Fribourg: ACAR et Uniterre défendent le principe de «souveraineté alimentaire»
Fribourg, 16 mars 2010 (Apic) Qu’est-ce qu’un «commerce équitable»? Payer les produits des pays du Sud à un prix qui permette aux paysans et aux ouvriers agricoles de faire vivre leur famille et leur assurer des conditions de travail acceptables. Certes. Mais ce n’est pas tout, et de loin. La campagne de Carême 2010 est truffée d’appels à soutenir en priorité la production de sa propre région. Autrement dit, la mise en application du principe de «souveraineté alimentaire».
Le point sur la question avec le Romontois Max Fragnière, agriculteur semi-retraité, responsable du groupe ACAR (Action Chrétienne Agricole et Rurale) de Romont, président d’Uniterre – Fribourg, membre du comité d’Uniterre romand, président de la Coopérative solidarité paysanne, et ancien député au Grand conseil fribourgeois, Madeleine Rossier, secrétaire de l’ACAR, et l’abbé Henri Mauron, aumônier de l’ACAR.
En 1996 déjà, le mouvement international de défense des agriculteurs «Via Campesina», dont fait partie le syndicat paysan Uniterre, avait lancé une campagne en faveur du principe de «souveraineté alimentaire». Ce terme désigne «le droit d’une population, d’une région ou d’un pays à définir leur politique agricole et alimentaire, sans dumping de prix vis-à-vis de pays tiers». Il donne la priorité à «la production agricole locale pour nourrir la population, l’accès des paysan(ne)s et des sans-terres à la terre, à l’eau, aux semences et au crédit». Il prône des prix agricoles liés aux coûts de production et la participation des populations aux choix des politiques agricoles.
«A l’ACAR comme à Uniterre», soulignent les responsables, «nous défendons le principe de souveraineté alimentaire, à savoir: priorité à l’agriculture locale. Et importation pour ce qui concerne les compléments (insuffisance de production locale) et les manques (absence de production locale).»
Ce principe est pourtant malmené par la politique d’exportation en Suisse. Comme le soulignent de nombreux invités de l’Action de Carême et Pain pour le prochain, les subventions à l’exportation provoquent dans de nombreux pays du Sud une forme de concurrence déloyale: certains produits étrangers sont meilleur marché que la production indigène et causent la ruine des producteurs locaux. «C’est juste», lance Max Fragnière. «Et nous sommes contre ce système qui casse les prix et cause la ruine des agriculteurs de ces pays. J’ai pris une fois connaissance d’un cas d’exportation subventionnée d’abats de poulets vers le Cameroun. Les conséquences étaient désastreuses: les producteurs du pays ne vendaient plus rien. Et de plus, la marchandise a été conservée dans des conditions inadaptées – sans être réfrigérée convenablement – et sa consommation a provoqué des maladies. Nous sommes devant un cas manifeste de concurrence déloyale. Et dans ce genre de situation, nous sommes solidaire de nos collègues paysans du Sud».
«Les subventions à l’exportation sont des problèmes très connus à l’ACAR», affirme Madeleine Rossier. «Nous avons été souvent sensibilisée à cette problématique par des invités de l’Action de Carême. Nous sommes contre ce système qui provoque la ruine des producteurs dans les pays du Sud et qui profite la plupart du temps aux multinationales, mais pas aux petits producteurs».
Ces exemples de «commerce inéquitable» font dire à L’ACAR et à Uniterre que les producteurs des pays du Sud ont davantage de besoin de justice que d’aide matérielle. Ou du moins d’une aide qui leur permette de produire et de commercialiser leur marchandise à des conditions équitables. «Faire venir des marchandises dans les pays du Sud ne résout rien à plus long terme. Et souvent, ce sont les plus riches ou les plus puissants qui se les approprient», lance Max Fragnière, en soulignant que la majorité des gens qui ont faim dans le monde soient des paysans. «C’est un non sens total».
