Le pays reste divisé sur des bases ethniques!
Fribourg, 29 avril 2010 (Apic) La Bolivie, pays le plus pauvre d’Amérique latine, compte quelque 10 millions d’habitants. Sa densité de population est de moins de 10 habitants au km2. Entouré par le Brésil, le Paraguay, l’Argentine, le Chili et le Pérou, ce pays de près de 1,1 million de km2, sans accès à la mer, connaît une très grande inégalité dans la répartition des terres. Une petite centaine de familles sont propriétaires de 25% de la surface du pays, soit près de six fois la Suisse! Rencontre avec la dirigeante du Mouvement des sans-terre de Bolivie (MST-B) Asunta Salvatierra Dominguez, de passage en Suisse.
Asunta Salvatierra – une jeune militante à peine âgée de 30 ans – effectue un voyage de 4 semaines en Suisse. Elle est invitée par E-CHANGER, une organisation de coopération solidaire basée à Fribourg, dont le MST-B est partenaire depuis 2005.
«La population bolivienne est composée pour moitié de sans terre, nous exigeons donc une nouvelle réforme agraire, car celle des années 50, menée par Victor Paz Estenssoro, le chef du Mouvement nationaliste révolutionnaire (MNR), n’avait touché que les hautes terres dans la partie occidentale du pays, pas dans l’Oriente. Si dans la région occidentale, on a supprimé en grande partie la servitude, dans la partie orientale du pays, on rencontre toujours du travail esclave, qui touche notamment la population indigène», lance Asunta Salvatierra.
«Nous voulons que tous aient accès à la terre, car il y a toujours des ’terratenientes’ qui ont accaparé nos terres ancestrales! Nombre de propriétaires de grandes surfaces sont des étrangers, comme la famille Marinkovic, qui se sont installés dans les basses terres durant la période de dictature militaire des années 70-80. D’autres sont des descendants des grandes familles de colons espagnols venus des hautes terres lors de la réforme agraire des années 50.»
La militante amérindienne insiste: les paysans qui ne possèdent pas de terres doivent travailler pour un «patron», beaucoup émigrent vers les villes, dans les pays voisins (Argentine, Brésil) voire en Europe, vers l’Espagne mais également en Suisse. Asunta Salvatierra coordonne les femmes du MST dans les départements de Cochabamba, Chuquisaca et Potosi. Elle participe à la direction de ce mouvement, dans lequel elle est entrée il y a dix ans.
Asunta Salvatierra: C’est vrai, pendant longtemps, ce ne fut pas facile. Les Indios ne pouvaient pas se promener à Santa Cruz (dans la zone orientale, ndr), ils étaient expulsés, menacés de mort! «On va te tuer, Indio, va-t-en, les Kollas (habitants de l’Altiplano à l’Ouest, ndr) n’ont rien à faire ici!» C’est ce qu’on pouvait entendre dans les basses terres orientales (*), plus prospères. Nous, les Indios des hautes terres, on ne parle pas le même espagnol, et on se fait vite repérer en raison de notre habillement et de notre petite taille.
On sent bien que les riches ne veulent pas partager (**), qu’il y a du racisme. C’est aussi un réflexe de classe. Depuis l’adoption de la nouvelle Constitution en 2009, la situation s’est un peu calmée. Depuis l’âge de 15 ans, j’ai commencé à militer pour la cause de la terre et la défense du territoire. Au début, ce n’était pas facile. Etant femme et indienne, on me discriminait. Mais maintenant je suis respectée et mes camarades hommes me font confiance.
Asunta Salvatierra: Lorsque le nouveau gouvernement d’Evo Morales est arrivé au pouvoir, le MST l’a soutenu, car le mouvement politique dont il est issu avait toujours appuyé la récupération de la terre et du territoire. La famille des «sans-terre» était très heureuse de voir accéder un Indio au pouvoir. C’était une très grande espérance. Il y a eu réellement de grands succès: la récupération des ressources naturelles et des hydrocarbures; les bons pour le troisième âge; l’appui aux enfants étudiants; le soutien aux femmes et aux mères enceintes avec le droit à l’assistance médicale gratuite.
Globalement, nous le reconnaissons, il y a des progrès. Mais il manque des améliorations dans la distribution de terre et dans la défense du territoire. Le gouvernement a en fait peu redistribué. Nous avons reçu un site de 7’000 hectares pour 100 familles dans le Beni, mais dans un secteur inondé. Maintenant, nous ne pouvons pas travailler parce qu’il y a un demi mètre d’eau dans les champs et les gens ne peuvent pas cultiver avec l’eau jusqu’à la ceinture.
