Pérou: 10 ans après les stérilisations forcées, les femmes andines réclament justice: en vain

Le nettoyage ethnique voulu par l’ex-président Fujimori demeure impuni

Lima, 12 mars 2010 (Apic) L’ex-président péruvien Fujimori refait parler de lui au Pérou, même depuis sa prison. Le génocide planifié durant ses mandats par lui et les sbires de son régime remonte à la surface, après la décision, en décembre dernier, de la justice péruvienne d’enterrer le dossier des stérilisations forcées commises sur plus de 330’000 femmes. Mais les centaines de milliers de victimes ne l’entendent pas de cette oreille. Plus que jamais aujourd’hui, elles réclament justice pour l’offense faite à leur intégrité physique. A leur corps de femme.

Pour réduire le nombre de naissances par tête de femme au Pérou, afin de freiner la pauvreté, en mathématicien froid, dédaigneux des droits humains, Alberto Fujimori n’a pas hésité à recourir aux procédés les plus brutaux, abjectes: empêcher les femmes pauvres et indiennes de donner naissance. Vous avez dit génocide?

Entre 1995 et 2000, 330’000 femmes, jeunes pour la plupart, entre 20 et 25 ans, ont été stérilisées de force au Pérou, victimes d’une politique eugéniste imposée par le Japonais d’origine Fujirmori, qui croupit actuellement en prison pour corruption et crime contre l’humanité. Mais pas pour ses crimes commis à l’insu des femmes. Dix ans après, ces dernières, de souche andine, humbles, campesinas, indias de langue quetchua réclament justice.

La clameur de ces femmes, la justice de ce pays andin tarde pourtant à l’entendre. Pire, elle refuse pour l’heure de rouvrir le dosser prématurément classé en décembre dernier par le Parquet général péruvien, représenté par le procureur Jorge Luis Cortez Pineda. Pas étonnant, lorsque l’on sait que nombre de responsables de cette campagne de stérilisations forcées occupent aujourd’hui des postes clés au Pérou, dans le domaine de la santé et de la politique, y compris en qualité de parlementaires.

«Sous prétexte de promouvoir une prétendue campagne de contrôle de la natalité, le gouvernement a pratiqué un véritable nettoyage ethnique, qui n’avait pas d’autre but que d’en terminer avec la race andine», s’indigne aujourd’hui encore l’archevêque de Huaraz, Mgr Eduardo Velazquez Tarazona. Il fut, à l’époque, l’un des premiers à réagir avec tout ce que le Pérou compte de défenseurs des droits des indigènes contre cette discrimination raciale et sociale.

En fin d’année passée, le couperet est tombé. Le Parquet général ayant décidé de boucler l’affaire des stérilisations forcées sous le régime de Fujimori, qui tenait davantage de la dictature que de la démocratie. A la stupéfaction des observateurs, le procureur Jorge Luis Corteza a estimé que les actes de stérilisation forcée ne constituaient pas un crime contre l’humanité, et que ces pratiques, commises à la fin des années 1990, étaient désormais trop anciennes pour être jugées. Il corroborait là un premier jugement rendu en mai 2009 par un autre procureur, Jame Schwarz, qui avait dans un premier temps classé le dossier, arguant du manque de preuves et de la prescription. Manque de preuves? Des milliers de victimes ont pourtant été entendues, y compris les familles de femmes mortes durant l’opération ou des suites de celle-ci: on estime en effet que de graves erreurs chirurgicales ont été commises sur pas moins de 1% des «patientes». Ce qui vaudra la remarque du cynique Motta, alors ministre de la santé et inspirateur de la campagne: «Compte tenu du nombre d’interventions pratiquées, c’est là un coût social relativement modeste».

