Genève: La faim dans le monde n’est pas due au manque de nourriture

Poursuite de la campagne de Carême sur le droit à l’alimentation

Genève, 27 avril 2010 (Apic) La campagne œcuménique de Carême sur le droit à l’alimentation a connu, lundi soir 26 avril, une prolongation dans un auditoire d’Uni Mail, à Genève. Deux intervenants particulièrement qualifiés, Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, et Pilar Fajarnes, de la CNUCED, ont mis en évidence l’impérieuse nécessité d’un changement de modèle. Du moins, si l’on a la volonté politique de «mettre fin à la faim».

La crise alimentaire, virulente en 2007 et 2008, avec des «émeutes de la faim» dans plusieurs pays, a, depuis, été occultée par la crise financière. Elle n’en a pas disparu pour autant, a souligné Pilar Fajarnes. Certes, les prix des denrées de base – riz, blé, soja… – qui avaient alors atteint des sommets ont baissé, mais ils ne sont pas revenus aux niveaux antérieurs. De plus, ils restent «volatiles», c’est-à-dire qu’ils sont sujets à de brutales variations. D’autant que les stocks n’ont été que partiellement reconstitués.

Pilar Fajarnes s’est appliquée à dresser la liste des multiples causes des difficultés actuelles et des solutions à apporter. Parmi les causes, l’augmentation de la consommation de viande (plusieurs kilos de grains sont nécessaires pour obtenir un kilo de viande), l’utilisation de surfaces croissantes pour les agrocarburants, la hausse des coûts de production (notamment du prix du pétrole), le délaissement de l’agriculture par nombre de gouvernements et par l’aide internationale, les subventions agricoles dans les pays du Nord, la diminution du pouvoir d’achat, entre autres en raison de celle de l’envoi d’argent par les migrants, la spéculation…

Un milliard d’individus dans le monde souffrent de la faim

Du côté des solutions: accorder une priorité à l’agriculture, donner un rôle plus important à l’Etat, soutenir les petits paysans, viser à l’autosuffisance… En bref, faire le contraire de ce qui a été fait durant les dernières décennies.

On ne devrait pas parler de «la» faim dans le monde, mais des faims qui affectent au total un milliard d’individus, souligne Olivier De Schutter, professeur de droit international à l’Université catholique de Louvain (UCL), en Belgique. Sur ce milliard, la moitié sont des petits paysans obligés de vendre leur récolte à bas prix. Deux cent millions des ouvriers agricoles, souvent saisonniers, mal payés et pas protégés. Cent millions sont des pêcheurs – le poisson se raréfie – ou des cueilleurs-chasseurs. Et enfin, en nombre croissant, des habitants des bidonvilles, venus pour beaucoup des zones rurales.

Augmenter la production ? 30 % des aliments sont gaspillés

L’idée qui vient spontanément à l’esprit – il faut augmenter la production agricole – n’est pas la bonne, affirme le professeur belge. On a de quoi nourrir toute la population mondiale et même de faire face à l’accroissement de celle-ci. Cependant, 30 % des aliments sont gaspillés. Surtout, s’il y a de la faim, c’est parce qu’on a produit des pauvres. En cause, notamment, l’héritage de la colonisation, avec les grandes plantations tenues par une oligarchie et donc une concentration agraire inégalitaire. Ou, plus récemment, les «plans d’ajustement structurels» du Fonds monétaire international (FMI) et la libéralisation promue dans les années 1980.

On a dit aux pays du Sud de se spécialiser dans l’exportation de produits pour lesquels ils ont un «avantage comparatif». Cependant, dans le domaine agricole, ce système cher aux économistes fonctionne mal. Ainsi, les paysans du Mexique ne sont pas parvenus à passer de la culture du maïs – où ils se heurtaient à la concurrence des Etats-Unis – à celle des fruits et légumes.

L’avidité des grandes firmes

Aujourd’hui, avec la mondialisation, les grandes firmes agro-alimentaires captent une part croissante de la valeur de la production agricole. Par exemple, indique Olivier De Schutter, alors qu’en 1990 les producteurs de café touchaient 30 % du prix de vente, en 2002 leur part était réduite à 10 %, le solde allant aux acheteurs et aux torréfacteurs. Se profile aussi le défi environnemental. La hausse de la température provoquera une chute des rendements. Alors que l’agriculture contribue pour un tiers à la diffusion de gaz à effet de serre…

Le dialogue avec le public réuni par Terre Nouvelle (organisme protestant), la COTMEC, (Commission tiers monde de l’Eglise catholique), le Centre catholique international de Genève et les aumôneries universitaires a permis d’aborder d’autres thèmes. Comme le fait que l’agro-industrie – qualifiée par le professeur belge de «machine à détruire les campagnes» – dépend d’un pétrole en voie de disparition. Ou que l’agriculture familiale est plus productive que les grandes plantations.

La mise en œuvre du droit à l’alimentation – obligatoire selon les traités internationaux – dépend d’un complet changement de modèle. Quand Olivier De Schutter plaide dans ce sens, il fait face à une levée de boucliers. Car les petits paysans sont exclus des cercles gouvernementaux, otages des grandes firmes ou des exportateurs. «Le problème de la faim est politique et non pas technique», conclut-il. (apic/mba)

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