Asunta Salvatierra: Nous pensons qu’il est nécessaire d’intensifier la distribution de terres. Nous sommes des milliers et des milliers sans terre en Bolivie à continuer d’attendre et d’exiger… Nous avions beaucoup d’espoir de récupérer la terre. Mais cela s’est passé autrement. Nous, nous voulons une vraie «révolution agraire». Certes, il ne doit pas être facile pour le gouvernement de faire voter des lois dans ce sens.
Au MST, nous avons déposé une revendication lors de l’élaboration de la nouvelle Constitution: si quelqu’un a des terres, il doit partager avec celui qui n’en a pas. Mais cela n’a pas été respecté. Nombre d’articles élaborés par les organisations sociales ont ensuite été modifiés. Ainsi, pour le MST, il n’y a pas eu de véritable réforme agraire. Aujourd’hui, le gouvernement a assaini et titularisé passablement de terres, mais il n’y a pas de véritable dotation des terres inutilisées. Ainsi il continue d’y avoir de nombreuses familles sans terre ou avec peu de terre, tout comme de grands propriétaires terriens. C’est ainsi que le MST peu à peu a été démoralisé. Certains pensaient qu’avec le nouveau gouvernement, les terres allaient être distribuées du jour au lendemain.
De plus, quand on a redistribué des parcelles dans les basses terres, elles n’étaient pas équipées, il n’y avait pas d’accompagnement, d’infrastructures, de moyens financiers, de formation. Sans compter les différences de climat et de cultures! Des bénéficiaires sont déjà retournés dans les hautes terres… De fait, Evo Morales ne donne pas de légitimité aux nombreuses familles sans terre du MST. Il pense avoir déjà fait son devoir en redistribuant des terres. En fait, ce sont plutôt des «cocaleros», des membres de la Confédération syndicale unique des travailleurs paysans de Bolivie (CSTUCB), qui en ont reçues.
Pour nous, il faut redistribuer la terre et le territoire, qui comprend les ressources naturelles, les végétaux et les animaux, c’est-à-dire le milieu ambiant correspondant. La réforme agraire doit favoriser vraiment ceux qui en ont besoin. Selon nos traditions et nos coutumes, elle devrait être effectuée de façon communautaire, car nous mangeons et nous travaillons aussi tous ensemble. Cela permettrait également de beaucoup mieux protéger la Terre mère, la Pachamama, sans semences transgéniques, sans engrais, ni produits chimiques.
Asunta Salvatierra: Cela a commencé avec un appui des femmes catholiques suisses pour des jardins collectifs. Ensuite, nous avons reçu Véronique Blech, une première volontaire de E-CHANGER, qui nous a beaucoup aidées pour la formation. Cela m’a obligé à exercer l’espagnol, que jusqu’alors je ne parlais pratiquement pas. Nous avons appris à utiliser les ordinateurs, même si au début je pensais que c’était réservé à des spécialistes. Maintenant, je peux aller sur internet, envoyer des courriers électroniques, formuler et rédiger des projets.
Depuis un peu plus d’un an, nous pouvons compter sur l’appui d’une autre volontaire suisse, la sociologue fribourgeoise Mathilde Defferrard, avec laquelle nous avons organisé et préparé ce voyage en Suisse. Récemment, le Solifonds (Fonds de solidarité pour les luttes de libération sociale dans le tiers monde, basé à Zurich, ndr), a appuyé un projet pour le site internet «Tierra Nueva» (Terre Nouvelle) que nous sommes en train de construire. La Caritas de Milan, en Italie, nous soutient aussi. Malheureusement, jusqu’ici, l’appui du gouvernement bolivien à la famille des «sans-terre» a été minime. La solidarité extérieure joue donc un rôle très important.
Finalement, je pensais que le thème de la terre n’était important que pour les Boliviens et les Latino-américains. Mais en visitant une ferme de production biologique à Genève, je me suis rendue compte que c’est aussi une question très importante en Suisse. Avec la différence que, en Bolivie, nous avons de nombreuses réserves de terres appartenant à l’Etat et que, par conséquent, nous exigeons une redistribution et une réforme agraire véritables. JB/SF
Asunta Salvatierra, une leader indienne des hautes terres de Bolivie
Asunta Salvatierra, tout juste 30 ans, est mère de 3 enfants. C’est une leader reconnue et estimée dans le Mouvement des sans-terre de Bolivie (MST-B). Seule fille dans une famille de quatre enfants, elle a vécu un temps dans un internat religieux. «Ce monde était étrange pour moi qui venais d’un petit village de montagne isolé, Independencia, dans la zone andine de Cochabamba. Dans ma communauté, la nourriture, la manière de vivre, la langue, la culture, tout était très différent». Dans l’internat, la langue était l’espagnol, alors qu’Asunta ne parlait que le quechua lorsqu’elle y est arrivée.
