’un guide avisé. Je veux dire par là: ce qui fait l’expérience d’un pasteur, c’est justement le fait qu’il ait appris de ses propres fautes et qu’il se soit sorti d’une situation difficile. J’ai pris de l’assurance en accompagnant des personnes qui vivaient dans des situations semblables.

Apic: Quel était le problème dans cette communauté ?

Mgr Eleganti: Le problème? L’idée qu’avait de lui-même le fondateur, ses révélations privées. Il n’y avait plus là que sa propre subjectivité religieuse: l’individu se sent alors tout à fait près de Dieu. Il n’y a dès lors plus aucune instance qui puisse relativiser sa pensée. Si quelqu’un prétend avoir un charisme particulier, son authenticité doit cependant être examinée.

Le ministère épiscopal, pontifical ou doctrinal, c’est là que se montre la force de l’Eglise catholique: elle examine les charismes. Ainsi, il y a une sorte de contrepoids à la subjectivité de l’individu, qui peut toujours se sentir quelque part comme un élu ou se croire fait pour une chose pour laquelle il n’est pas du tout appelé. Le rattachement à l’Eglise crée un équilibre et amène de l’objectivité. La grande faute était que le fondateur de la communauté n’obéissait pas à l’Eglise et, après qu’il ait été suspendu de son ministère sacerdotal, nous étions en marge de l’Eglise.

Apic: Et pourtant vous vous êtes cramponné encore longtemps au sein de cette communauté…

Mgr Eleganti: J’ai toujours essayé de vivre selon ma conscience. Aussi longtemps que je me sentais sûr à ce propos, j’ai pris mes décisions en conséquence. C’est, ma foi, une démarche. On ne peut pas toujours interrompre un tel processus, même si par après il eût été mieux de le faire.

A vrai dire, dès le début, j’ai eu des difficultés avec le fondateur. Je n’ai jamais pu lui faire confiance tout à fait, sans réserve. Pourtant il a fallu du temps pour être tout à fait sûr de quoi il en ressortait. Et puis il y a les amitiés qui surgissent et qui font que quelqu’un reste dans un tel groupe.

Apic: Depuis un mois, vous êtes évêque auxiliaire en charge des cantons de Zurich et de Glaris. Comment êtes-vous entré dans cette nouvelle fonction ?

Mgr Eleganti: Je suis du genre à prendre le taureau par les cornes. Ce dont je peux m’acquitter, je le fais de façon très directe et offensive. Je me suis déjà rendu dans divers services, d’autres sont venus à ma rencontre avec intérêt. Jusqu’à présent, il y a toujours eu une très bonne communication. Les services attendent de moi que je donne certaines directives, mais ils apportent également leurs propres concepts. Je n’ai jamais eu l’impression que l’on ne pouvait pas trouver un terrain d’entente.

Apic: Quels sont les points forts que vous aimeriez mettre en œuvre ? Qu’est-ce qui vous tient particulièrement à cœur ?

Mgr Eleganti: D’abord, ce qui est important pour moi, c’est la relation au Christ. J’ai l’impression que les hommes d’aujourd’hui ne savent plus comment on vit avec Lui dans une relation vivante. J’ai parfois l’impression que c’est comme un christianisme sans le Christ. Ce n’est plus si facile de communiquer, précisément lors de la confirmation, que le Christ est très central. Le Christ est encore beaucoup plus qu’une figure de fondateur, une grandeur morale et un exemple: il est Dieu et Homme. C’est ce qui est fascinant en lui.

Ensuite, il nous faut une meilleure relation à l’Eglise. Car il y a là une grande aliénation. Certes, peut-être aimerait-on être en relation avec le Christ et avec Dieu, mais par contre on ne veut rien savoir de l’Eglise. Comment peut-on ramener les baptisés à l’Eglise, afin qu’ils aient à nouveau de la joie d’en faire partie?

Apic: Et vous, Mgr Eleganti, avez-vous des idées sur la manière de faire ?

Mgr Eleganti: D’abord nous devrions procéder de façon dialogique. Cela veut dire que l’on doit prendre au sérieux la pensée et les sentiments de son interlocuteur et chercher des points de départ communs. On ne peut pas supposer quelque chose qui n’est plus là.

En second lieu, on devrait parler dans une langue que les gens comprennent. Lors de la confirmation, je dis par exemple que la prière ne signifie rien d’autre qu’être « on line » avec Dieu et le Christ. Ou encore: vous ne devez pas vivre tout le temps en mode « standby », c’est-à-dire en repos, ne pas vraiment travailler avec les dons que l’on a reçus. Les confirmands comprennent cela du premier coup!

Apic: Mgr Eleganti, vous partagez avec le vicaire général Joseph Annen la direction du vicariat général à Zurich. Comment s’organise cette co-direction ?

