Saint-Maurice: Interview de deux Sœurs de Saint-Augustin pionnières en Afrique
Saint-Maurice, 17 mai 2010 (Apic) Les Sœurs de Saint-Augustin sont essentiellement engagées dans les médias et les moyens de communication. Elles fêtent actuellement leurs 50 ans de mission en Afrique. Une messe d’action de grâce de leur jubilé a été célébrée le 9 mai à Saint-Maurice. Elle a été présidée par Mgr Joseph Roduit, Abbé de Saint-Maurice, entouré de Mgr Jean-Marie Lovey, Prévôt du Grand-Saint-Bernard, Père Bernard Maillard, directeur des Œuvres Pontificales Missionnaires en Suisse et d’une dizaine de prêtres.
A l’occasion de la semaine dédiée aux médias et moyens de communication, l’Apic est allée à la rencontre des sœurs pionnières de cette «aventure missionnaire» en Afrique. Interview avec sœurs Claire Donnet-Descartes et Monique Fähndrich.
Apic : Votre première fondation de mission en Afrique est au Togo. Pourquoi le Togo ? Et quel a été le motif ou le choix de l’Afrique ?
Sœur Claire: Notre choix du Togo et de l’Afrique, en général, a été une réponse à l’appel de Mgr Joseph Strebler, archevêque de Lomé. Il nous a appelé en 1960 pour prendre en charge l’imprimerie de l’Ecole Professionnelle de la Mission à Lomé où il était archevêque. Nous avons toutes, sans aucune hésitation, répondu unanimement par «oui». Ainsi, nous avons a également répondu à l’appel de l’Evangile. Mais aussi à l’appel du pape [ndlr : Pie XII] qui demandait par l’encyclique Fidei Donum aux Eglises plus fortes à aider les Eglises des pays en voie de développement notamment en Afrique.
Apic : Sœur Monique, vous êtes parmi les trois sœurs qui se sont proposées et embarquées dès la première étape en Afrique. Racontez-nous votre aventure.
Sœur Monique : Depuis mon enfance je rêvais toujours des missions. Dès qu’on a parlé de cela, je me suis inscrite tout de suite et j’ai dit : «Avançons au large, on y va». J’étais très heureuse de partir et de découvrir l’Afrique. Née d’une famille chrétienne, ce départ était pour moi une réponse personnelle à la mission. Ce n’était donc pas seulement une aventure humaine. Bon, on est parti à l’aventure mais avec confiance! Nous sommes arrivées à Lomé, au Togo, juste au moment de l’»indépendance» de ce pays.
Apic : Qu’avez-vous senti lorsque vous avez posé votre pied pour la première fois sur le sol africain ?
Sœur Monique : J’étais tout feu et tout flamme. J’étais pleine d’émotion. On nous a bien accueillies. C’était fabuleux et émouvant. Le Togo comme l’Afrique, en général, était un peu inconnu pour nous. J’avais envie de connaître et découvrir l’Afrique.
Apic : Et après… ? Racontez-nous comment et ce qui s’est passé les premières années.
Sœur Monique : Au départ nous étions parties pour l’imprimerie mais dès le début on a trouvé que c’est très lourd pour nous. Dans cette école professionnelle, il avait trente apprentis et vingt ouvriers. Et pour les trois femmes, en plus européennes qui viennent juste d’arriver, c’était très lourd. On a demandé à l’archevêché de ne nous laisser que la librairie et nous avons confié l’imprimerie aux missionnaires laïques suisses venus nous remplacer. Il en avait plus d’une dizaine dans les différents secteurs de l’Ecole professionnelle, venus expressément pour un séjour de trois ans. C’était très bénéfique et enrichissant pour eux comme pour nous. Nous avons été ainsi libérées un peu de l’imprimerie. Nous avons pris directement la librairie qui partait à zéro. Il n’y avait pratiquement rien. Pour une librairie qui était une procure de toutes les écoles de la Mission, la tâche était très grande. Il fallait tout réorganiser et tout penser. Mais c’est bien parti dès le début.
Apic : Une Suissesse embarquée en Afrique où le temps est élastique, habituée à l’ordre, à tout faire à l’heure et qui ne connaît même pas les us et coutumes de l’Afrique. Comment vous vous en êtes sortie ?