Manque de preuves, disions-nous? Jusqu’en 2009, quelque 2074 femmes ont pourtant porté plainte. Et les différentes expertises coïncident pour affirmer que de 1995 à 2000, entre 300’000 et 400’000 femmes furent victimes de ces stérilisations forcées, femmes ciblées s’il en est, à ce portrait type: indigène, quetchua, extrêmement pauvre et si possible analphabète. Des conditions pas très difficiles à réunir et à trouver dans les régions andines reculées. Dans un document intitulé «Nada personal» (Rien de personnel), figure cette dramatique révélation dont le procureur Corteza n’a eu cure au moment de prendre sa décision inique: «Ce qui apparaissait au début, de la part du gouvernement, s’est bien vite transformé en quotas à remplir, de manière obligatoire, par chaque professionnel – médecins, infirmières – et chaque établissement de santé». De bonnes performances entraînaient des récompenses, les mauvaises des pénalités financières. Le document en question vaudra à son auteur menaces et intimidations.

Dès l’annonce de la décision de la justice, en décembre, puis en janvier dernier, les ONG péruviennes, dont le groupe DEMUS (Etude pour la défense et les droits de la femme) ont violemment critiqué ce déni de justice, et annoncé leur intention de porter l’affaire devant la Cour inter-américaine des droits de l’homme (CIDH), qui avait déjà durement cloué au pilori les responsables de ces pratiques. En 2003, grâce à l’intervention de la CIDH, l’Etat péruvien, sous la pression, avait souscrit un accord à l’amiable avec les représentantes légales de Mamérita Mesanza Chàvez, l’une parmi les milliers de femmes décédées à la suite de cette campagne. Mamérita est morte en 1998 après une stérilisation forcée. Avec cet accord, l’Etat reconnaissait sa responsabilité et se compromettait à assumer réparation auprès des familles des victimes, mais aussi à sanctionner pénalement les responsables de ces interventions aux issues mortelles.

Vœux pieux et lettres mortes! Le 4 novembre 2009, des représentants de l’Etat péruvien et de familles lésées se sont réunis avec la présidente de la CIDH, Luz Patricia Mejia. Celle-ci a à nouveau fermement exigé du gouvernement qu’il respecte l’accord de poursuivre les responsables de ces méfaits, en rappelant le cas de Mamérita, entre autres milliers, tombé dans l’impunité la plus complète. Pourtant, en 2001, avec le retour de la démocratie, sous la présidence de Alejandro Toledo, une sous-commission avait été chargée par le Congrès d’enquêter sur les irrégularités entre 1990 et 2000, afin d’évaluer les dénonciations contre Fujimori et ses ex-ministres de la santé: Eduardo Yong, Marino Costa Bauer et Alejandro Agionaga. Le groupe de travail présentera une dénonciation constitutionnelle contre ces personnes, pour plusieurs délits, dont celui de génocide. Le Congrès, présidé ensuite par l’apriste Luis Gonzales Posada, du même Parti (APRA) que l’actuel président Alan Garcia, l’archivera. D’autres demandes, en 2003, puis en 2004, notamment, subiront le même sort. La menace de DEMUS de porter une fois encore l’affaire devant la CIDH pourrait mettre le Pérou du président Garcia en mauvaise posture.

Papier bas de page

La politique eugéniste de Fujimori n’a pas touché que des femmes. Selon le rapport final – 137 pages – des enquêteurs nommés par le ministère de la Santé, sous Toledo, 331’600 femmes ont été à jamais stérilisées, alors que 25’590 hommes subissaient une vasectomie. «Ces personnes ont été sélectionnées, souligne le document, soit à force de pressions, de chantages et de menaces, soit en se voyant offrir des aliments, sans qu’elles aient été dûment informées sur les conséquences de cette opération…». Dans un témoignage rapporté par l’Apic au moment où l’affaire prit la forme d’un scandale au Pérou, Eleuteria Yauri, pauvre parmi les pauvres, avait accepté de témoigner. Enceinte, elle fut emmenée dans un centre médical de la région centrale. Pour accoucher. Analphabète, elle va pourtant signer un document présenté par le personnel pour lui proposer de la nourriture et des médicaments contre une «intervention». «Tu signes ou tu n’as rien». La paysanne a finalement perdu son bébé et a immédiatement été stérilisée. A son insu. Son cas ressemble à des centaines de milliers d’autres, lorsque les insultes ne venaient pas encore donner mauvaise conscience aux mamans: «Tu veux mettre bas des petits comme des cochons?».