Mgr Eleganti: Nous pouvons nous représenter mutuellement, également pour la signature. Josef Annen est chargé de l’ensemble du personnel, de la modération et de la direction du vicariat général. Il a dans ce domaine de vraies compétences. Il est vicaire général et pas seulement un chef de dicastère. C’est bien ainsi, car je ne pourrais pas encore me charger de ces responsabilités.

Quant à moi, je suis en charge du contact avec les quelque 18 services du vicariat général et avec les paroisses, pour les domaines pastoraux, les lignes directrices et les stratégies, ainsi que la représentation vers l’extérieur. Ensuite, il y a encore les conférences ordinaires, à savoir les assemblées de la Conférence des évêques, les conférences décanales, le conseil presbytéral, le conseil pastoral, etc. Ce sont environ une dizaine d’organes, qui ont des assemblées en permanence, et auxquelles je dois prendre part.

Apic: On dirait ainsi que vous êtes en premier lieu un « fonctionnaire ». Reste-t-il encore de la place pour « l’Eleganti pasteur » ?

Mgr Eleganti: Je suis toujours un homme de pastorale. Quand on fixe les modalités de l’enseignement du second cycle, comment sont formées les catéchistes ou à quelles lignes directrices doivent s’orienter la pastorale de rue à la gare ou la pastorale du sida, on voit bien que cela a beaucoup à voir avec la pastorale. Il faut pour cela beaucoup de sensibilité. C’est pourquoi je ne me sens pas comme un pur fonctionnaire. Mais une chose est claire: nous sommes aussi une Eglise très structurée avec de nombreux instruments.

Apic: Avec une si lourde charge à assumer, comment pouvez-vous vous ressourcer?

Mgr Eleganti: Dans ma maison, ici dans les environs, se trouve une petite chapelle très belle. C’est là que je peux me retirer et être une fois tout seul dans un grand silence pour parler avec Dieu. Naturellement, il me manque du temps pour faire du sport ou avoir des loisirs. Au début, en tout cas, on est très pris.

Apic: La Suisse compte toujours plus de musulmans, aussi à Zurich. Allez-vous accepter une invitation dans une mosquée pour la rupture du jeune, par exemple?

Mgr Eleganti: Pourquoi pas ? Mais il faut que cela soit un dialogue sincère, pas seulement un échange de politesses. Nous devons aussi affronter les problèmes: dans une société sécularisée, l’islam représente un défi!

Car en islam, la différenciation entre Etat et religion, entre politique et religion n’est pas telle que nous la concevons chez nous. Il n’y a rien d’analogue à cette parole de Jésus: « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Sous cet aspect, l’islam a vraiment un problème. Les musulmans qui vivent ici doivent le résoudre.

Apic: Regardons au-dessus de nos frontières: aux Etats-Unis, en Irlande, et maintenant en Allemagne, l’Eglise catholique est confrontée à des scandales d’abus sexuels. Qu’est ce qui va de travers dans l’Eglise pour que l’on puisse arriver à de tels scandales ?

Mgr Eleganti: Je vois tout cela dans un contexte général humain. Nous savons que toutes les institutions qui travaillent avec des enfants attirent parfois aussi des personnes qui ont des penchants pédophiles. Dans les milieux hors de l’Eglise, de tels faits sont encore plus fréquents qu’au sein de l’institution ecclésiale. Mais évidemment, en aucune manière cela n’excuse le moindre abus. Les abus sexuels sont un crime épouvantable, et c’est que dit aussi le pape.

Le psychothérapeute Manfred Lütz dit que si l’on veut vraiment protéger les victimes, on doit surveiller honnêtement tous les secteurs de la société. Et tout doit être mesuré à la même aune. Dans l’affaire Polanski, par exemple, il était étonnant de voir que même le camp libéral et le milieu artistique ont minimisé son délit. Là, ce n’est pas correct!

Apic: N’y a-t-il pourtant pas certains aspects dans l’Eglise catholique qui favorisent la pédophilie ?

Mgr Eleganti: Il est prouvé qu’il n’y a aucun rapport entre le célibat et la pédophilie. On ne peut pas faire comme si le célibat était le plus grand danger pour les enfants et les jeunes.

Apic: Il y a en Suisse quelques cas isolés d’abus sexuels commis par des prêtres. Dans un cas semblable, l’évêque de St-Gall, Mgr Markus Büchel, a tout de suite réagi et remis le cas à la justice civile. A-t-il bien réagi ?

Mgr Eleganti: Cela correspond maintenant aux standards. L’Eglise catholique a dû se confronter à ce problème de façon très intensive. Elle a établi une procédure et mis sur pied une commission spécialisée. Dans ce contexte, elle doit faire en sorte que les prêtres concernés se dénoncent eux-mêmes ou alors elle doit elle-même les dénoncer.

Des photos sont disponibles à l’adresse: kipa@kipa-apic.ch. La première photo est facturée CHF 80.-, et à partir de la deuxième photo utilisée dans le même texte, le prix est de CHF 60.– (apic/bal/job/be)

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