Sœur Monique: La première chance c’est que le Togo est un pays francophone. Ça nous a permis d’entrer en contact et de communiquer facilement avec les Togolais. A part ça, on a fait confiance à la hiérarchie, au peuple et à nos collaborateurs togolais. Par le fait que la librairie appartenait au diocèse duquel nous étions au service, nous nous sentions déjà soutenues.
Apic : Au début des années 1960 la majorité de la population togolaise était illettrée. Le taux de scolarisation était de 42%. Cela ne vous a-t-il pas frappées ou poussées à changer d’orientation ?
Sœur Claire: Non, on n’a pensé à changer. Notre orientation missionnaire répond à notre charisme, celui de la diffusion de l’Evangile par les médias. Nous nous y sommes vraiment consacrées et estimons que nous avons rendu service à l’Eglise. Je suis donc persuadée que nous avons beaucoup apporté sur le plan de la culture. Lors de mes premières années dans la libraire, je me souviens encore que beaucoup de personnalités – des ministres et autres de l’élite togolaise – venaient chercher de la documentation. Ça leur a rendu service dans leur travail. Nous nous sommes mises en relation avec les Editions d’Europe qui diffusaient beaucoup d’ouvrages d’ouverture sur la société en développement. Et dans ce domaine précis et d’autres, je pense que nous avons vraiment aidé le pays et l’Eglise.
Apic : Puis vient le déclic d’intégrer et incorporer les Togolaises dans votre communauté. Comment cela s’est-il passé ?
Sœur Monique : Dans un premier temps, nous n’avions pas l’intention d’accueillir des sœurs togolaises. Mais notre archevêque nous exhortait beaucoup. Il nous disait que les autres ont l’enseignement et la santé. Il disait qu’il nous aimait et que nous étions différentes des autres congrégations : nous avons les moyens de communications sociales. Avec la demande insistante de l’archevêque et son souhait de voir un jour une congrégation des Sœurs de Saint-Augustin établie au Togo, nous avons accepté et commencé à accueillir quelques jeunes Togolaises. L’archevêque lui-même nous en a envoyé quelques unes. Comme alors nous n’avions pas de maisons de formation ni non plus du personnel pour les former, nous avons décidé de les envoyer en Suisse. Jusqu’en 1985 les sœurs ont été formées ici à Saint-Maurice. C’est une grande chance et pour elles et pour nous. Elles ont pu apprendre de notre culture comme nous avons eu nous aussi la chance d’apprendre la leur. La communication et le partage de nos richesses, tant spirituelles que culturelles, a été facile grâce à cela.
Apic : Votre engagement va au-delà des librairies et maisons d’édition …
Sœurs Monique et Claire : Oui, nous avons aussi un Centre audio-visuel, des bibliothèques. Une de nos sœurs anime les émissions religieuses radiodiffusées à Radio Maria et une autre participe actuellement à une mise en place en cours de la télévision catholique. Et elles sont très actives et engagées. Elles sont bien formées pour réaliser tout cela. Elles ont été formées ici en Suisse mais aussi au Canada et aux Etats-Unis. Outre ce domaine des médias où elles ont une bonne formation, elles jouissent également de compétences en matière d’administration et de gestion des biens. Et cela est très important.
Apic : Et qu’en est-il de la pastorales par ces nouveaux médias dans vos communautés en Afrique?
Sœur Claire: Nous n’avons plus de sœurs européennes en Afrique. Nous avons passé le relais aux Africaines. Elles décident librement ce qu’il convient d’entreprendre. Elles ont toute la responsabilité des œuvres, y comprise même celle de la formation de jeunes candidates. Elles dépendent, en définitive, de nous en dernier ressort. En leur passant le relais, nous sommes allées jusqu’à une autonomisation presque complète. Et cela nous réconforte.
Apic: Les années 60, 63, 67 sont des années historiques pour le Togo. Qu’est-ce qu’elles vous rappellent et comment les avez-vous vécues ?
