«Je ne peux pas me taire»

Brésil: Mgr Cappio combat un projet de détournement du fleuve Sao Francisco

St-Gall, 12 mai 2010 (Apic) L’évêque brésilien de Barra, Mgr Luis Flavio Cappio, se bat depuis plusieurs années contre le détournement du fleuve Sao Francisco en deux canaux. Ce projet est réalisé en faveur des gros propriétaires fonciers et des producteurs, et au détriment de la population pauvre de la vallée du Rio Sao Francisco, affirme le franciscain.

Mgr Cappio s’est fait connaître notamment pour avoir entrepris deux fois une grève de la faim. Mais jusqu’à maintenant, son combat non violent a échoué et les travaux de détournement sont actuellement entrepris par des militaires brésiliens.

L’agence Apic a rencontré l’évêque brésilien, de passage en Suisse à l’invitation de la commission catholique justice et Paix.

Apic: Mgr Cappio, quel est l’état de la situation dans la vallée du Rio Sao Francisco?

Luis Flavio Cappio: Les travaux sont en cours. Les 40% de la construction d’un des deux canaux sont déjà entrepris. Il y a de très nombreux conflits dans les communes traversées par le canal. La population montre clairement que ce qui a été promis, à savoir que l’eau rendra service aux personnes résidant dans les endroits secs, n’a pas été tenu. Il devient maintenant clair que le canal sert à recevoir de l’argent et à gagner des voix aux élections.

Deux procédures juridiques sont actuellement pendantes au tribunal fédéral brésilien. Ces travaux de construction violent la Constitution. Mais aucune décision n’est prise par les autorités judiciaires. C’est pourquoi il est important que des mouvements de pression viennent de l’étranger. Lorsque les Brésiliens protestent, cela n’impressionne pas le gouvernement. Mais quand des groupements internationaux s’expriment, cela a davantage de poids. Comme c’est le cas récemment avec la commission nationale Justice et Paix en Suisse.

Apic: Et que pouvons-nous faire encore en Suisse?

Mgr Cappio: La déclaration œcuménique sur l’eau publiée par la Suisses et par les Eglises au Brésil affirme que l’eau est un bien public. Il faut faire connaître cette vérité plus largement. Pour que chaque commune, chaque individu la sache.

Apic: Mais, comment est-il donc possible de ne pas considérer l’eau comme un bien public?

Mgr Cappio: Nous vivons dans un monde dominé par une idéologie: le néolibéralisme, qui considère tout ce qui existe comme un bien commercial. Du point de vue des Eglises, il y a une éthique bien plus élevée, qui en est le contrepoids. Les populations indigènes du Brésil considèrent même l’eau comme un élément religieux.

Apic: Vous qui êtes franciscain, considérez-vous cette représentation des populations indigènes proche de la spiritualité franciscaine?

Mgr Cappio: Oui, selon la pensée franciscaine l’eau est un don de Dieu et doit être au service de la vie. C’est une conception éthique très élevée.

Apic: Vous avez entrepris deux fois une grève de la faim et organisé des pèlerinages au fleuve en guise de protestation. Mais vous n’avez pas obtenu grand chose. Comment réagissez-vous à cela?

Mgr Cappio: Le combat pour le fleuve est lié à beaucoup d’autres combats sociaux au Brésil et dans le monde entier. Cela concerne l’avenir de la planète. Je ne vais pas m’arrêter à cause d’un canal. Je ne vais jamais baisser les bras par résignation dans ma vie. C’est pour cela que je suis en Suisse: pour créer des réseaux en vue de ce combat.

Apic: Que des responsables s’engagent sur le terrain politique n’est pas toujours bien vu dans l’Eglise catholique …

Mgr Cappio: Les discussions autour de la théologie de la libération se sont calmées, mais elle vit toujours. Beaucoup de personnes, dans l’Eglise catholique, s’engagent pour le combat social, que ce soit des évêques, des prêtres et des laïques. Les valeurs qui agissent en faveur de la vie demeurent. Elles ne constituent pas des modes. La région concernée par le détournement du fleuve est très pauvre et très sèche. Je ne peux pas me taire.

Apic: Dans votre allocution de remerciement à Fribourg en Allemagne, lors de la remise du Prix «Citoyen du monde» de la Fondation Kant en 2009, vous avez affirmé que nous devions «réinventer notre façon de vivre sur terre». Qu’est-ce que cela signifie concrètement?

Mgr Cappio: Nous ne devons pas nous laisser entraîner par des mouvements de mode ou des idéologies, mais nous engager sans cesse pour la vie en plénitude et pour tous. Il faut encore et toujours le répéter. Dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament, les prophètes ont toujours appelé à se remettre sur le chemin vers Dieu. Nous ne pouvons pas rester sans rien faire.

Apic: Nous devrions être un monde dans lequel un évêque peut se consacrer à ses propres tâches dans son diocèse, sans devoir se battre contre de tels projets?

Mgr Cappio (en riant): Oui, mais ça n’existe qu’au ciel! Le monde sera toujours ainsi.

Un évêque à vocation écologique

Le franciscain Luis Flavio Cappio, originaire de Sao Paulo, a été nommé évêque du diocèse de Barra (Sao Salvador de Bahia) en 1997. Né dans le diocèse d’Aparecida (Etat de Sao Paulo), il a étudié les sciences économiques à l’Université de Petropolis, puis la théologie au séminaire des franciscains de cette ville. Engagé dans la pastorale ouvrière franciscaine dans l’Etat de Bahia, il s’est consacré à la prédication des missions populaires. Il est l’auteur d’un catéchisme populaire, «Agua viva» (Eau vive), qui en est déjà à sa 50e édition, et d’un livre intitulé «Rio Sao Francisco: una caminhada entre a vida e a morte», où il relate son pèlerinage missionnaire et de pastorale écologique tout au long du parcours du fleuve Sao Francisco, dans le Nordeste.

Il a reçu en octobre 2008 le Prix de la Paix Pax Christi International pour son engagement non violent contre le projet de détournement du fleuve Sao Francisco. Puis en 9 mai 2009, le prix «citoyen du monde» attribué par la Fondation Kant à Fribourg-en-Brisgau, en Allemagne.

(apic/pem/bb)

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