Les méthodes? Des employées du ministère de la Santé, toubibs en tête et infirmières, débarquaient dans les postes sanitaires des villages. A coup de promesses sous forme d’aliments, de médicaments, de mensonges et de chantage, on proposait à des femmes dépassées par un jargon médical incompréhensible de leur venir en aide. Non pour leur expliquer les moyens de contraception, mais en les assurant que seule la ligature des trompes pouvait mettre un terme à leur problème. Ces jeunes mères, illettrées, témoignèrent par la suite de leur stupéfaction en constatant qu’elles ne pouvaient plus enfanter. Et pour cause. Quant aux médecins, ils étaient engagés pour des périodes qui n’excédaient guère trois mois. Certains prirent sur eux de rompre le silence sur ces pratiques. En 1995 déjà, le docteur Ramon Figuera, chirurgien à Cuzco, dénoncera ces actes à travers la Fédération des médecins du Pérou, en insistant sur le caractère raciste de cette opération. Qui durera jusqu’en 2000, et même au-delà, en 2001.

Aujourd’hui, les langues se délient, malgré l’empressement de la justice à faire l’impasse sur le dossier. Après le décès d’une patiente, le directeur de l’Hôpital de San Juan de Dios, à Pisco, au sud de Lima, avait payé l’enterrement, en offrant à la famille 5’000 soles (moins de 1’700 dollars), afin qu’elle consente à ne pas continuer son action en justice contre l’établissement. C’était à prendre où à laisser: «Vous n’aurez aucune chance avec une plainte contre l’hôpital. Le ministère de la Santé a une équipe d’avocats qui gagne tous les procès».

Récemment, un gynécologue de ce même hôpital ajoutait une autre page au chapitre des témoignages: «Les médecins et les infirmières avaient fait de cette pratique une compétition pour savoir qui, parmi eux, parvenait au plus grand nombre de ligatures des trompes. Pour gagner une commission de 10 soles (réd: moins de 3 dollars) par intervention».

Encadré

Le régime de Fujimori n’a jamais reconnu l’établissement de quotas chiffrés. Ce qui, pourtant, ne peut être nié. On passe par exemple de 81’762 ligatures de trompes en 1996 à 109’689 en 1997. «L’Etat se chargeait des interventions chirurgicales, mais lorsque cela se passait mal, il s’en lavait les mains. Les toubibs opéraient de manière brusque, sinon brutale, sans s’entourer des plus élémentaires précautions sanitaires», relevait Juan Valverde de Terre des Hommes au Pérou. Il dénonçait lui aussi le scandale de cette politique de contrôle des naissances, où les femmes n’étaient que des numéros, des matrices sur lesquelles les hommes d’Etat avaient des droits et les personnels de santé prélevaient leurs commissions.

Encadré:

Pour Fernando Robles Callomanay, d’origine aymara, à l’époque maire de la commune de IIave, importante ville dans la région de Puno et du Lac Titicaca, «le gouvernement d’alors s’est livré à un véritable nettoyage ethnique en s’attaquant à la race indigène et non aux blancs et aux créoles». L’affaire a été portée jusqu’au Sénat américain. Et pour cause: le programme de «contrôle des naissances», génocide de la race andine, a été voulu par les Etats-Unis. L’Agence américaine pour le développement international (Usaid) sera la principale source d’assistance technique et financière, en apportant une contribution de 36 millions de dollars. Soit sept fois plus d’argent que celui apporté par le second donateur, le Fonds de population des Nations Unies (Unfpa). Etrangement, l’Usaid avait reçu le feu vert du Congrès américain, pourtant à majorité républicaine, à l’époque, et donc théoriquement hostile aux programmes de contrôle des naissances. Affinité avec le Paponais-Péruvien Fujimori oblige, la Nippon Zaidan Fondation Japon y avait contribué avec un apport de 2 millions de dollars. (apic/pr)

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