Sœur Monique : L’an 1960 est une année de fierté et de gloire pour les Togolais. C’est une date inoubliable, où le pays a acquis son indépendance. Nous étions contentes que le pays recouvre son droit d’être gouverné par ses propres fils. Mais la suite n’a pas été facile. Il y a eu deux coups d’Etat militaires. Après un bon départ en 1960, le pays a vite changé de cap. Lorsque le premier président Sylvanus Olympio fut assassiné en janvier 1963, tout s’est déchaîné. Cet assassinat a été le point de départ de l’emprise de l’armée sur la vie politique. Elle s’est traduite par un nouveau coup d’Etat militaire qui, en 1967, a placé à la tête du pays Étienne Eyadéma. Ces deux années ont été des années sombres et d’inquiétudes. Les coups d’Etat militaires se sont succédés. C’était très dur. On vivait sous la peur.
Apic : Dans ces moments difficiles de barbarie et d’atrocités, n’avez-vous pas eu l’idée de partir ?
Sœurs Monique et Claire : On était là… confiantes et engagées. [note : sœur Monique pousse un grand soupire]. Et malgré cela, on n’a jamais pensé partir. On ne s’est même pas posé cette question. On avait une trentaine de jeunes apprentis. Ils avaient du courage et ils nous ont beaucoup apporté. On avait aussi de liens avec d’autres communautés religieuses qui étaient sur place. On se rencontrait souvent et se soutenait mutuellement. On avait des stimulants. On était vraiment confiantes et notre présence était très importante pour la population.
Nous leur avons apporté du soutien moral à travers notre journal Présence Chrétienne. L’évêque y a passé une longue lettre pastorale appelant à la paix et à la réconciliation. Il déplorait et dénonçait des atrocités qui se commettaient. Le message a été envoyé et lu dans toutes les paroisses. Face à ces épreuves horribles, l’évêque a eu le courage d’appeler la population à se souder, à se recentrer sur le Christ, à s’unir, à prier pour le pays et à rester confiante et calme.
Apic : Ces années sont pour toute l’Afrique, en général, des années de décolonisation, de «chasse à l’homme blanc». Au Togo, n’avez-vous pas vu ou senti monter une certaine animosité envers vous ?
Sœur Monique : Bien que je sois blanche, Suissesse, je ne me suis jamais sentie menacée ou visée par cette «chasse à l’homme blanc». J’étais toujours sereine et confiante. Et le fait que la Suisse n’a jamais eu une colonie en Afrique me rassurait. Nous étions fières de penser que le Togo serait indépendant.
Apic : Et si on vous demandait de faire un bilan de vos 50 ans d’engagement et de mission en Afrique, que relèveriez-vous?
Sœurs Claire et Monique : Nous avons commencé comme une aventure et voilà les 50 ans. Nous avons a dit «oui» et nous sommes restées toujours confiantes. Le relais a été passé aux sœurs africaines. C’est formidable et gratifiant de voir ce qu’elles font. Nous sommes fières et ne regrettons rien de cette aventure missionnaire. Nous sommes très reconnaissantes de ce que nous avons vécu en Afrique, de ce que nous y avons appris de nos consoeurs africaines et des Africains, en général. Nous avons semé et la graine pousse bien. Nos jeunes sœurs ont une grande foi et une force spirituelle remarquable. Au niveau politique c’est décourageant mais il faut garder espoir et être toujours confiant.
Encadré:
C’est le 10 septembre 1906, dans un contexte de tensions politico-religieuses, que les premières Soeurs de Saint-Augustin – Marie-Thérèse Sidler (co-fondatrice et 1ère supérieure de la congrégation), Herminie Saint-Martin et Eugénie Gard – se sont engagées à Vernayaz, paroisse desservie par le chanoine Louis-Augustin Cergneux, leur fondateur. La cérémonie d’approbation s’est déroulée dans la clandestinité, car la Constitution suisse interdisait alors de fonder de nouvelles congrégations religieuses. En fait, depuis deux ou trois ans déjà, les «Demoiselles de Saint-Augustin» s’adonnaient à des travaux de presse et une société anonyme avait été constituée le 30 mars 1905.
Les Sœurs de Saint-Augustin sont aujourd’hui 60, dont plus de la moitié sont des Africaines : 33 sœurs professes et 5 soeurs en formation. La congrégation compte 6 communautés en Afrique, réparties dans trois pays: 4 au Togo, une au Burkina Faso et une au Ghana. (apic/ts/bb)
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