«A cet internat, j’ai appris beaucoup de choses. Lorsque ma mère m’envoyait des céréales grillées – des «tostados» de blé, de maïs – je devais les partager. C’était la règle chez les religieuses: on partage avec tout le monde. La solidarité. Tout ceci m’a complètement changée. Mais j’ai aussi été parfois humiliée. Par exemple, je portais mon chapeau de la campagne. Mes compagnes me disaient de le jeter. «Mes parents n’avaient pas beaucoup d’argent, car ils avaient peu de terre. Ils ne pouvaient donc pas m’appuyer financièrement. Ils souffraient et ils étaient humbles.»
«C’est pour cela que ma mère a pensé à m’envoyer à l’internat: elle voulait que sa fille ne reste pas comme elle, qui ne savait ni lire ni écrire. Selon nos coutumes, ce sont les hommes qui étudient, les femmes non. Les parents pensent que leur fille va laver le linge, prendre soin des animaux, préparer à manger, etc. Cependant, avec son expérience, ma mère a refusé cela, bien qu’elle était la seule femme à la maison.»
«De mon côté, je n’avais pas tellement l’idée d’étudier, d’abord parce que je ne savais pas l’espagnol et que je ne comprenais pas certaines matières. Je me demandais aussi pourquoi il n’y avait pas un professeur qui parlait quechua.»
En chemin, Asunta a rencontré le syndicalisme paysan. «Lors d’un congrès paysan, je suis entrée et j’ai écouté. Certains thèmes m’ont plu. Par exemple, les orateurs parlaient de formations desquelles sortaient des leaders. J’ai pensé que c’était mieux que l’internat. Si ma mère m’a grondée, disant que je ne voulais pas étudier et que j’étais paresseuse, mon père m’a encouragée. C’est ainsi que j’ai commencé avec le syndicalisme, alors que j’avais 15 ans».
«A cette époque, j’étais déjà dans le mouvement des sans terre (MST). Je participais à des rencontres avec le MST national et connaissais leur thème de la ’terre-territoire’. J’ai pu voir qu’il y avait très peu de femmes qui participaient à ces rencontres. Pourtant elles souffrent aussi et ont le droit de participer. Il n’est pas facile toutefois pour les femmes de s’engager: c’est pour elles un immense sacrifice, notamment parce que les paysannes ont beaucoup de charges envers la famille et aussi envers les animaux. Les femmes chez nous sont responsables de tout. Nous avons dû lutter beaucoup pour qu’elles puissent prendre du temps. Mais peu à peu nous nous sommes renforcées». JB
(*) La Bolivie est divisée entre la partie occidentale, l’Altiplano, où vit la majorité des populations indiennes Aymaras et Quechuas, bordé par deux chaînes de montagnes andines: la Cordillère occidentale et la Cordillère orientale, Cette dernière sépare l’Altiplano des basses terres et des hautes vallées. C’est la partie la plus pauvre du pays, tandis que les départements orientaux – ceux de Santa Cruz, Beni, Pando et Tarija – dans les basses terres, sont peuplés en majorité de populations d’ascendance européenne, notamment espagnole. Il s’y ajoute une population indigène composée d’une trentaine de groupes ethniques de faible dimension. C’est la région la plus riche, où l’on trouve les industries, la production de gaz et de pétrole, de grandes propriétés (haciendas) et des entreprises où l’on produit du sucre, de l’huile, du soja. Ensemble, les départements orientaux représentent 36% de la population bolivienne, mais c’est là que se concentre la plus grande partie de la richesse du pays. JB
(**) La tension qui perdure dans certaines régions orientales, qui ont cherché à faire sécession, est d’abord à mettre sur le compte des élites possédantes des départements de la «Media Luna» (la «Demi-Lune»), la partie orientale du pays qui concentre l’essentiel des réserves d’hydrocarbures et les grands domaines. Elles ont voulu tout mettre en œuvre pour faire obstacle au projet politique qui vise à partager les richesses du sol et du sous-sol avec les populations des Andes, les indigènes locaux ou les petits colons d’origine andine qui peuplent les basses terres. JB
La tournée d’Asunta Salvatierra en Suisse comprend une dizaine d’assemblées publiques:
elle a commencé à Zurich, le 14 avril, et se terminera à Fribourg, le 8 mai, avec une table ronde à la Haute Ecole pédagogique, rencontre à laquelle participera un représentant du gouvernement cantonal. La campagne est organisée par E-CHANGER et est soutenue par une quinzaine d’ONG et d’associations suisses (notamment Solifonds, Uniterre, Marche mondiale des femmes, Alliance Sud, Interagire/Mission de Bethléem Immensee, Fédération de coopération du canton de Vaud, Espaces femmes Fribourg, Réseau latino-américain, ainsi que des médias indépendants. (apic/sf/be)
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