Au niveau suisse, l’ACAR et Uniterre défendent le maintien d’exploitations agricoles à dimension familiale, en vue d’une agriculture durable et avec des produits de qualité. «Nous sommes confrontés à la tendance européenne consistant à augmenter les quotas de production et à baisser les prix. C’est un concept politique catastrophique», affirme Max Fragnière. «En Suisse, nous sommes sortis du contingentement laitier, mais des problèmes subsistent. Les industries ont un potentiel de production énorme, mais un marché limité. Les paysans produisent, mais gagnent peu. Ce sont eux qui, au bout du compte, paient les pots cassés». Les surplus de production passent par un «marché de dégagement», à savoir des réseaux de vente à prix cassés, comme du lait à 23 centimes. «Et dans ce contexte, augmenter la taille des exploitations ne constitue pas une garantie de rentabilité. L’agriculture est trop exposée aux pressions du marché pour assurer sa survie», ajoute le président d’Uniterre – Fribourg.
«Commerce équitable», production «bio» ou «régionale»: ces labels ne sont plus l’apanage de filières de distribution marginales. Les deux plus grands distributeurs de Suisse affichent de nombreux produits «équitables». Ce qui ne convainc pas vraiment Madeleine Rossier: «Ils savent utiliser ces valeurs pour renforcer leur propre réputation. Le lait qu’ils vendent, par exemple, n’est pas du tout équitable, par rapport au prix payé au producteur». Max Fragnière renchérit en citant un exemple: sur 1,80 fr payé par le consommateur pour une brique de lait, seuls 62 centimes reviennent au producteur. Et attention: pour un lait bien plus faible en matières grasses. Alors que le lait livré par le paysan contient 3,7% de matières grasses, celui qui se trouve dans les rayons n’en contient parfois plus que 2,6%, voire 1,2%. Ce qui est prélevé servira à fabriquer du beurre ou de la crème. Ainsi, sous le couvert de nouvelles appellations «light» ou «lait drink», les grandes surfaces vendent du lait de peu de valeur.
«Nous avons beaucoup parlé de la situation peu enviable des producteurs de lait, mais celle des maraîchers est parfois bien pire», affirme Max Fragnière. «Ils sont soumis plus fortement aux tendances arbitraires de la loi de l’offre et de la demande. Parfois les commandes des distributeurs arrivent dimanche pour le lundi ou le mardi. Les maraîchers n’ont pas d’autre choix que de travailler de nuit et de façon trop rapide, pour répondre aux exigences ces grandes surfaces». Le président d’Uniterre – Fribourg cite l’exemple d’un agriculteur de la région qui a vécu une terrible mésaventure. Il a dû ramasser ses choux de Bruxelles de nuit et à toute vitesse pour répondre à une commande urgente. Or, à la livraison, le distributeur a repéré quelques feuilles jaunies et a renvoyé la marchandise à l’expéditeur, pour importer d’autres choux de Bruxelles des Pays-Bas. Qui a parlé du principe de «Souveraineté alimentaire»?
«Les grandes surfaces disposent d’énormes moyens de pression à l’égard des producteurs. Elles importent sans état d’âme des marchandises cultivées à l’étranger dans des conditions parfois inacceptables. Et elles refusent des marchandises en prétextant leur mauvaise qualité. Mais en réalité, les consommateurs ne sont pas aussi exigeants que les grandes chaînes de distribution ne le prétendent», lance Max Fragnière.
Encadré:
Le thème du commerce équitable sera développé lors d’une conférence – débat «Misons sur un commerce juste»
Vendredi 26 mars à 20h à Siviriez, salle de la cure (en face de l’église)
Valentina Hemmeler-Maiga d’Uniterre, animera la soirée et abordera le thème «Le commerce agricole international et la souveraineté alimentaire»
Organisation:
– ACAR (Action Chrétienne Agricole et Rurale)
– Action de Carême et Pain pour le Prochain
Note: Des photos de cet article peuvent être commandées à apic@kipa-apic.ch
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